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Néa. Fuyez.
Pol.

Je ne puis.
Néa.

Il le faut, Fuyez un ennemi qui sait votre défaut, Qui le trouve aisément, qui blesse par

la

vue, Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue.

SCÈNE II. Polyeucte, Néarque, Pauline, Stratonice. Pol. Fuyons, puisqu'il le faut. Adieu, Pauline, adieu. Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu.

Pau. Quel sujet si pressant à sortir vous convie ?
Y va-t-il de l'honneur ? y va-t-il de la vie ?

Pol. Il y va de bien plus.
Pau.

Quel est donc ce secret ?
Pol. Vous le saurez un jour, je vous quitte à regret
Mais enfin, il le faut.
Pau.

Vous m'aimez ?
Pol.

Je vous aime,
Le ciel m'en est témoin, cent fois plus que moi-même;
Mais

Pau. Mais mon déplaisir ne vous peut émouvoir!
Vous avez des secrets que je ne puis savoir !
Quelle preuve

d'amour! Au nom de l'hyménée, Donnez à mes soupirs cette seule journée.

Pol. Un songe vous fait peur ?
Pau.

Ses présages sont vains,
Je le sais, mais enfin je vous aime, et je crains.

Pol. Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence, Adieu: vos pleurs sur moi prennent trop de puissance; Je sens déjà mon cæur prêt à se révolter, Et ce n'est qu'en fuyant que j'y puis résister.

SCÈNE III.

Pauline, Stratonice.
Pau. Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite
Au-devant de la mort que les dieux m'ont prédite,
Suis cet agent fatal de tes mauvais destins,
Qui peut-être te livre aux mains des assassins.

Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes : Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes,

Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet
De l'amour qu'on nous offre, et des veux qu'on nous

fait.
Tant qu'ils ne sont qu'amants nous sommes souveraines,
Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines,
Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour.

Str. Polyeucte pour vous ne manque point d'amour. S'il ne vous traite ici d'entière confidence, S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence; Sans vous en affliger, présumez avec moi Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi; Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause. Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose, Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas A nous rendre toujours compte de tous ses pas ; On n'a tous deux qu'un cour qui sent mêmes traverses ; Mais ce caur a pourtant ses fonctions diverses, Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez. Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine, Il est Arménien, et vous êtes Romaine, Et vous pouvez savoir que nos deux nations N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions. Un songe en notre esprit passe pour ridicule, Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule; Mais il passe dans Rome avec autorité Pour fidèle miroir de la fatalité.

Pau. Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne, Je crois que ta frayeur égalerait la mienne, Si de telles horreurs t'avaient frappé l'esprit, Si je t'en avais fait seulement le récit.

Str. A raconter ses maux souvent on les soulage.

Pau. Ecoute ; mais il faut te dire davantage,
Et que pour mieux comprendre un si triste discours,
Tu saches ma faiblesse et mes autres amours.
Une femme d'honneur peut avouer sans honte
Ces surprises des sens que la raison surmonte;
Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu,
Et l'on doute d'un cour qui n'a point combattu.

Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage
D’un chevalier romain captiva le courage,
Il s'appelait Sévère. Excuse les soupirs
Qu'arrache encore un nom trop cher à mes désirs.

Str. Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie
Sauva des ennemis votre empereur Décie,
Qui leur tira mourant la victoire des mains,
Et fit tourner le sort des Perses aux Romains ?
Lui, qu'entre tant de morts immolés à son maître,
On ne put rencontrer, ou du moins reconnaître,
A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux,
Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux ?

Pau. Hélas ! c'était lui-même, et jamais notre Rome N'a produit plus grand ceur, ni vu plus honnête

homme.
Puisque tu le connais, je ne t'en dirai rien.
Je l'aimai, Stratonice; il le méritait bien.
Mais que sert le mérite où manque la fortune ?
L'un était grand en lui, l'autre faible et commune;
Trop invincible obstacle, et dont trop rarement
Triomphe auprès d'un père un vertueux amant!

Str. La digne occasion d'une rare constance !

Pau. Dis plutôt d'une indigne et folle résistance.
Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir,
Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.

