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PRÉFACE

J'offre ici au public le résumé aussi substantiel, aussi dépourvu de développements superflus qu'il m'a été possible, du cours d'économie politique que je professe, depuis bientôt six années, au Collége de France. Appelé, en 1852, sur la désignation de M. Michel Chevalier, å suppléer dans sa chaire l'éminent professeur, j'ai dû parcourir, dans cet espace de temps, l'ensemble des questions que comporte un tel cours, et revenir sans cesse sur les principes les plus généraux de la science économique. Tout m'en faisait une obligation : le caractère du lieu , mon propre esprit dominé dans ces matières par le besoin de marcher sur le terrain solide des éléments, la nature d'un enseignement s'adressant à la jeunesse des écoles qui, privée de tout autre cours d'économie politique, vient demander avant tout à celui du Collége de France des vues sûres et des directions bien arrêtées. Aussi aurais-je pu intituler cet ouvrage : Principes généraux de l'économie politique, si je n'avais craint d'effrayer la portion du public qui fuit les titres trop ambitieux, et si la forme d'un Manuel ne m'avait paru mieux choisie pour faire parvenir à leur adresse les enseignements que ce livre résume. J'ai tâché que ce titre de Manuel fût justifié par la disposition méthodique des matières, par la rapidité de l'exposition, par le désir de n'omettre aucune question fondamentale, comme par le soin de résumer sur chacune d'elles les solutions qui s'autorisent du nom des principaux économistes, enfin par le ferme propos de dispenser les lecteurs distraits ou affaires de ce temps-ci de lire, sous peine de rester dans une ignorance absolue, des ouvrages plus considérables et qui supposent une étude préparatoire. Mon but serait encore bien mieux atteint toutefois, je l'avoue, si ce livre leur inspirait l'envie de recourir directement aux maîtres et d'étudier des traités ou plus spéciaux ou plus développés.

Je ne pouvais ignorer qu'il existe, quoiqu'en très-petit nombre, des traités élémentaires qui sont depuis longtemps en possession du succès. Le mérite facile d'être le dernier venu dans la même carrière m'a empêché d'en concevoir du découragement. C'est au surplus un avantage qui vaut peut-être la peine qu'on en tienne compte à l'auteur. Les sciences morales et politiques sont sujettes à se modifier sans cesse; et, même en admettant que leurs principes les plus essentiels soient fixés, les changements que le temps apporte à l'état des esprits et des choses font également varier le degré d'importance qu'il convient de mettre au développement de tel ou tel de ces principes. Il suffit de regarder autour de soi pour reconnaître aisément que chaque moment de l'histoire des sciences a ses problèmes de prédilection, comme chaque époque a ses préoccupations spéciales. Les sciences d'une nature analogue à l'économie politique sont obligées de changer jusqu'à un certain point leur mode d'exposition, à mesure que les objections ou que les dispositions d'esprit qu'elles rencontrent se renouvellent, à mesure en outre qu'elles accomplissent sur elles-mêmes un travail de transformation. C'est ce qui explique que des traités d'économie politique, écrits au dernier siècle ou au commencement du nôtre, ont perdu une partie de leur popularité, bien qu'ils gardent intrinsèquement tout leur mérite. Enfin nous nous sommes dit, pour nous encourager nous-même dans notre entreprise, qu'il n'était pas absolument nécessaire pour être utile de faire mieux que ses devanciers, mais qu'il suffisait d'avoir fait à plusieurs égards autrement qu'eux. Si la vérité est une, les voies pour y arriver sont nombreuses, et plus ces voies se multiplient, plus les esprits qui sont'de sorte fort diverse

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ont de chances de trouver celle qui peut les y conduire,

