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en se retirant dans le bois, près du château de la Motte. Il y ajouta la prescription au seigneur de Névet d'en recevoir jusqu'à trois et de leur donner à chacun une pipe de seigle par an et un journal de terre. Il est vrai que personne ne se laissa séduire, et qu'en 1724, trois ans après sa mort, aucun ermite ne s'était encore présenté.

VIII

MALO DU BREIL

Quand il eut dix années de mariage et d'attente vaine, il se dit qu'il devenait urgent pour lui d'aviser à ce que le sacrifice immense qu'il avait fait, en rentrant dans le monde, servit à quelque chose; et, puisque lo ciel lui refusait un fils, il pouvait, au moyen de l'adoption, se créer un héritier.

Il fut aidé dans sa détermination par un triste événement qui se produisit dans une famille proche de la sienne. Son neveu du Breil de Pontbriand, fils de sa seur Bonaventure, fut enlevé en trois jours, au commencement de l'année 1710. Il laissait onze enfants en bas âge à sa veuve, Marie-Sylvie Marot de la Garaye, celle qui fut connue elle-même par sa piété, sous le nom de comtesse de Pontbriand, et dont on a écrit la vie.

M. de Névet pensa qu'il n'avait pas de meilleure action à faire que d'adopter un de ces enfants. Son choix était fixé d'avance, il avait tenu l'un d'eux sur les fonts du baptême. C'était le troisième, Malo-Joseph, qui avait alors onze ans.

Cet enfant remplaça, autant que c'était possible, dans l'affection de M. de Névet celui qui lui manquait. Il se chargea des frais de son éducation, le plaça chez les Jésuites de Rennes, puis à l'Académie, et l'habitua à se considérer comme le seul héritier de sa fortune et de son nom.

Lorsqu'il eut pris toutes ses dispositions en vue de l'avenir, il s'adonna de plus en plus aux æuvres de charité. Par acte de 1715, il régularisa devant notaires la fondation de son hôpital pour le service des pauvres et l'entretien de douze orphelins, de sept à quatorze ans, de la paroisse de Plougonnec.

Nul doute qu'il passât une partie de ses journées dans cet établissement et qu'il continuât à soigner les pauvres de ses mains. Il avait renoncé avec tant de peine à sa vie d'autrefois qu'il s'efforçait d'y suppléer de son mieux.

C'est ainsi que, lorsqu'il n'était pas au milieu de ses protégés, on était sûr de le trouver chez les Capucins de Quimper, dans le couvent desquels il s'était fait meubler un petit appartement.

Il y vivait de longues semaines dans le silence et la prière; et c'est de cette maison qu'il data, en 1716, un second testament pour confirmer ses fondations et les dispositions qu'il avait prises vis-à-vis de son neveu du Breil. ll y fit entrer en plus une foule de libéralités, legs pieux, pensions viagères, aumônes aux familles indigentes des paroisses où il avait des biens, secours « aux pauvres écoliers des collèges « et des séminaires, tant à Quimper qu'à Paris »; et il pensa probablement qu'il ne lui restait plus qu'à mourir.

Mais, comme tout avait été extraordinaire dans sa vie, on n'en avait pas fini avec les surprises qu'il réservait à sa famille et à ses amis.

Il avait dépassé l'âge de soixante-et-onze ans, et son fils adoptif était âgé de dix-sept ans, lorsqu'éclata tout à coup cette stupéfiante nouvelle qu'après plus de quinze ans de mariage, Mme de Névet était enceinte.

On devine aisément avec quelle anxiété fut attendu le jour de la délivrance. Si la marquise allait mettre au monde un garçon !

Enfin ce jour arriva, mais quelle désillusion! L'enfant si longtemps désiré était une fille.

Se rappelle-t-on la jolie scène si bien décrite par Jules Sandeau, dans la Maison de Penarvan, ce désespoir de la nais

sance d'une fille, lorsqu'on attendait un garçon, pour sauver une famille du malheur de l'extinction ? Il dut se passer quelque chose de semblable, le 30 juin 1717, au château de Lézargant. M. de Névet dut regarder à peine cette petite fille, dont la venue en ce monde n'avait d'autre résultat que de déranger ses plans.

IX

UN ENLÈVEMENT EN 1727

En effet, bien qu'à ses yeux, elle ne fût rien, la petite Marie-Thérèse-Josèphe, au point de vue de la Coutume, devenait son héritière, au détriment de son fils adoptif.

Il était tellement aveuglé par l'affection qu'il avait vouée à. celui qui devait être un jour le continuateur de son nom, qu'il chercha tous les moyens possibles pour éviter cette fâcheuse conséquence. Il prit consultations sur consultations auprès des avocats de Bretagne et auprès de ceux de Paris, rédigea cinquante projets de testaments et de donations; mais un mot de juriste renversait tous ses calculs en un instant; et il désespérait d'arriver à son but, lorsqu'il eut une idée lumineuse.