Parmi ce grand amour que j'avais pour Sévère,
J'attendais un époux de la main de mon père ;
Toujours prête à le prendre, et jamais ma raison
N'avoua de mes yeux l'aimable trahison.
Il possédait mon cœur, mes désirs, ma pensée,
Je ne lui cachais point combien j'étais blessée,
Nous soupirions ensemble et pleurions nos malheurs;
Mais au lieu d'espérance il n'avait que des pleurs,
Et malgré des soupirs si doux, si favorables,
Mon père et mon devoir étaient inexorables.
Enfin je quittai Rome et ce parfait amant,
Pour suivre ici mon père en son gouvernement;
Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée
Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée.
Le reste, tu le sais. Mon abord en ces lieux
Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux;
Et comme il est ici le chef de la noblesse,
Mon père fut ravi, : .
Et par son alliance il se crut assuré
D'être plus redoutable et plus considéré.
Il approuva sa flamme, et conclut l'hyménée,

Et moi,

Je đonnai par devoir à son affection
Tout ce que l'autre avait

par

inclination : Si tu peux en douter, juge-le par la crainte Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte.

Str. Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez:
Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés ?

Pau. Je l'ai vu cette nuit ce malheureux Sévère,
La vengeance à la main, l'ạil ardent de colère :
Il n'était point couvert de ces tristes lambeaux
Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux;
Il n'était point percé de ces coups pleins de gloire
Qui, retranchant sa vie, assurent sa mémoire;
Il semblait triomphant, et tel que sur son char
Victorieux dans Rome entre notre César.
Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue,
“ Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due,
Ingrate," m'a-t-il dit, "et, ce jour expiré,
Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré."
A ces mots j'ai frémi, mon âme s'est troublée;
Ensuite des chrétiens une impie assemblée,
Pour avancer l'effet de ce discours fatal,
A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.
Soudain à son secours j'ai réclamé mon père;
Hélas ! c'est de tout point ce qui me désespère,
J'ai vu mon père même, un poignard à la main,
Entrer le bras levé

pour

lui
percer

le sein :
Là, ma douleur trop forte a brouillé ces images ;
Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages.
Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué,
Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué.
Voilà quel est mon songe.
Str.

Il est vrai qu'il est triste ;
Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste,
La vision, de soi, peut faire quelque horreur,
Mais non pas vous donner une juste terreur.
Pouvez-vous craindreun mort, pouvez-vous craindre un père
Qui chérit votre époux, que votre époux révère,
Et dont le juste choix vous a donnée à lui
Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui ?

Pau. Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes; Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes, Et que sur mon époux leur troupeau ramassé Ne venge tant de sang que mon père a versé.

Str. Leur secte est insensée, impie, et sacrilége,
Et dans son sacrifice use de sortilége;'
Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels,
Elle n'en veut qu'aux dieux, et non pas aux mortels.
Quelque sévérité que sur eux on déploie,
Ils souffrent sans murmure, et meurent, avec joie,
Et depuis qu'on les traite en criminels d'État,
On ne peut les charger d'aucun assassinat.

Pau. Tais-toi, mon père vient.

SCÈNE IV.
Félir, Albin, Pauline, Stratonice.
Fél.

Ma fille, que ton songe
En d'étranges frayeurs ainsi que toi me plonge!
Que j'en crains les effets, qui semblent s'approcher!

Pau. Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher ?
Fél. Sévère n'est point mort.
Pau.

Quel mal nous fait sa vie ?
Fél. Il est le favori de l'empereur Décie.

Pau. Après l'avoir sauvé des mains des ennemis,
L'espoir d'un si haut rang lui devenait permis ;
Le destin aux grands cæurs si souvent mal propice,
Se résout quelquefois à leur faire justice.

Fél. Il vient ici lui-même.
Pau.

Il vient!
Fél.

Tu le vas voir.
Pau. C'en est trop. Mais comment le pouvez-vous savoir?

Fél. Albin l'a rencontré dans la proche campagne;
Un
gros

de courtisans en foule l'accompagne, Et montre assez quel est son rang et son crédit. Mais, Albin, redis-lui ce que ses gens t'ont dit.

Alb. Vous savez quelle fut cette grande journée
Que sa perte pour nous rendit si fortunée,
Où l'empereur captif, par sa main dégagé,
Rassura son parti déjà découragé,
Tandis que sa vertu succomba sous le nombre;
Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre,
Après qu'entre les morts on ne put le trouver :
Le roi de Perse aussi l'avait fait enlever.
Témoin de ses hauts faits et de son grand courage,
Ce monarque en voulut connaître le visage,

(1) Pron. sorti, not sorci, as some persons do.

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