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nom de Malo, dernier marquis de Névet. Nous ne sommes pas d'accord. Permettez-moi, Monsieur, de prendre deux libertés : de vous dire simplement que vous ne m'avez pas converti... et d'essayer de vous convertir.

Le premier mot que j'écris en tête de cette réponse est celui qui fut la devise des Névet : Pourquoi ? (Pérag ?) mais ma critique n'aura pas cet air renfrogné du léopard morné de gueules qui brillait sur le champ d'or de leur noble écusson.

Pourquoi Malo, marquis de Névet, n'est-il-pas à mon sens le héros de l'élégie ?

Comme vous, Monsieur, j'ai le malheur de ne pas savoir le breton : je laisse donc de côté pour un instant les ques. tions de linguistique sur lesquelles les maîtres répondront plus tard; et je prends mes trois arguments dans la traduction française de l'un d'eux, M. le vicomte de la Villemarqué.

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N'avez-vous pas remarqué, Monsieur, que le nom de marquis ne se trouve pas une seule fois dans l'élégie? Au contraire, on y lit sept fois : Le seigneur de Névet. Ce mot est dans la bouche de tous les personnages mis en scène, le valet, le recteur, M. de Carné, le gentilhomme qui lui répond; Malgan lui-même, le poète, quand il parle en son nom per. sonnel, ne dit pas autrement. Dans tous les vers, le mot Markiz pourrait, sans aucune difficulté remplacer le mot : Otrou (seigneur). Pourquoi donc le titre de Marquis n'est-il pas une seule fois donné au mort que célèbre l'élégie?

Soyez assuré que, si le héros de l'élégie était vraiment un marquis de Névet, les pauvres qui l'ont aimé et pleuré, l'auraient, comme ils font aujourd'hui, nommé par son titre : le Marquis; et le poète, se faisant leur fidèle écho, l'appellerait de même Ce n'est pas, on le sait, le défaut de nos poètes populaires de manquer de couleur locale.

De l'absence du mot de marquis, j'infère hardiment que le mort chanté par Malgan n'était pas marquis, mais seulement seigneur de Névet. Or, le premier Névet qui ait pris le titre de marquis (je ne sais en vertu de quel acte) est René, frère aîné de Malo'. Mort en 1676, il a transmis ce titre à son fils Henri-Anne, mort lui-même en 1699, laissant pour héritier son oncle Malo. Donc, ce n'est ni Malo, ni son neveu, ni son frère que chante l'Elégie de Monsieur de Névet.

II

Le héros de l'élégie est représenté comme ayant de nombreux enfants. Quelques-uns sont en âge de pleurer leur père, de recevoir ses derniers conseils, de l'ensevelir et de suivre son cercueil. D'autres sont tout jeunes. Dans cette nombreuse famille, il y a plusieurs fils auxquels le mourant lègue ses pauvres... Or Malo, mort le 1er avril 1721, n'avait qu'une fille née le 30 juin 1717, et qui n'avait pas quatre ans.

Cete objection est sérieuse. Je vous avoue qu'elle m'a arrêté court. Vous vous l'éles faite à vous-même; mais vous l'écartez en disant : « Peut-être est-ce une altération sans importance du texte primitif dans le cours des âges ?... Peut-être aussi Malgan était-il un mendiant nomade ne connaissant du seigneur de Névet que sa charité ? »

Je reprends chacune de ces hypothèses, que dans votre système, il faut de toute nécessité, les admettre toutes les deux.

1° Vous supposez que par une altération sans importance le pluriel a été substitué au singulier du texte primitif. Soit ! rétablissons le singulier. L'élégie nous montrera un fils unique assistant son père au lit de mort, recevant ses der

' J'emprunte ce renseignement à une généalogie ; mais un fragment de la pierre tombale des Névet conservé dans l'église de Locronan nomme : HenriAnne premier marquis de Vévet.

niers conseils, l'ensevelissant, suivant son cercueil, se lamentant au bord de sa tombe. Pas un de ses traits ne peut se rapporter à la fillette de moins de quatre ans.

Vous voyez, Monsieur, qu'il ne s'agit pas d'une altération sans importance; mais bien d'une addition de circonstances absolument étrangères à la mort de Malo.

2. Malgan, dites-vous, a pu être mal instruit et se méprendre... Permettez! Le pauvre chercheur de pain, qui marche la tête inclinée derrière le cercueil du seigneur soutien des Bretons, médite déjà l'élégie qui paiera sa dette de reconnaissance envers le seigneur. Comment ne se serait-il pas enquis des moindres circonstances de cette mort si fatale aux pauvres gens ?... Je me trompe : qu'a-t-il besoin de s'enquérir? Il a vu ce qu'il nous conte : il était là: Il y a des larmes dans sa voix, quand il va de porte en porte psalmodiant son chant funèbre. Il n'a pas songé à embellir la triste vérité. C'est justement son exactitude qui fait le succès de l'élégie nouvelle. Les paysans du voisinage, pour lesquels Malgan chante, lui auraient-ils permis de substituer ses imaginations aux circonstances touchantes où ils ont été témoins et acteurs ? Non! ce qu'ils veulent trouver, ce qu'ils aiment dans ce récit que sa poésie va faire vivre dans la mémoire de leurs enfants, c'est justement la sincérité !

