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4° LE XVIIIe SièclE, QUELQUEFOIS APPELÉ SIÈCLE

DE VOLTAIRE, ÉPOQUE PHILOSOPHIQUE. 5° LE XIXe SIECLE, OU LITTÉRATURE CONTEMPO

RAINE, ÉPOQUE HISTORIQUE ET CRITIQUE.

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A l'époque où la France prit rang par sa littérature, la plupart des autres pays avaient déjà la leur.

L'Italie possédait le Dante, l'Espagne Cervantes, l'Angleterre Shakspeare.

La France était restée en arrière. Il y avait eu dans ce pays de plus fréquentes périodes de guerres qu'ailleurs; le travail de fusion entre les éléments qui constituent la nationalité avait demandé dú temps, et le latin y avait été tenu en honneur comme langue savante: tout cela retarda l'évolu. tion de l'idiome populaire, et il ne peut y avoir de littérature que le jour où il y a une langue formée et fixée.

Pendant quelque temps il y eut même deux langues en France, l'une au midi, LA LANGUE D'OC, * l'autre au nord, LA LANGUE D'oil.f

La langue d'oc fleurit la première. Au 13° siècle elle possédait une littérature brillante, la littérature

* Langue d'oc, l'ancienne langue qui se parlait au sud de la Loire, dont se servaient les troubadours. Oc, du latin hoc, veut dire oui.

+ Langue d'oïl (ou langue d'oui), l'ancien français du nord, la langue des trouvères. Oil vient du latin hoc illud,

provençale. Les troubadours en étaient les gracieux poètes; mais elle ne dura guère, elle périt dans la croisade des Albigeois.

Le français du nord ou français wallon devint la langue nationale. Elle acquit peu à peu ces qualités de clarté, de force, d'élégance et de politesse, qui en firent la langue des cours et de la bonne société. Quelques écrivains ont eu l'honneur d'associer en particulier leurs noms à l'histoire de ses premiers progrès. Ce sont:

Au 13° siècle, GEOFFROY DE VILLEHARDOUIN et JOINVILLE; au 14° siècle, JEHAN FROISSART; et au 15°, PHILIPPE DE COMINES.

II:

GEOFFROY DE VILLEHARDOUIN.

Né vers 1156 et mort vers 1213. Geoffroy de Villehardouin fut un des héros de ce qu'on appelle la quatrième croisade, et c'est le récit de cette étrange expédition qu'il raconte dans ses MÉMOIRES.

Ils sont curieux pour l'histoire des faits et pour l'histoire de la langue. Ce qui y frappe surtout c'est la simplicité du style et la modestie de l'écrivain. Il ne parle jamais de lui. Il raconte ce qu'il a vu, et l'on sent dans sa parole sans prétention une parfaite loyauté.

Les phrases sont brèves, nerveuses, et vont droit au but. Il n'y a ni apprêt ni art.

Sa langue est primitive ; l'orthographe en est singulière. Des débris de mots latins s'y rencon

trent fréquemment, et le nombre des monosyllabes est considérable.

C'est une langue de soldat, rude et roide, mais elle suffit à la sobriété de son esprit, et a une harmonie naturelle qui ne manque pas de charme.

“ Villehardouin est bien un homme de son temps, non pas supérieur à son époque, mais y embrassant tous les horizons; preux, loyal, croyant, crédule même, mais sans petitesse; des plus capables d'ailleurs de s'entremettre aux grandes affaires; homme de conciliation, de prudence et même d'expédients; visant avec suite à son but, éloquent à bonne fin, non pas de ceux qui mènent, mais de première qualité dans le second rang, et sachant au besoin faire tête dans les intervalles; attaché féalement, avec reconnaissance, mais sans partialité, à ses princes et seigneurs, et gardant sous son armure de fer, et du haut de ses châteaux de Macédoine ou de Thrace des mouvements de ceur et des attaches pour son pays de Champagne.

