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Pourrai-je voir Pauline, et rendre à ses beaux yeux
L'hommage souverain que l'on va rendre aux dieux?
Je ne t'ai point celé que c'est ce qui m'amène,
Le reste est un prétexte à soulager ma peine,
Je viens sacrifier, mais c'est à ses beautés
Que je viens immoler toutes mes volontés.
Fab. Vous la verrez, seigneur.

Ah, quel comble de joie!

Sév. Cette chère beauté consent que je la voie! Mais ai-je sur son âme encor quelque pouvoir? Quelque reste d'amour s'y fait-il encor voir? Quel trouble, quel transport lui cause ma venue? Puis-je tout espérer de cette heureuse vue? Car je voudrais mourir plutôt que d'abuser Des lettres de faveur que j'ai pour l'épouser; Elles sont pour Félix, non pour triompher d'elle, Jamais à ses désirs mon cœur ne fut rebelle, Et si mon mauvais sort avait changé le sien, Je me vaincrais moi-même, et ne prétendrais rien. Fab. Vous la verrez, c'est tout ce que je vous puis dire. Sév. D'où vient que tu frémis, et que ton cœur soupire? Ne m'aime-t-elle plus ? éclaircis-moi ce point.

Fab. M'en croirez-vous, seigneur? ne la revoyez point, Portez en lieu plus haut l'honneur de vos caresses, Vous trouverez à Rome assez d'autres maîtresses, Et dans ce haut degré de puissance, et d'honneur, Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur. Sév. Qu'à des pensers si bas mon âme se ravale! Que je tienne Pauline à mon sort inégale! Elle en a mieux usé, je la dois imiter; Je n'aime mon bonheur que pour la mériter. Voyons-la, Fabian, ton discours m'importune, Allons mettre à ses pieds cette haute fortune. Je l'ai dans les combats trouvée heureusement, En cherchant une mort digne de son amant; Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne, Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne.

Fab. Non, mais encore un coup ne la revoyez point. Sév. Ah! c'en est trop, enfin éclaircis-moi ce point. As-tu vu des froideurs quand tu l'en as priée ?

Fab. Je tremble à vous le dire; elle est

Sév.

Fab.

Quoi ?

Mariée.

Sév. Soutiens-moi, Fabian, ce coup de foudre est grand, Et frappe d'autant plus, que plus il me surprend. Fab. Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage? Sév. La constance est ici d'un difficile usage, De pareils déplaisirs accablent un grand cœur, La vertu la plus mâle en perd toute vigueur, Et quand d'un feu si beau les âmes sont éprises, La mort les trouble moins que de telles surprises, Je ne suis plus à moi quand j'entends ce discours. Pauline est mariée !

Fab.

Oui, depuis quinze jours, Polyeucte, un seigneur des premiers d'Arménie, Goûte de son hymen la douceur infinie.

Sév. Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais

choix;

Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois,
Faibles soulagements d'un malheur sans remède!
Pauline, je verrai qu'un autre vous possède!

O ciel, qui malgré moi me renvoyez au jour,
O sort, qui redonniez l'espoir à mon amour,
Reprenez la faveur que vous m'avez prêtée,
Et rendez-moi la mort que vous m'avez ôtée!
Voyons-la toutefois, et dans ce triste lieu
Achevons de mourir en lui disant adieu,
Que mon cœur chez les morts emportant son image,
De son dernier soupir puisse lui faire hommage.
Fab. Seigneur, considérez

Sév.

Quel désordre peut craindre un cœur désespéré ?

Tout est considéré.

Oui, seigneur, mais

N'y consent-elle pas ?

Fab.

Sév.

N'importe.

Fab. Cette vive douleur en deviendra plus forte.
Sév. Et ce n'est pas un mal que je veuille guérir,

Je ne veux que la voir, soupirer, et mourir.

Fab. Vous vous échapperez sans doute en sa présence Un amant qui perd tout n'a plus de complaisance, Dans un tel entretien il suit sa passion,

Et ne pousse qu'injure et qu'imprécation.

Sév. Juge autrement de moi, mon respect dure encore : Tout violent qu'il est, mon désespoir l'adore. Quels reproches aussi peuvent m'être permis?

De quoi puis-je accuser qui ne m'a rien promis?

Elle n'est point parjure, elle n'est point légère,
Son devoir m'a trahi, mon malheur, et son père.
Mais son devoir fut juste, et son père eut raison;
J'impute à mon malheur toute la trahison;
Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée,
Eût gagné l'un par l'autre, et me l'eût conservée;
Trop heureux, mais trop tard, je n'ai pu l'acquérir,
Laisse-la-moi donc voir, soupirer, et mourir.

Fab. Oui, je vais l'assurer qu'en ce malheur extrême
Vous êtes assez fort pour vous vaincre vous-même.
Elle a craint comme moi ces premiers mouvements
Qu'une perte imprévue arrache aux vrais amants,
Et dont la violence excite assez de trouble,
Sans que l'objet présent l'irrite et le redouble.
Sév. Fabian, je la vois.