Relisez maintenant l'élégie, Monsieur, vous reconnaitrez que tout y est vrai. – Le seigneur de Névet est frappé la nuit. Il demande le prêtre. Le prêtre arrive. Avant de parler de Dieu, il a un mot de pitié pour le malade. Celui-ci ordonne que sa chambre reste ouverte : il veut faire ses adieux à ses serviteurs et à ses métayers: il veut les avoir pour témoins de son suprême acte de foi; et leur laisser, comme vous dites, un dernier exemple. Et la charrette transformée en char funèbre et trainée par deux grands beufs; et M. de Carné en habit rouge brodé d'argent et monté sur son cheval blanc apprenant la mort devant la porte du château ouverte, tournant bride, et venant, en habits de fête, se joindre au cortège funèbre; et la veuve sanglotant à genoux, au bord de la tombe; et les enfants poussant des cris auxquels répondent les lamentations des pauvres !... Malgan a vu tout cela, et quand il nous parle des enfants, c'est que le seigneur de Névet avait des enfants, et non pas un. Il ne s'agit donc pas de la petite fille de Malo, ni par conséquent de Malo lui-même.

III

J'emprunte mon troisième argument (qui seul serait décisif) à une autorité, que j'espère, vous ne récuserez pas, votre parent, peut-être votre ancêtre, M. de Carné.

Il passe à cheval, à peu de distance, avec ses amis. Ils reviennent joyeux d'un bal. On cause de la fête qui vient de finir, et M. de Carné demande : « Pourquoi donc les Névet » n'étaient-ils pas au bal cette nuit ? Ils étaient invités.... »

Rien que dans ces mois, je trouve la preuve qu'il n'est pas question de Malo et de sa femme. Malo a soixante-seize ans. Sa vie antérieure est connue de tous : en rentrant, dans le monde, à son corps défendant, il n'est pas devenu homme du monde. Comment M. de Carné pourrait-il s'étonner de ne pas avoir vu au bal le vieil ermite de la Motte ? Impossible! Et Madame de Névet ? Elle a mieux à faire que d'aller seule aux fêtes de nuit : elle garde son vieux mari; et elle veille sur le berceau de l'enfant qui vient de lui naitre si tard.

Non! M. de Carné pense à un autre seigneur de Névet, jeune encore ainsi que sa femme, et père de nombreux enfants, dont l'aînée est une gracieuse personne qui va avoir seize ans. Ne serait-ce pas surtout Mademoiselle de Névet que le brillant gentilhomme regrette de n'avoir pas vue au bal ?....

IV

Voilà le héros vrai de l'élégie de Malgan et voici son nom... que vous connaissez : c'est Jean, baron de Névet, mort à Névet, le 11 décembre 1646. Il n'était pas marquis ; il avait de nombreux enfants ; les uns d'âge à remplir les rôles que leur assigne l'élégie, d'autres tout jeunes encore et que le mourant peut appeler ses petits-enfants; et, parmi ces enfants, il y avait quatre fils sur lesquels le père peut se reposer du du soin de ses pauvres.

Vous le voyez, tous les traits de l'élégie se rapportent à Jean, seigneur de Névet. « Sauf un pourtant, otrou koz me direz-vous : Le poète nomme deux fois son héros : le vieux seigneur, et Jean de Névet ne mérite pas cette épithète; il est mort à trente-sept ans... »

Jean de Névet est mort plus jeune que vous ne croyez, à trente-quatre ans'; aussi m'étais-je fait à moi-même cette objection, je l'ai soumise à M. de la Villemarqué et à M. Luzel.

Vous allez voir, Monsieur, comme la réponse à l'objection est simple : elle est si simple que je l'avais trouvée, moi qui ne sais pas le breton; mais je n'aurais osé la donner comme mienne.

« Il se peut, me disent mes deux savants correspondants, que la leçon primitive fut Kez, cher, bien aimé, au lieu de Koz?, vieux. D

Mais la substitution de Kez à Ko: est-elle justifiée ? - Oui, et par plus d'un motif. Tous les traits de l'élégie se rapportent à un seigneur méritant l'épithète de cher et de bien aimé. Le mourant parlant de ses petits-enfants nous apprend qu'il n'est pas vieux. La question de M. Carné et la réponse qui lui est faite ne peuvent se rapporter à un homme que son âge empêcherait d'aller au bal. Enfin, l'expression vieux seigncur dans la bouche du valet qui va

"Ce chiffre résulta de deux documents : 10 dans son aveu au Roi du 6 juin 1644, Jean de Névet déclare que lors de l'assassinat de son père, 28 octobre 1616, il avait quatre ans ; 20 l'inseription de la pierre tombale des seigneurs de Névet, dont les débris sont conservés dans l'église de Locronan, porte bien visiblement : 31 ans.

? Le mot Kos mis en avant du substantif ne signifie plus rieux ; mais paurre, chétif. Il a le sens péjoratif (comme disent les grammairiens). Le poète n'aurait pu dire Ko: otrou sans faire injure à son héros.

a

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