Page images
PDF
EPUB

L'ANGE DE POÉSIE.

(LA MÊME.)
Volez, ange de poésie;
Déployez vos ailes de feu ;
Au guerrier qui m'avait choisie
Allez porter un doux aveu.
Allez, et secondez vous-même
L'ardeur dont il est enflammé:
Ne lui dites pas que je l'aime,
Mais faites qu'il se sente aimé.
Près de lui, pour vous faire entendre,
Imitez ma timide voix;
Apprenez-lui qu'une âme tendre
Préside à ses nobles exploits.
L'amour fait chérir la victoire,
Et l'amour le rendra vainqueur,
S'il sait que le bruit de sa gloire
Retentit dans un autre cour.
Portez-lui les sons de ma harpe,
Mes veux et mon premier serment,
Et que l'azur de votre écharpe
Lui rappelle mon vêtement.
Chantez-lui les vers qu'il m'inspire ;
Peignez mon trouble, mon effroi,
La tristesse de mon sourire,
Et tout ce qu'il aimait en moi.
Que son oreille soit charmée
Des accords qui nous ravissaient;
Que votre aile soit parfumée
Des roses qui m'embellissaient.
Caché sous un brillant

nuage,
Allez protéger son sommeil,
Offrez-lui ma fidèle image,
Pour qu'il me nomme à son réveil.

OURIKA.

(LA MÊME.) Vous dont le coeur s'épuise en regrets superflus, Oh! ne vous plaignez pas, vous que l'on n'aime plus ! Du triomphe d'un jour votre douleur s'honore; Et celle qu'on aima peut être aimée encore.

Moi, dont l'exil ne doit jamais finir, Seule dans le passé, seule dans l'avenir

Traînant le poids de ma longue souffrance Pour m'aider à passer des jour sans espérance

Je n'ai pas même un souvenir.

A mon pays dès le berceau ravie,
D'une mère jamais je n'ai chéri la loi ;

La pitié seule a pris soin de ma vie,
Et nul regard d'amour ne s'est tourné vers moi.

L'enfant qu'attire ma voix douce
Me fuit dès qu'il a vu la couleur de mon front,
En vain mon coeur est pur, le monde me repousse,

Et ma tendresse est un affront.

Une fois à l'espoir mon coeur osa prétendre,
D'un bien commun à tous je rêvai la douceur ;
Mais celui que j'aimai ne voulut pas m'entendre ;
Et, si parfois mes maux troublaient son âme tendre,

L'ingrat ! il m'appelait sa seur!
Une autre aussi l'aima; je l'entendis près d'elle,
Même en voyant mes pleurs, bénir son heureux sort ;
Et celui dont la joie allait causer ma mort,
Hélas ! en me quittant ne fut point infidèle.
Je ne puis l'accuser; dans son aveuglement
S'il a de ma douleur méconnu le langage,
C'est qu'il croyait les cæurs promis à l'esclavage
Indignes de souffrir d'un si noble tourment!

Malgré le trait mortel dont mon âme est atteinte,
Auprès de ma rivale on me laissait sans crainte.
Elle avait vu mes pleurs et les avait compris;
Mais, ô sort déplorable! ô comble de mépris !
Charles, je t'adorais . . . et ton heureuse épouse
Connaissait mon amour et n'était point jalouse !
Que de fois j'enviai la beauté de ses traits !
En l'admirant mes yeux se remplissaient de larmes ;
Et triste, humiliée, alors je comparais
Le deuil de mon visage à l'éclat de ses charmes.
Pourquoi m'avoir ravie à nos sables brûlants ?
Pourquoi les insensés, dans leur pitié cruelle,
Ont-ils jusqu'en ces lieux conduit mes pas tremblants ?
Là-bas, sous nos palmiers, j'aurais paru si belle !
Je n'aurais pas connu de ce monde abhorré
Le dédain protecteur et l'ironie amère;
Un enfant, sans effroi, m'appellerait sa mère,
Et sur ma tombe, au moins, quelqu'un aurait pleuré ;
Mais que dis-je ? : O mon Dieu ! le désespoir m'égare.
Devrais-je, quand aux cieux la palme se prépare,
Lorsque tu me promets un bonheur immortel,
Regretter la patrie où tu n'as point d'autel?
Ah! du moins qu'en mourant tout mon cæur t'appartienne!
La plainte, les regrets ne me sont plus permis :
Dans les champs paternels à d'autres dieux soumis,
Je n'eusse été qu'heureuse ! ici, je meurs Chrétienne.

