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Aug. J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer:
Ainsi toujours les dieux vous daignent inspirer!
Qu'on redouble demain les heureux sacrifices
Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices,
Et que vos conjurés entendent publier
Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier.

POLYEUCTE, MARTYR.

(CORNEILLE.)

ACTE PREMIER.

SCÈNE I.

Polyeucte, Néarque.

Néa. Quoi vous vous arrêtez aux songes d'une femme!

de

croyance

De si faibles sujets troublent cette grande âme!
Et ce cœur tant de fois dans la guerre éprouvé
S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé!
Pol. Je sais ce qu'est un songe, et le peu
Qu'un homme doit donner à son extravagance,
Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit
Forme de vains objets que le réveil détruit;
Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme;
Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme
Quand, après un long temps qu'elle a su nous charmer,
Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.
Pauline sans raison dans la douleur plongée,
Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée;
Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais,
Et tâche à m'empêcher de sortir du palais.
Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes,
Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes,
Et mon cœur attendri sans être intimidé
N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé.
L'occasion, Néarque, est-elle si pressante

Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante ?
Remettons ce dessein qui l'accable d'ennui,
Nous le pourrons demain aussi bien qu'aujourd'hui.
Néa. Avez-vous cependant une pleine assurance

D'avoir assez de vie ou de persévérance ?

Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main,
Promet-il à vos vœux de le pouvoir demain?

Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce
Ne descend pas toujours avec même efficace;
Après certains moments que perdent nos longueurs,
Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs;
Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égare:
Le bras qui la versait en devient plus avare,
Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien
Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.
Celle qui vous pressait de courir au baptême,
Languissante déjà, cesse d'être la même,

Et, pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr,
Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir.

Pol. Vous me connaissez mal: la même ardeur me

brûle,

Et le désir s'accroît quand l'effet se recule.

Ces pleurs, que je regarde avec un œil d'époux,

Me laissent dans le cœur aussi chrétien que vous;
Mais, pour en recevoir le sacré caractère

Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire,

Et qui, purgeant notre âme et dessillant1 nos yeux, Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux,

Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire,
Comme le bien suprême et le seul ou j'aspire,
Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour,
Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour.

Néa. Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse: Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse. Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler, Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer; D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre, Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre ;

Et ce songe rempli de noires visions

N'est que le coup d'essai de ses illusions.
Il met tout en usage, et prière et menace,
Il attaque toujours, et jamais ne se lasse,
Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu,
Et que ce qu'on diffère est à demi rompu.

(1) Pron. déci-lant.

Rompez ses premiers coups; laissez pleurer Pauline.
Dieu ne veut point d'un cœur où le monde domine,
Qui regarde en arrière, et douteux en son choix,
Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix.

Pol. Pour se donner à lui faut-il n'aimer personne ?
Néa. Nous pouvons tout aimer, il le souffre, il
l'ordonne;

Mais, à vous dire tout, ce Seigneur des seigneurs
Veut le premier amour et les premiers honneurs.
Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême,
Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même,
Négliger pour lui plaire, et femme, et biens, et rang,
Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite
Qui vous est nécessaire, et que je vous souhaite!
Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux.
Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux,
Qu'on croit servir l'État quand on nous persécute,
Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte,
Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs,
Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs ?

Pol. Vous ne m'étonnez point; la pitié qui me blesse Sied bien aux plus grands cœurs, et n'a point de faiblesse.

Sur mes pareils, Néarque, un bel œil est bien fort:
Tel craint de la fâcher qui ne craint pas la mort,
Et s'il faut affronter les plus cruels supplices,
Y trouver des appas, en faire mes délices,
Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien,
M'en donnera la force en me faisant chrétien.
Néa. Hâtez-vous donc de l'être.
Pol.
Je brûle d'en porter la glorieuse marque.
Mais Pauline s'afflige, et ne peut consentir,
Tant ce songe la trouble, à me laisser sortir.

Oui, j'y cours, cher Néarque;

Néa. Votre retour pour elle en aura plus de charmes, Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes, Et l'heur de vous revoir lui semblera plus doux,

Plus elle aura pleuré pour un si cher époux.

Allons, on nous attend.

Pol.

Apaisez donc sa crainte,

Et calmez la douleur dont son âme est atteinte.

Elle revient.

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Fuyez un ennemi qui sait votre défaut,

Qui le trouve aisément, qui blesse par

la vue,

Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue.

SCÈNE II.

Polyeucte, Néarque, Pauline, Stratonice.

Pol. Fuyons, puisqu'il le faut. Adieu, Pauline, adieu. Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu. Pau. Quel sujet si pressant à sortir vous convie? Y va-t-il de l'honneur? y va-t-il de la vie?

Pol. Il y va de bien plus.

Pau.

Quel est donc ce secret?

Pol. Vous le saurez un jour, je vous quitte à regret Mais enfin, il le faut.

Pau.
Pol.

Vous m'aimez ?

Je vous aime,

Le ciel m'en est témoin, cent fois plus que moi-même;

Mais

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Pau. Mais mon déplaisir ne vous peut émouvoir!
Vous avez des secrets que je ne puis savoir!

Quelle preuve d'amour! Au nom de l'hyménée,
Donnez à mes soupirs cette seule journée.

Pol. Un songe vous fait peur ?

Pau.

Ses présages sont vains,

Je le sais, mais enfin je vous aime, et je crains.

Pol. Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence, Adieu vos pleurs sur moi prennent trop de puissance;

Je sens déjà mon cœur prêt à se révolter,

Et ce n'est qu'en fuyant que j'y puis résister.

SCÈNE III.

Pauline, Stratonice.

Pau. Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite
Au-devant de la mort que les dieux m'ont prédite,
Suis cet agent fatal de tes mauvais destins,
Qui peut-être te livre aux mains des assassins.

Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes:
Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes,

Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet

De l'amour qu'on nous offre, et des vœux qu'on nous fait.

Tant qu'ils ne sont qu'amants nous sommes souveraines,
Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines,
Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour.

Str. Polyeucte pour vous ne manque point d'amour.
S'il ne vous traite ici d'entière confidence,

S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence;
Sans vous en affliger, présumez avec moi

Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi ;
Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause.
Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose,
Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas
A nous rendre toujours compte de tous ses pas;
On n'a tous deux qu'un cœur qui sent mêmes traverses;
Mais ce cœur a pourtant ses fonctions diverses,
Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés
N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez.
Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine,
Il est Arménien, et vous êtes Romaine,
Et vous pouvez savoir que nos deux nations
N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions.
Un songe en notre esprit passe pour ridicule,
Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule;
Mais il passe dans Rome avec autorité

Pour fidèle miroir de la fatalité.

Pau. Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne, Je crois que ta frayeur égalerait la mienne,

Si de telles horreurs t'avaient frappé l'esprit,

Si je t'en avais fait seulement le récit.

Str. A raconter ses maux souvent on les soulage.
Pau. Ecoute; mais il faut te dire davantage,
Et que pour mieux comprendre un si triste discours,
Tu saches ma faiblesse et mes autres amours.
Une femme d'honneur peut avouer sans honte
Ces surprises des sens que la raison surmonte;
Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu,
Et l'on doute d'un cœur qui n'a point combattu.
Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage
D'un chevalier romain captiva le courage,
Il s'appelait Sévère. Excuse les soupirs
Qu'arrache encore un nom trop cher à mes désirs.

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