Fab.

Seigneur, souvenez-vous Sév. Hélas! elle aime un autre, un autre est son époux.

SCÈNE II.

Sévère, Pauline, Stratonice, Fabian.

Pau. Oui, je l'aime, Sévère, et n'en fais point d'excuse;
Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse,
Pauline a l'âme noble, et parle à cœur ouvert.

Le bruit de votre mort n'est point ce qui vous perd.
Si le ciel en mon choix eût mis mon hyménée,
A vos seules vertus je me serais donnée,
Et toute la rigueur de votre premier sort
Contre votre mérite eût fait un vain effort;

Je découvrais en vous d'assez illustres marques

Pour vous préférer même aux plus heureux monarques.
Mais puisque mon devoir m'imposait d'autres lois,

De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,
Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne
Vous auriez ajouté l'éclat d'une couronne,

Quand je vous aurais vu, quand je l'aurais haï,
J'en aurais soupiré, mais j'aurais obéi,

Et sur mes passions ma raison souveraine

Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.

Sév. Que vous êtes heureuse! et qu'un peu de soupirs

Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs !

Ainsi de vos désirs toujours reine absolue,

Les plus grands changements vous trouvent résolue,

De la plus forte ardeur vous portez vos esprits
Jusqu'à l'indifférence, et peut-être au mépris,
Et votre fermeté fait succéder sans peine
La faveur au dédain, et l'amour à la haine.
Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu
Soulagerait les maux de ce cœur abattu!
Un soupir, une larme à regret épandue
M'aurait déjà guéri de vous avoir perdue,
Ma raison pourrait tout sur l'amour affaibli,
Et de l'indifference irait jusqu'à l'oubli,

Et mon feu désormais se réglant sur la vôtre,
Je me tiendrais heureux entre les bras d'une autre.
O trop aimable objet, qui m'avez trop charmé,
Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé?

Pau. Je vous l'ai trop fait voir, seigneur, et si mon âme

Pouvait bien étouffer les restes de sa flamme,
Dieux, que j'éviterais de rigoureux tourments!
Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments,
Mais quelque autorité que sur eux elle ait prise,
Elle n'y règne pas, elle les tyrannise;

Et quoique le dehors soit sans émotion,
Le dedans n'est que trouble et que sédition.
Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte,
Votre mérite est grand, si ma raison est forte;
Je le vois encor tel qu'il alluma mes feux
D'autant plus puissamment solliciter mes vœux,
Qu'il est environné de puissance et de gloire,
Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire,
Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu
Le généreux espoir que j'en avais conçu.
Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome,
Et qui me range ici dessous les lois d'un homme,
Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas
Qu'il déchire mon âme et ne l'ébranle pas.
C'est cette vertu même à nos désirs cruelle
Que vous louiez alors en blasphémant contre elle.
Plaignez-vous-en encor; mais louez sa rigueur
Qui triomphe à la fois de vous et de mon cœur,
Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère
N'aurait pas mérité l'amour du grand Sévère.

Sév. Ah! madame, excusez une aveugle douleur
Qui ne connaît plus rien que l'excès du malheur;

Je nommais inconstance, et prenais pour un crime
De ce juste devoir l'effort le plus sublime.
De grâce, montrez moins à mes sens désolés
La grandeur de ma perte, et ce que vous valez,
Et cachant par pitié cette vertu si rare,
Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare,
Faites voir des défauts qui puissent à leur tour
Affaiblir ma douleur avecque mon amour.

Pau. Hélas! cette vertu, quoique enfin invincible,
Ne laisse que trop voir une âme trop sensible.
Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs
Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs,
Trop rigoureux effets d'une aimable présence
Contre qui mon devoir a trop peu de défense.
Mais si vous estimez ce vertueux devoir,
Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir.
Epargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte;
Epargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte;
Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens,

Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.

Sév. Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste!
Pau. Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste.
Sév. Quel prix de mon amour! quel fruit de mes
travaux !

Pau. C'est le remède seul qui peut guérir nos maux.
Sév. Je veux mourir des miens, aimez-en la mémoire.
Pau. Je veux guérir des miens, ils souilleraient ma gloire.
Sév. Ah! puisque votre gloire en prononce l'arrêt,
Il faut que ma douleur cède à son intérêt.
Est-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne?
Elle me rend les soins que je dois à la mienne.
Adieu je vais chercher au milieu des combats
Cette immortalité que donne un beau trépas,
Et remplir dignement, par une mort pompeuse,
De mes premiers exploits l'attente avantageuse,
Si toutefois, après ce coup mortel du sort,
J'ai de la vie assez pour chercher une mort.

Pau. Et moi dont votre vue augmente le supplice,
Je l'éviterai même en votre sacrifice,

Et seule dans ma chambre enfermant mes regrets,
Je vais pour vous aux dieux faire des vœux secrets.
Sév. Puisse le juste ciel, content de ma ruine,
Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline!

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