LA CLOCHE

(EMILE DESCHAMPS, ÉTUDES FRANÇAISES ET ÉTRANGÈRES.) Compagnons, dans le sol s'est affermi le moule: La cloche enfin va naître aux regards de la foule. Ce pieux monument que vont avec mystère Edifier nos mains dans le sein de la terre, Il parlera de nous des sommets de la tour; Vainqueur il franchira les temps, et tour à tour

Comptera des humains les races disparues;
On verra dans le temple, à sa voix accourues,
Des familles sans nombre humilier leur front;
Aux pleurs de l'affligé ses plaintes s'uniront;
Et ce que les destins, loin de l'âge où nous sommes,
Dans leur cours inégal apporteront aux hommes,
S'en ira retentir contre les flancs mouvants
Qui le propageront sur les ailes des vents.
La cloche annonce au jour, avec des chants joyeux,
L'enfant dont le sommeil enveloppe les yeux.
Qu'il repose! . . . Pour lui, tristes ou fortunées,
Dans l'avenir aussi dorment les destinées;
Mais sa mère épiant un sourire adoré,
Veille amoureusement sur son matin doré.
Hélas ! le temps s'envole et les ans se succèdent.
Déjà l'adolescent que mille veux possèdent,
Tressaille, et de ses seurs quittant les chastes jeux,
S'élance, impatient, vers un monde orageux.
Pélerin engagé dans ses trompeuses voies,
Qu'il a connu bientôt le néant de ses joies!
Nous confions au sein de la terre profonde
L'ouvrage de nos mains; dans son ombre féconde,
Le prudent laboureur laisse tomber encor
L'humble grain, en espoir riche et flottant trésor.
Vêtus de deuil, hélas ! nous venons à la terre
D’un germe plus sacré déposer le mystère,
Pleins de l'espoir qu'un jour du cercueil redouté,
Ce dépôt fleurira pour l'immortalité.
Des hauts sommets du dôme aux épaisses ténèbres,
La cloche a des tombeaux tinté les chants funèbres,
Ecoutez! ses concerts, d'un accent inhumain,
Suivent un voyageur sur son dernier chemin.
C'est la mère chérie, hélas ! la tendre épouse
Que vient du roi des morts l'avidité jalouse
Séparer des enfants, de l'époux expirant.
L'époux les reçut d'elle; et tous, l'un déjà grand,
L'autre dans ses bras, l'autre encore à sa mamelle,
Ils souriaient. Alors rien n'était beau comme elle !
C'en est fait. Elle dort sous le triste gazon,
Celle qui fut longtemps l'âme de la maison.
Déjà manquent les soins, ô douce ménagère !
Et demain, sans amour, va régner l'étrangère.

Sous la forêt où glisse une pâle lumière,
O voyageur, hâtez vos pas vers la chaumière ;
L'Angélus des hameaux retentit dans les airs ;
Le filet allongé pend sur les flots déserts;
L'agneau devant les chiens vers le bercail se sauve;
Le troupeau des grands beufs, au front large, au poil fauve,
S'arrache en mugissant aux délices des prés ;
Il s'avance couvert de festons diaprés;
Le lourd char des moissons criant sous l'abondance,
Et les gais moissonneurs s'échappent vers la danse.

Que le chœur de la danse à pas joyeux s'approche !
Venez tous, et donnons le baptême à la cloche:
Cherchons-lui quelque nom propice et gracieux,
Qu'elle veille sur nous en s'approchant des cieux!
Balancée au-dessus de la verte campagne,
Que sa bruyante joie ou sa plainte accompagne
Les scènes de la vie en leurs jeux inconstants.
Qu'elle soit dans les airs comme une voix du temps'
Que le temps mesuré dans sa haute demeure,
De son aile, en fuyant, la touche heure par heure !
Aux voluptés du crime annonçant le remord,
Qu'elle enseigne aux humains qu'ils sont nés pour la mort,
Et que tout ici-bas s'évanouit et

passe
Comme sa voix qui roule et s'éteint dans l'espace !

FIN DU SECOND VOLUME.

JAMES S. VIRTUE, PRINTER, CITY ROAD, LONDON.

« PreviousContinue »