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Qui ne viendront jamais qui sont venus peut-être !
En suis-je plus heureux qu'avant de les connaître ?
Et, tout rêvant ainsi, pauvre rêveur,

voilà
Que soudain, loin, bien loin, mon âme s'envola,
Et d'objets en objets, dans sa course inconstante,
Se prit aux longs discours que feu ma bonne tante
Me tenait, tout enfant, durant nos soirs d'hiver,
Dans ma ville natale, à Boulogne-sur-Mer.
Elle m'y racontait souvent, pour me distraire,
Son enfance, et les jeux de mon père, son frère,
Que je n'ai pas connu; car je naquis en deuil,
Et mon berceau d'abord posa sur un cercueil.
Elle me parlait donc, et de mon père et d'elle;
Et ce qu'aimait surtout sa mémoire fidèle,
C'était de me conter leurs destins entraînés
Loin du bourg paternel où tous deux étaient nés.
De mon antique aïeul je savais le ménage,
Le manoir, son aspect, et tout le voisinage ;
La rivière coulait à cent pas près du seuil ;
Douze enfants (tous sont morts !) entouraient le fauteuil ;
Et je disais les noms de chaque jeune fille,
Du curé, du notaire, amis de la famille,
Pieux hommes de bien, dont j'ai rêvé les traits,
Morts pourtant sans savoir que jamais je naîtrais.

Et tout cela revint en mon âme mobile,
Ce jour que je passais le long du quai dans l'île.
Et bientôt, au sortir de ces songes flottants,
Je me sentis pleurer, et j'admirai longtemps
Que de ces hommes morts, de ces choses vieillies,
De ces traditions par hasard recueillies,
Moi, si jeune et d'hier, inconnu des aïeux,
Qui n'ai vu qu'en récits les images des lieux,
Je susse ces détails, seul peut-être sur terre,
Que j'en gardasse un culte en mon caur solitaire,
Et qu'à propos de rien, un jour d'été, si loin
Des lieux et des objets, ainsi j'en prisse soin.
Hélas ! pensai-je alors, la tristesse dans l'âme,
Humbles hommes, l'oubli sans pitié nous réclame,
Et, sitôt que la mort nous a remis à Dieu,
Le souvenir de nous ici nous survit peu ;
Notre trace est légère et bien vite effacée ;
Et moi, qui de ces morts garde encor la pensée,

Quand je m'endormirai comme eux, du temps vaincu,
Sais-je, hélas ! si quelqu'un saura que j'ai vécu ?
Et poursuivant toujours, je disais qu'en la gloire,
En la mémoire humaine, il est peu sûr de croire,
Que les cours sont ingrats, et que bien mieux il vaut
De bonne heure aspirer et se fonder plus haut,
Et croire en celui seul qui, dès qu'on le supplie,
Ne nous fait jamais faute, et qui jamais n'oublie.

LE JOUEUR D'ORGUE.

(LE MÊME.) Nous montions lentement,* et pour longtemps encore; Les ombres pâlissaient et pressentaient l'aurore, Et les astres tombant, humidement versés, Epanchaient le sommeil aux yeux enfin lassés. Tout dormait: je veillais, et, sous l'humble lumière, Je voyais cheminer, tout près de la portière, Un pauvre joueur d'orgue : il nous avait rejoins; Ne

pas cheminer seul, cela fatigue moins. Courbé sous son fardeau, gagne-pain de misère, Que surmontait encore la balle nécessaire, Un bâton à la main, sans un mot de chanson, Il tirait à pas lents, regardant l'horizon. “Vie étrange,” pensai-je," et quelle destinée ! Sous le ciel nuit et jour, rouler toute l'année ! Jeune, l'idée est belle, et ferait tressaillir; Mais celui-ci se voûte, et m'a l'air de vieillir. Que peut-il espérer ? Rien au cour, pas de joie; Machinal est le son qu'aux passants il envoie.” Et je continuais dans mon coin à peser Tous les maux, et les biens, à les lui refuser. Et par degrés pourtant blanchissait la lumière ; Son gris sourcil s'armait d'attention plus fière ; Sa main habituelle à l'orgue se porta : Qu'attendait-il ? . . . Soudain le soleil éclata, Et l'orgue au même instant, comme s'il eût pris flamme, Fêta d'un chant l'aurore, et pria comme une âme.

* Le poète fait allusion à un voyage en diligence.

