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Semblable au voyageur qui s'arrête et qui doute,
Tremblante à chaque pas, je demande ma route.
Il pressent comme moi les ennuis du chemin,
Les fatigues du jour, celles du lendemain.
Avant de commencer son dur pélerinage
Il sait quels ennemis l'attendent au passage ;
Il prévoit les dangers qui vont le menacer,
Les fleuves à franchir, les monts à traverser ;-
Il sait qu'il est des champs sans ruisseaux et sans ombre;
Qu'il pourra s'égarer dans quelque forêt sombre;
Qu'à l'heure du péril nul n'entendra sa voix,
Que son bâton noueux se brisera vingt fois,
Et qu'il faudra souvent, dans ce voyage aride,
Quitter ses compagnons, et soupçonner son guide !
Comme lui je m'afflige; et l'aspect du danger,
Même avant le départ, vient me décourager;
Ma jeunesse, déjà de craintes poursuivie,
Calcule tristement la longueur de ma vie:
Un si vaste avenir m'inspire de l'effroi;
Tout ce que j'aime, hélas ! doit mourir avant moi !
Peut-être qu'au foyer, me laissant solitaire,
Je verrai mes amis dispersés sur la terre;
L’un fuira loin de moi, par le sort emporté;
L'autre en mon désespoir mettra sa vanité.
Mes compagnes, suivant des routes dangereuses,
Peut-être m'oubliront en devenant heureuses !
Peut-être que l'erreur m'entraînant sans retour,
Je deviendrai frivole et parjure à mon tour!
Ah! fuyons-le ce monde où la candeur s’altère,
Où le piége est sans nom, le mal involontaire.
Dans ce séjour d'orgueil, que trouverais-je, hélas !
De perfides succès qui ne me flattent pas ;
Pour un moment d'amour, des haines éternelles ;
Des femmes au cæur tendre, et, par dépit, cruelles,
Implacables vengeurs des triomphes d'un jour,
Dont la rivalité survit même à l'amour !
Oh! oui, je donnerais ces trésors de mon âge,
Ce vaisseau pavoisé pour un si long voyage,
Sur une vaste mer voguant avec effort,
Pour un humble navire à l'abri dans le port.
Cette idole nouvelle, aux sublimes oracles,
Pour ma vieille patronne, aux incertains miracles.

Je changerais ce voile et ces tissus de fleurs
Pour le manteau d'aïeule aux sévères couleurs,
Et cette tête blonde à mes parents si chère,
Pour leurs vieux cheveux blancs qu'on baise et qu'on révère;
Je donnerais enfin l'espoir et ses trésors
Pour un beau souvenir, dans un coeur sans remords !

Mme. Emile de Girardin.

FRAGMENTS DU POÈME DE MADELEINE.

(MME. E. DE GIRARDIN.)
De l'antique Sion, témoin de son bonheur,
Elle fut à la fois et la honte et l'honneur.
Belle comme la gloire elle en était l'image ;
De même on lui rendait un imprudent hommage.
Le soin de sa parure occupait tous ses jours ;
Ses væux étaient de plaire et de plaire toujours.
Dans son cour inconstant quels yeux

auraient pu

lire ? Tantôt de la folie elle avait le délire; Puis d'une jeune fille imitant la candeur, Comme un attrait de plus adoptait la pudeur, De l'innocence même osait feindre les charmes ; Mais ce coeur ignorait le mensonge des larmes, Car il n'est plus d'espoir et point de repentir Pour celle dont les pleurs ont appris à mentir. De ses rêves d'orgueil Madeleine s'éveille; Elle écoute. . . . Des chants ont frappé son oreille; D'une vierge d’Aser c'étaient les doux accents : Elle allait puiser l'eau sous l'arbre de l'encens Joyeuse, elle marchait, et de sa main agile Soutenait sur sa tête une amphore d'argile: Un long voile de lin par le vent agité Cachait de son front pur la naissante beauté. Madeleine la vit passer sous le portique, La jeune fille alors chantait ce vieux cantique Qu'on apprend dès l'enfance aux filles d'Israël, Qui séduisit Jacob et que chantait Rachel, Ce cantique d'amour dont la chaste harmonie Pour un coupable cour semblait une ironie.