Les personnes qui liront ce livre pourront, grâce aux nombreuses analyses qu'il contient et au soin que nous avons eu de tenir compte des publications les plus importantes, tant en France qu'à l'étranger, se faire une idée exacte de l'état de la science économique à l'heure présente sur presque toutes les grandes questions dont elle s'occupe. Tel a été et tel a dû être notre but principal. L'impersonnalité, qui est partout ailleurs un défaut, figure au premier rang parmi les mérites d'un pareil genre d'ouvrages. On sait gré à l'auteur de s'effacer devant la science. Pourtant, en mettant ce précepte en pratique, je n'ai pas cru que mon titre me condamnat à en abuser. Tout en parlant au nom de la science, l'auteur d'un traité de la nature de celui-ci peut, sans inconvénient, je crois, laisser voir, quand il y a lieu, que c'est lui qui parle, sous la condition expresse d'en avertir le lecteur; il le peut laisser voir par le mode d'exposition qu'il adopte et par l'importance particulière qu'il attache à tel ou tel point de vue. En ce sens, nous osons croire

que notre livre ne fait pas double emploi avec les autres livres élémentaires. Les principes de l'ordre moral auxquels nous rattachons les vérités économiques y sont mises en relief avec un soin particulier. Nous nous proposons, au surplus, dans un ouvrage ultérieur qui roulera plus spécialement sur les rapports de l'économie politique avec la morale, de développer ce que nous n'avons fait qu'indiquer ici. Il nous a été impossible de nous abstraire des attaques qu'a subies l'économie politique dans ces derniers temps. En la montrant, avec les maîtres dont nous suivons les leçons, toute pénétréc des idées de liberté et de responsabilité individuelle qu'elle ne cesse de revendiquer, nous faisons voir, plus que ne l'avaient fait les premiers économistes préoccupés presque exclusivement de l'idée de faire tomber les monopoles, et sur les pas de quelques inspirateurs plus récents, qu'elle conduit, non à l'anarchie, mais à l'ordre et à l'harmonie des intérêts, et qu'elle se concilie on ne peut mieux avec cette sociabilité, cette solidarité humaine qu’on a voulu lui opposer. Il en est de même de la perfectibilité, de l'idée de progrès. Combien de fois ceux qui ont accusé l'économie politique d'être une théorie égoïste, traduction étroite et systématique des intérêts de la bourgeoisie riche dans l'ordre scientifique, n'ont-ils pas répété que la même science ne voyait dans l'humanité qu'un mouvement de rotation perpétuelle, si ce n'est même un mouvement rétrograde ! Nous avons eu à cœur de répondre à ce reproche.

J'ai dit brièvement, et les préliminaires qui ouvrent ce livre diront mieux encore, ce que j'ai voulu faire, et ce que je ne me flatte que d'avoir imparfaitement accompli; sûr seulement d'une chose, c'est d'avoir cherché la vérité uniquement, et avec toute l'ardeur possible mise à des études que rien ne distrait et ne partage. Maintenant qu'il me soit permis de clore cette préface par un double remerciement : j'adresse le premier au maître illustre qui m'a ouvert, avec une bienveillance que je ne puis oublier, la carrière du haut enseignement, et dont les conseils non plus que l'amitié ne m'ont pas fait défaut depuis lors. C'est à lui que revient de droit l'hommage cordial que je me plais à lui faire de cet ouvrage, dans lequel il retrouvera plus d'une fois, et le public avec lui, la trace sensible de ses leçons. Quant à l'autre remerciement, à qui donc pourrai-je l'adresser, si.ce n'est à cet auditoire si sérieux et si sympathique qui n'a cessé de me soutenir dans cette laborieuse carrière par ses constants encouragements ?

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HENRY BAUDRILLART.

28 juillet 1857.

D'ÉCONOMIE POLITIQUE

PREMIÈRE PARTIE

VUES GÉNÉRALES

CHAPITRE PREMIER.

VUE GÉNÉRALE DES PHÉNOMÈNES ÉCONOMIQUES ET DE

L'ORDRE QUI S'Y OBSERVE.

1.

Toute science implique l'idée d'ordre; et il y a autant de sciences qu'il y a dans le monde de sphères distinctes dans lesquelles l'Ordre, cette visible révélation de la Providence, se manifeste. C'est ainsi que la physique, la chimie, l'astronomie, parmi d'autres sciences définitivement reconnues, forment des branches de la connaissance humaine qu'on n'est tenté de confondre ni entre elles ni avec d'autres. De même, ce qui fait que les sciences dont l'homme et la société forment l'objet ont aussi une réalité, c'est que le monde moral et la société présentent certaines classes distinctes de faits qui sont soumis à des lois.

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