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pleuraient là très certainement un bienfaiteur, comme on n'en voit pas souvent.

Je me suis préoccupé de rechercher si les différents traits de ce caractère de père des pauvres et d'homme très charitable convenaient à Malo. J'espère n'avoir pas mal réussi à démontrer que la vertu et la pitié pour les souffrances de ses semblables ont tenu dans son existence une très large place.

Où sont les preuves de vertus du même genre en faveur de Jean de Névet; et comment se fait-il que vous n'ayez pas une ligne à consacrer à ce fait d'histoire. qui ressort de tous les paragraphes de l'élégie, qui en est même la raison d'être ?

Vous me répondrez que Jean de Névet vivait à une époque plus éloignée que celle du pieux ermite de Locronan, et que le défaut, à cette distance, de pareils renseignements ne constitue pas, à proprement parler, un argument contre votre opinion.

J'en conviens, Monsieur; mais je n'ai pas ici d'autre but que d'attirer votre attention sur une utile démonstration qui, de votre part, est encore à faire, tandis que, de mon côté, elle est faite.

J'aurai par là même obtenu la fin que je désire atteindre; car, si vous n'acceptez pas la question que je viens de vous poser comme un argument contre votre thèse, je suis bien convaincu que vous ne refuserez pas de recevoir pour une forte présomption en faveur de la mienne toutes les preuves réunies par moi de la vertu de mon héros.

VI

Je tirerai enfin mon troisième et dernier argument de l'impossibilité où je suis, bien que je l'aie essayé sur votre invitation, de trouver un seigneur de Carné qui habitât la Cornouaille en 1646.

Il faut voir là un chef de la famille, car vous savez mieux que moi, Monsieur, qu'un cadet aurait paru sous un nom de terre.

Or, en 1646, le chef de la maison de Carné était ce René, fils du gouverneur de Quimper, dont vous parlez, et qui fut chevalier de Saint-Michel.

Je ne prétends pas que sa présence fortuite en Cornouaille, à un moment donné, soit une chose impossible ; mais il ne l'habita jamais.

Je crois, au contraire, que, si Malgan donne une place dans l'élégie au seigneur de Carné, c'est que ce nom était alors un nom très familier à ses compatriotes.

Les poëtes populaires n'ont pas, en effet, l'habitude d'insérer, en leurs @uvres, des détails qui seraient de nature à provoquer une interrogation dans l'esprit de leurs auditeurs.

Si le nom de Carné se rencontre ici, je pose en principe qu'il était Cornouaillais, au jour où la chanson fut composée. Or, il le devint seulement avec le père de Guy, François, qui s'établit à Kerliver, à son mariage, en 1672, et qui ne fut chef de la famille que plusieurs années après, par la disparition successive de ses cousins de la branche ainée.

Si l'on croit reconnaître le héros de l'élégie en Jean de Névet, cette intervention du seigneur de Carné ne peut s'expliquer que par un jeu du hasard. Pour Malgan, il n'est qu'un inconnu, et sa présence en la chanson ne saurait guère se justifier.

Si l'on attribue ce même rôle à Malo, comme je l'ai fait, la chose devient toute naturelle.

Je n'ai pas accumulé, dans mon premier article, toutes les petites preuves que j'aurais pu donner, parce que je craignais de fatiguer le lecteur; mais, aujourd'hui, je vais en dire un mot, puisqu'il s'agit de défendre mon hypothèse.

En 1646, René de Carné, qui, l'année précédente, a épousé Suzanne Loysel, la fille d'un président au Parlement de Bretagne, n'a rien de commun avec la Cornouaille, pas plus qu'avec les seigneurs de Névet.

Il n'en est pas de même de Guy, lequel, est fixé dans cette région, en 1721, l'année où mourut Malo, puisqu'il habite son château de Kerliver, en la paroisse de Hanvec. Malgan signale son arrivée, parce qu'il n'est pas un inconnu dans les environs de Locronan.

Sa résidence a beau en être éloignée d'une distance de onze lieues, son passage à travers ce bourg, le matin des obsèques, n'a rien de trop invraisemblable.

Son domicile n'est pas le seul lien qui le rattache au pays ; puisqu'il est capitaine d'une compagnie du ban et de l'arrièreban de Cornouaille, dont le vieil ermile porte le titre de colonel.

Enfin ces fonctions, honorifiques d'ailleurs, ne sont pas non plus le seul lien qui l'unisse au marquis. Ils ont ensemble des affaires d'intérêt; et, quand je veux demander à mes notes un acte qui prouve authentiquement, et à l'époque voulue, que Guy habitait la Cornouaille, je tombe précisément sur un contrat de constitution' qui fut passé, le 17 février 1719, entre Malo, marquis de Névet, et Guy, comte de Carné, venu, pour le signer, de son château de Kerliver.