Salut attendrissant, naïf et solennel ! Cet humble cour comprend les spectacles du ciel. A l'éternel concert, sous la voûte infinie, Pour sa part il assiste, et rend une harmonie. Ainsi Nature aimée, aux simples plus qu'aux grands, Souvent aux plus chétifs, souvent aux plus errants, Tu livres sans replis ta splendeur ou ta grâce. L'opulent, l'orgueilleux a perdu loin ta trace; Le petit te retrouve: un beau soir, un couchant, Quelque écho de refrain sous la lune en marchant; Le tailli matinal

que

le
rayon

essuie ;
Le champ de blés mouvants, rayés d'or et de pluie ;
Un vieux pont, un moulin au tomber d'un flot clair,
Bruits et bonheurs sans noms, qu'on respire avec l'air,
Souvent on les sent mieux dans sa route indigente,
Et, même sous le faix, l'âme s'éveille et chante.

LES HIRONDELLES.

(BÉRANGER.)
Captif au rivage du Maure,
Un guerrier courbé dans les fers,
Disait: Je vous revois encore,
Oiseaux ennemis des hivers ;
Hirondelles, que l'espérance
Suit jusqu'en ces brûlants climats,

Sans doute vous quittez la France :
De mon pays ne me parlez-vous pas ?

Depuis trois ans je vous conjure
De m'apporter un souvenir
Du vallon où ma vie obscure
Se berçait d'un doux avenir.
Au détour d'une eau qui chemine
A flots purs sous de frais lilas,

Vous avez vu notre chaumine:
De ce vallon ne me parlez-vous pas ?

L'une de vous peut-être est née
Au toit où j'ai reçu le jour;
Là, d'une mère infortunée
Vous avez dû plaindre l'amour.

Mourante, elle croit à toute heure
Entendre le bruit de mes pas :

Elle écoute, et puis elle pleure.
De son amour ne me parlez-vous pas ?

Ma soeur est-elle mariée ?
Avez-vous vu de nos garçons
La foule aux noces conviée,
La célébrer dans leurs chansons ?
Et ces compagnons de jeune âge
Qui m'ont suivi dans les combats,

Ont-ils revu tous le village ?
De tant d'amis ne me parlez-vous pas ?

Sur leurs corps l'étranger, peut-être,
Du vallon reprend le chemin,
Sous mon chaume il commande en maître;
De ma scur il trouble l'hymen.
Pour moi plus de mère qui prie,
Et partout des fers ici-bas!

Hirondelles de ma patrie,
De ses malheurs ne me parlez-vous pas ?

SOUVENIRS D'ENFANCE.

(LE MÊME.) Lieux où jadis m'a bercé l'espérance, Je vous revois à plus de cinquante ans. On rajeunit aux souvenirs d'enfance, Comme on renaît au souffle du printemps. Salut! à vous, amis de mon jeune âge,. Salut! parents que mon amour bénit. Grâce à vos soins, ici pendant l'orage, Pauvre oiselet, j'ai pu trouver un nid. Je veux revoir jusqu'à l'étroite geôle, Où, près de nièce aux frais et doux appas, Régnait sur nous le vieux maître d'école, Fier d'enseigner ce qu'il ne savait pas.

J'ai fait ici plus d'un apprentissage,
A la paresse, hélas ! toujours enclin.
Mais je me crus des droits au nom de sage,
Lorsqu'on m'apprit le métier de Franklin.
C'était à l'âge où naît l'amitié franche,
Sol que fleurit un matin plein d'espoir.
Un arbre

у

croit dont souvent une branche
Nous sert d'appui pour marcher jusqu'au soir.
Lieux où jadis m'a bercé l'espérance,
Je vous revois à plus de cinquante ans.
On rajeunit aux souvenirs d'enfance,
Comme on renaît au souffle du printemps.
C'est dans ces murs qu'en des jours de défaites
De l'ennemi j'écoutais le canon.
Ici ma voix, mêlée aux chants des fêtes,
De la patrie a bégayé le nom.
Ame rêveuse, aux ailes de colombe,
De mes sabots, là j'oubliai le poids.
Du ciel, ici, sur moi la foudre tombe,
Et m’apprivoise avec celle des rois.
Contre le sort ma raison s'est armée
Sous l'humble toit, et vient aux mêmes lieux
Narguer la gloire, inconstante fumée
Qui tire aussi des larmes de nos yeux.
Amis, parents, témoins de mon aurore,
Objets. d'un culte avec le temps accru,
Oui, mon berceau me semble doux encore,
Et la berceuse a pourtant disparu.
Lieux où jadis m'a bercé l'espérance,
Je vous revois à plus de cinquante ans.
On rajeunit aux souvenirs d'enfance,
Comme on renait au souffle du printemps.

VOL. II.

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