Puisqu'il fallait décidément compter avec sa fille, il y avait un moyen bien simple d'aplanir la difficulté, c'était de faire connaitre, en ses dispositions dernières, sa volonté qu'un jour l'héritière de Névet unit sa destinée à celle de son cousin du Breil, qui était chargé de continuer la famille et de relever le nom.

Par codicille du 5 mars 1719, ajouté à son acte de 1716, il ordonna qu'après sa mort, l'enfant serait placée au Calvaire de Quimper, et qu'elle n'en sortirait qu'à l'âge de 12 ans, pour épouser Malo du Breil. Il autorisa celui-ci à réclamer de la succession une somme de plus de cent mille livres, pour

s'acheter une charge de conseiller, si une circonstance quelconque empêchait le mariage.

Puis, dans la crainte quo la substitution du nom ne causât par la suite quelques difficultés à ce neveu bien-aimé, il régla par un acte entre vifs cette grande question qu'il avait tant à cour.

Par cet acte passé devant notaires, le 4 juillet 1719, et qu'il fit enregistrer au Parlement, il octroya à son neveu le droit de prendre son nom, pourvu qu'il le portât seul, et le titre de vicomte, avec celui de chef de nom et d'armes de la maison de Névet. Il compléta enfin ses libéralités précédentes, en lui accordant une pension annuelle de mille livres et dix tonneaux de froment à prélever, tous les ans, sur les villages de Plogonnec.

Après la conclusion de cette affaire importante, il ne vécut pas longtemps. Comme je l'ai déjà dit, la mort le prit, pendant la nuit du 1er avril 1721. Sa fille n'avait pas encore quatre ans.

Lorsque sa veuve eut connaissance de ses dispositions dernières, elle se dit qu'il lui serait bien dur de se séparer d'une enfant si jeune et qui était sa seule joie; et considérant avec raison que plusieurs de ces prescriptions avaient été écrites par son mari sous l'empire d'une idée fixe et dominante, elle attaqua le testament.

Appuyée des conseils de plusieurs membres de sa famille, elle garda sa fille auprès d'elle ; et, désireuse de fuir une maison où elle n'avait jamais connu le bonheur et où les domestiques, abusant étrangement de la trop grande bonté du vieux marquis, tenaient une place prépondérante, elle quitta Lézargant, et alla s'établir avec l'enfant au château de Beaubois, dans la paroisse de Bourseul, en l'évêché de Saint-Malo.

On sait à quel point s'éternisaient les procédures au temps de l'ancien régime. Marie-Thérèse-Josèphe de Névet avait eu le temps d'atteindre l'âge de dix ans, et l'affaire engagée par sa mère n'était pas encore terminée.

Celle-ci voyait avec angoisse approcher l'époqne fixée par le marquis pour les fiançailles de son enfant avec Malo de Névet du Breil, qui était fort du testament de son oncle et à qui l'on ne pouvait faire un crime de n'avoir renoncé à aucune de ses prétentions.

Elle n'avait rien à dire contre ce jeune homme ni contre sa famille qui était une des meilleures de Bretagne; mais elle estimait que, le nom de Névet étant continué par lui, le væu de son mari se trouvait suffisamment rempli, et qu'il n'était pas nécessaire que ce cadet de Pontbriant épousât sa cousine. Une riche héritière, comme sa fille, pouvait faire, au point de vue de la fortune, un mariage beaucoup plus brillant.

Commença-t-elle des négociations, dans le but de l'établir; et Malo de Névet du Breil, qui était aux aguets, reçut il un avertissement de ces premières démarches ? c'est ce que je ne saurais dire. Toujours est-il qu'à un moment donné, il jugea à propos de précipiter la solution d'une affaire, qui, selon lui, n'avait que trop duré; et, d'accord avec quelques amis, il prépara un des coups les plus audacieux qu'on puisse imaginer.

C'était en 1727. La marquise de Névet se promenait, un jour, avec sa fille dans le parc de Beaubois, lorsqu'elle reçut la visite de quatre dames, qu'un grand carosse avait amenées.

Deux de ces dames s'approchèrent pour amuser l'enfant, pendant que les deux autres s'éloignaient insensiblement avec la mère. Lorsque la marquise de Névet fut assez loin pour ne rien entendre ou qu'elle eut disparu au tournant d'une allée, des hommes qui attendaient dans le parc, au nombre de douze, s'emparèrent de l'enfant, la jetèrent dans le carosse; et la voiture partit au grand galop des chevaux.

Je n'ai pas besoin de dire combien cette aventure fit de bruit dans la province; mais tout le monde s'accorda pour y reconnaitre un coup de tête inconsidéré, une entreprise follement organisée par des jeunes gens et qui ne pouvait aboutir qu'à détruire complètement les espérances du vicomte de Névet du Breil.

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