Page images
PDF
EPUB

Et que ma voix s'élère à toi
Comme cette douce fumée
Que balance l'urne embaumée
Dans la main d'enfants comme moi !

LE RÊVE D'UNE JEUNE FILLE.

(LAMARTINE; MM. ÉMILE DE GIRARDIN.*) L'alouette, au matin répondant la première, S'élève du sillon pour héler la lumière ; C'est l'heure où, sur nos yeux, la langueur du sommeil, Prête à s'évanouir, lutte avec le réveil ; Où les songes légers que l'aube fait éclore Se lèvent de nos cours, riants comme l'aurore, Où, déjà transparents, nos rêves ne sont plus Qu'un fantôme animé de nos désirs confus!

J'avais laissé bien loin les écueils de la vie :
Je touchais à la rive, et voyais sans envie
Mille fraîches beautés éclore en leur saison,
A ce soleil

moi si bas à l'horizon !
L'espoir qui les guidait, en les trompant sans cesse,
N'était plus dans mon cœur qu'un parfum sans ivresse.
Le mien d'un monde à l'autre avait déjà monté ;
Immuable, il planait dans l'immortalité!
Mais un astre plus pâle, et dont l'éclat que j'aime
Prête, comme la lune, un jour à la nuit même,
Le souvenir, dorant les sentiers du lointain,
Rappelait mes regards du côté du matin,
Et, ranimant pour moi de chères existences,
De tombeaux en tombeaux me marquait les distances;
Mes regrets adoucis s'y posaient sans frémir.
Ils dorment . . . auprès d'eux j'irai bientôt dormir.

pour

* “Avez-vous fait quelques vers dernièrement ?” demanda un jour Mme. de Girardin à M. de Lamartine.—“Non, je ne travaille plus depuis quelque temps.-C'est impardonnable.—Eh bien, donnez-moi un sujet, et je le commencerai, si vous promettez de le finir.-Soit: Le Réve d'une Jeune Fille.'

Ces regrets qu'en marchant nous laissons en arrière,
Ces vides que la mort fait dans notre carrière,
Ces blessures du temps sont moins tristes le soir.
On est plus près de l'heure où l'on doit tout revoir,
Et chaque amour éteint, chaque amitié ravie,
Semble un gage de plus qu'on jette à l'autre vie.
Mon front avec candeur portait ses cheveux blancs ;
Je ne rougissais pas de ces traces des ans.
Les vieux jours ont leur neige aussi qui les décore;
Le couchant d'un ciel pur, n'en vaut-il pas l'aurore ?
Chaque ride à mon front ajoutait un respect;
La majesté du temps parlait dans mon aspect;
Les enfants à mon col aimaient à se suspendre,
Montaient sur mes genoux, et pleuraient d'en descendre.

Alphonse de Lamartine.
Car j'avais abdiqué le droit de les punir,
Et mes tremblantes mains ne savaient que bénir.
La jalouse beauté me voyait sans alarmes.
L'amour me confiait son espoir et ses larmes.
J'étais heureuse et vieille dans mon vague sommeil

;
Bonheur pur ... qu'a détruit un rayon du soleil !
Enlevée aux douceurs d'une paix mensongère,
Soudain je vois des fleurs, une écharpe légère,
Et des rubans d'azur, et des parures d'or,
Que le soleil rendait plus brillantes encor;
Puis ma robe de bal aux rideaux suspendue
Et voilà ma jeunesse ses ennuis rendue !
Que de soins fatigants pour être belle un soir!
Briller est-il un but ? Plaire est-il un devoir ?
Que je hais de ces soins l'importance futile,
La parure si longue et peut-être inutile !
Que je hais ces beaux ans follement enviés,
Et tous ces vains plaisirs si souvent expiés !
Cet âge de l'espoir, ce printemps qu'on regrette
Ne promet que tristesse à mon âme inquiète.
Jeune, je sais déjà qu'en nos sombres destins,
Les beaux jours sont douteux, les orages certains ;
Que d'inutiles veux nos âmes sont bercées,
Qu'on nomme illusions mes plus douces pensées,
Qu'il naît d'amers chagrins sous d'innocents plaisira,
Qu'il faut se défier de ses plus purs désirs ! . .