Ila des larmes sous sa visière, mais il n'en abuse pas; il sait s'agenouiller à deux genoux, et se relever aussitôt sans faiblesse; il a l'équité et le bon sens qu'on peut demander aux situations où il se trouve; jusqu'à la fin sur la brèche, il porte intrépidement l'épée, il tient simplement la plume; c'est assez pour offrir à jamais, dans la série des historiens hommes d'action où il est placé, un des types les plus honorables et les plus complets de son temps."

SAINTE-BEUVE.

III.
JOINVILLE (le sire de).

Né vers 1223 et mort vers 1319.
Cent années séparent Joinville de Villehardouin.
Il se fit, dans cet espace de temps, un progrès mani-

feste dans la langue. Il est facile de s'en rendre compte en comparant l'histoire de la quatrième croisade à la VIE DE LOUIS IX. Comme Villehardouin, Joinville raconte ce qu'il a vu, mais avec un enjouement, une délicatesse d'esprit et une grâce que n'avait pas l'historien de la quatrième croisade.

Il avait été élevé à la cour élégante de Thibaut, comte de Champagne. Il y apprit les belles manières et le beau parler en honneur parmi les troubadours. Louis IX l'emmena à sa première croisade. Elle fut désastreuse.

Joinville eut sa bonne part de souffrances. Quand il revint en France, il jura bien de ne plus s'embarquer dans de pareilles expéditions. Le roi fut moins sage, et vingt ans plus tard il paya de sa vie l'imprudence de sa dernière croisade. C'est de cette vie que Joinville a fait le récit. Il est plein de candeur et de charme, et révèle dans une langue naive, abondante et gracieuse des qualités d'écrivain inconnues avant lui.

Le livre de Joinville est à la fois une bonne action et un écrit admirable. C'est peut-être le premier monument de génie en langue française, dit M. Villemain. "J'entends par génie un degré d'originalité dans le langage, une physionomie particulière et expressive, quelque chose enfin qui a été fait par un homme et qui n'aurait pas été fait par un autre.” Joinville décrit délicieusement. Son igno

' rance en histoire, en géographie, est grande, mais il est curieux. Il s'informe, il aime à apprendre. Il raconte comme il se souvient, il répète même ce qu'il a dit sans se mettre en peine de la méthode. Au milieu d’un désordre apparent et d'une raillerie enjouée règne toujours un charme inexprimable,

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une sensibilité qui ne s'altère pas dans les périls et les larmes. Joinville a la conception nette, l'image ressemblante, la comparaison naturelle et poétique; il a la naïveté, la simplicité, et un brin de rêverie qui tempère agréablement la vivacité pétulante de son esprit. Sa bonne foi n'a pas de détours; elle parle par sa bouche de l'abondance du cœur, elle est chez lui comme une espèce de verve, d'inspiration poétique qui lui fait rencontrer l'expression la plus vraie, la plus pittoresque. Il est incapable de mentir. L'amour de soi, la haine d'autrui, l'esprit de jalousie qui pénètre si souvent les Mémoires ne se rencontre pas dans les siens. Il dit rarement du mal de quelqu'un. Il n'a pas l'humeur chagrine des vieillards; il possède les couleurs et la simplicité de la jeunesse. Rien de si animé, de si vif, de si jeune que son style. Le langage naïf d'alors donne sans doute de l'intérêt au récit, mais il reçoit un charme nouveau de son esprit et de son caractère.

IV.

JEHAN FROISSART. Né à Valenciennes en 1337, mort à Chimai en 1410. Le progrès de la langue continue d'une manière visible de Joinville à Froissart.

D'importants événements eurent lieu.

Froissart en fut le chroniqueur. Il parcourut avec une curiosité infatigable les pays de l'Europe où il pouvait apprendre quelque chose, et réunit ainsi de quoi écrire une espèce d'histoire générale de l'Europe au XIVe siècle, avec l'Angleterre et la France au premier plan, LES GRANDES CHRONIQUES.

Sa méthode n'est pas très philosophique. L'histoire pour lui n'est pas matière à études, réflexions

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