VII

J'ai dit tout à l'heure, Monsieur, que mon troisième argument serait le dernier. En effet, j'avais d'abord cru que j'en trouverais un quatrième dans cette affirmation du poëte qui place les funérailles au matin du jeudi.

Jean de Névet, disiez-vous, est mort le 11 décembre 1646; c'était un mardi. Il a été enterré le jeudi matin, c'est-à-dire, le surlendemain, rien n'est plus naturel.

J'allais me préparer à vous répondre : Jean de Névet a été enterré un mercredi; et pour preuve de ce que j'avance, voici le titre que j'ai déjà cité d'un acte qui a été copié par M. le baron de Rosmordue, aux archives de l'église paroissiale de Locronan :

« Sont les noms de ceux qui ont faict faire des services à

Bibl. nation. Pièces originales à Kermeno.

« l'intention de l'âme du deffunct seigneur baron de Névet,

puis son enterrement en l'église principalle de Monsieur « Sainct-René du Bois, le 12° jour de décembre mil six centz a quarente et six. >>

· Mais je suis obligé d'abandonner cet argument, car les registres de cette paroisse fournissent une autre pièce qui fait identiquement la même preuve contre mon système.

Malo de Névet est mort le 1er avril 1721, un mardi, mais ce n'est pas le jeudi qu'il fut porté en terre. Son acte d'inhumation, que M. de Rosmorduc à également relevé, dit formellement que les obsèques eurent lieu le 2, c'est-à-dire un mercredi.

Il nous faut donc renoncer l'un et l'autre, Monsieur, à nous prévaloir d'une affirmation qui a toutes les apparences d'une affirmation historique et qui pourtant n'est pas d'accord avec la vérité.

La mémoire de Malgan lui aura fait défaut ; mais il ne s'est trompé que d'un jour. Ce n'est pas un jeudi matin, c'est un mercredi que le seigneur de Carné so joignit aux grandes foules qui entouraient le cercueil de M. de Névet; et, puisque me voilà ramené à cette cérémonie des funérailles, laissezmoi, pour finir, y puiser un détail que je n'ai pas donné dans ma première étude, pour ne rien déflorer en l'élégie; mais que je donne aujourd'hui, parce qu'il vient s'ajouter à cet ensemble de petites preuves, dont j'ai déjà parlé, qui sont si concluantes en faveur de ma thèse.

J'ai dit combien Malo de Névet aima les pauvres. Le souvenir de ses bienfaits eut certes la meilleure part dans le mouvement qui engagea ses protégés à venir en si grand nombre pour lui rendre leurs derniers devoirs.

Mais, peut-être, un sentiment moins honorable se joignit-il à la reconnaissance en l'esprit de ces malheureux qui formèrent aux obsèques un si imposant cortége.

Ils pensèrent, avec raison, que leur ami n'avait pas dû les oublier en ses dispositions dernières. Lui qui avait tant donné

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pendant sa vie, avait sans doute pris ses mesures pour que l'aumône fût abondante, au moment de ses funérailles.

Nos pères aimaient cette vieille et pieuse coutume de laisser quelque chose à chacun des pauvres qui venaient prier à l'enterrement; mais, la plupart du temps, ce n'était qu'une obole.

Monsieur de Névet annonça-t-il lui-même à ses clients son intention que cette libéralité suprême sortit de l'ordinaire, ou quelque indiscrétion vint-elle en jeter l'avis dans ces campagnes bretonnes où les nouvelles se propagent avec une rapidité étonnante? Je n'en sais rien; mais je ne puis m'empêcher de rapprocher cette immense affluence de pauvres d'une clause du testament' de Malo, par laquelle il ordonna de distribuer cinq sous à chacun des mendiants qui apporteraient à son convoi le concours de leurs prières.

J'ai fini, Monsieur, et j'ai peut-être été bien long; mais il me semble que je n'en aurais pas trop dit si, par bonheur, j'avais réussi dans l'entreprise qui, à mon tour, m'a séduit d'essayer de vous convertir.

C'est que j'y attache une très grande importance. Vos études sur la Cornouaille vous ont fourni les éléments d'une série de notices fort intéressantes. Je sais que vos savantes recherches sur les familles de cet ancien évêché vont vous amener à un travail d'ensemble sur cette maison de Névet qui a tenu une si belle place en leur histoire.

Quand le développement de ses annales vous amènera à l'élégie, à ce monument impérissable, mais anonyme, de la reconnaissance populaire, je serais désolé de vous y voir inscrire le nom de Jean, au lieu du nom de Malo, en décernant au père un honneur qui revient au fils.

Gaston DE CARNÉ.

Cette clause est citée dans le factum de 31 pages qui m'a été prêté par M. de Rosmorducet où j'ai puisé tant de précieux renseignements pour mon premier article.

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