Semblable au voyageur qui s'arrête . . . et qui doute,
Tremblante à chaque pas, je demande ma route.
Il pressent comme moi les ennuis du chemin,
Les fatigues du jour, celles du lendemain.
Avant de commencer son dur pélerinage
Il sait quels ennemis l'attendent au passage ;
Il prévoit les dangers qui vont le menacer,
Les fleuves à franchir, les monts à traverser ;
Il sait qu'il est des champs sans ruisseaux et sans ombre;
Qu'il pourra s'égarer dans quelque forêt sombre;
Qu'à l'heure du péril nul n'entendra sa voix,
Que son bâton noueux se brisera vingt fois,
Et qu'il faudra souvent, dans ce voyage aride,
Quitter ses compagnons, et soupçonner son guide!
Comme lui je m'afflige; et l'aspect du danger,
Même avant le départ, vient me décourager;
Ma jeunesse, déjà de craintes poursuivie,
Calcule tristement la longueur de ma vie:
Un si vaste avenir m'inspire de l'effroi ;
Tout ce que j'aime, hélas ! doit mourir avant moi !
Peut-être qu'au foyer, me laissant solitaire,
Je verrai mes amis dispersés sur la terre;
L'un fuira loin de moi, par le sort emporté ;
L'autre en mon désespoir mettra sa vanité.
Mes compagnes, suivant des routes dangereuses,
Peut-être m'oubliront en devenant heureuses !
Peut-être que

l'erreur m'entraînant sans retour,
Je deviendrai frivole et parjure à mon tour!
Ah! fuyons-le ce monde où la candeur s'altère,
Où le piége est sans nom, le mal involontaire.
Dans ce séjour d'orgueil, que trouverais-je, hélas !
De perfides succès qui ne me flattent pas;
Pour un moment d'amour, des haines éternelles ;
Des femmes au cæur tendre, et, par dépit, cruelles,
Implacables vengeurs des triomphes d'un jour,
Dont la rivalité survit même à l'amour!
Oh! oui, je donnerais ces trésors de mon âge,
Ce vaisseau pavoisé pour un si long voyage,
Sur une vaste mer voguant avec effort,
Pour un humble navire à l'abri dans le port.
Cette idole nouvelle, aux sublimes oracles,
Pour ma vieille patronne, aux incertains miracles.

Je changerais ce voile et ces tissus de fleurs
Pour le manteau d'aïeule aux sévères couleurs,
Et cette tête blonde à mes parents si chère,
Pour leurs vieux cheveux blancs qu’on baise et qu'on révère;
Je donnerais enfin l'espoir et ses trésors
Pour un beau souvenir, dans un caur sans remords!

Mme. Emile de Girardin.

FRAGMENTS DU POÈME DE MADELEINE.

(MME. E. DE GIRARDIN.)
De l'antique Sion, témoin de son bonheur,
Elle fut à la fois et la honte et l'honneur.
Belle comme la gloire elle en était l'image ;
De même on lui rendait un imprudent hommage.
Le soin de sa parure occupait tous ses jours;
Ses veux étaient de plaire et de plaire toujours.
Dans son cæur inconstant quels yeux auraient pu

lire ?
Tantôt de la folie elle avait le délire;
Puis d'une jeune fille imitant la candeur,
Comme un attrait de plus adoptait la pudeur,
De l'innocence même osait feindre les charmes ;
Mais ce cour ignorait le mensonge des larmes,
Car il n'est plus d'espoir et point de repentir
Pour celle dont les pleurs ont appris à mentir.
De ses rêves d'orgueil Madeleine s'éveille;
Elle écoute. . . . Des chants ont frappé son oreille;
D'une vierge d'Aser c'étaient les doux accents:
Elle allait puiser l'eau sous l'arbre de l'encens
Joyeuse, elle marchait, et de sa main agile
Soutenait sur sa tête une amphore d'argile:
Un long voile de lin par le vent agité
Cachait de son front pur la naissante beauté.
Madeleine la vit passer sous le portique;
La jeune fille alors chantait ce vieux cantique
Qu'on apprend dès l'enfance aux filles d'Israël,
Qui séduisit Jacob et que chantait Rachel,
Ce cantique d'amour dont la chaste harmonie
Pour un coupable cæur semblait une ironie.

"Je ne connais pas mon époux;

Mais d'avance je suis fidèle,
Et ceux dont il serait jaloux

Ne savent pas que je suis belle. “Le pauvre qu'il faut secourir

Seul connaît mes soins et mon zèle;
On ne m'a jamais vu courir

Que sur les pas de ma gazelle.
“ Sans plaisirs comme sans douleurs,

Je ne sais, dans mon ignorance,
Que prier, plaindre la souffrance
Et la guérir avec des fleurs.
" De leur couronne virginale

Mes cheveux toujours protégés
Ne furent jamais dérangés

Que par la brise matinale. "Mon père seul a caressé

Ce front d'où mon voile retombe;
Mes lèvres n'ont jamais pressé

Que les ailes de ma colombe.
« Le jour où, soumise à ses lois,

Je suivrai l'époux que j'ignore,
Il me verra naïve encore

Rougir pour la première fois. " Et lorsque sous le térébinthe

Il appellera Nohémie,
Mon coeur sans remords et sans crainto,
A sa voix seule aura frémi.

“ De l'amour apprends-moi les charmes,
Toi
que

m'a choisi le Seigneur ! Viens, je te garde mon bonheur, Mes voux, mon sourire, et mes larmes!"

« PreviousContinue »