"Je ne connais pas mon époux ;

Mais d'avance je suis fidèle,
Et ceux dont il serait jaloux

Ne savent pas que je suis belle. " Le pauvre qu'il faut secourir

Seul connaît mes soins et mon zèle;
On ne m'a jamais vu courir

Que sur les pas de ma gazelle.
“ Sans plaisirs comme sans douleurs,
Je ne sais, dans mon ignorance,
Que prier, plaindre la souffrance
Et la guérir avec des fleurs.
" De leur couronne virginale

Mes cheveux toujours protégés
Ne furent jamais dérangés
Que
par

la brise matinale. " Mon père seul a caressé

Ce front d'où mon voile retombe;
Mes lèvres n'ont jamais pressé

Que les ailes de ma colombe.
« Le jour où, soumise à ses lois,

Je suivrai l'époux que j'ignore,
Il me verra naïve encore

Rougir pour la première fois. " Et lorsque sous le térébinthe

Il appellera Nohémie,
Mon coeur sans remords et sans crainto,

A sa voix seule aura frémi.
“De l'amour apprends-moi les charmes,

Toi que m'a choisi le Seigneur!
Viens, je te garde mon bonheur,
Mes veux, mon sourire, et mes larmes !"

L'ANGE DE POÉSIE.

(LA MÊME.) Volez, ange de poésie; Déployez vos ailes de feu; Au guerrier qui m'avait choisie Allez porter un doux aveu. Allez, et secondez vous-même L'ardeur dont il est enflammé : Ne lui dites pas que je l'aime, Mais faites qu'il se sente aimé. Près de lui, pour vous faire entendre, Imitez ma timide voix ; Apprenez-lui qu'une âme tendre Préside à ses nobles exploits. L'amour fait chérir la victoire, Et l'amour le rendra vainqueur, S'il sait que le bruit de sa gloire Retentit dans un autre cour. Portez-lui les sons de ma harpe, Mes veux et mon premier serment, Et que

l'azur de votre écharpe Lui rappelle mon vêtement. Chantez-lui les vers qu'il m'inspire; Peignez mon trouble, mon effroi, La tristesse de mon sourire, Et tout ce qu'il aimait en moi. Que son oreille soit charmée Des accords qui nous ravissaient; Que votre aile soit parfumée Des roses qui m'embellissaient. Caché sous un brillant nuage, Allez protéger son sommeil, Offrez-lui ma fidèle image, Pour qu'il me nomme à son réveil.

OURIK A.

(LA MÊME.) Vous dont le coeur s'épuise en regrets superflus, Oh! ne vous plaignez pas, vous que l'on n'aime plus ! Du triomphe d'un jour votre douleur s'honore; Et celle qu'on aima peut être aimée encore.

Moi, dont l'exil ne doit jamais finir, Seule dans le passé, seule dans l'avenir

Traînant le poids de ma longue souffrance
Pour m'aider à passer des jour sans espérance

.
Je n'ai pas même un souvenir.

A mon pays dès le berceau ravie,
D'une mère jamais je n'ai chéri la loi ;

La pitié seule a pris soin de ma vie,
Et nul regard d'amour ne s'est tourné vers moi.

L'enfant qu'attire ma voix douce
Me fuit dès qu'il a vu la couleur de mon front,
En vain mon coeur est pur, le monde me repousse,

Et ma tendresse est un affront.

Une fois à l'espoir mon cour osa prétendre,
D'un bien commun à tous je rêvai la douceur;
Mais celui que j'aimai ne voulut pas m'entendre;
Et, si parfois mes maux troublaient son âme tendre,

L'ingrat! il m'appelait sa seur!
Une autre aussi l'aima; je l'entendis près d'elle,
Même en voyant mes pleurs, bénir son heureux sort ;
Et celui dont la joie allait causer ma mort,
Hélas ! en me quittant ne fut point infidèle.
Je ne puis l'accuser; dans son aveuglement
S'il a de ma douleur méconnu le langage,
C'est qu'il croyait les cœurs promis à l'esclavage
Indignes de souffrir d'un si noble tourment !

a

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