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LE DERNIER JOUR DE L'ANNÉE.

(MADAME A. TASTU.)
Déjà la rapide journée
Fait place aux heures du sommeil,
Et du dernier fils de l'année
S'est enfui le dernier soleil.
Près du foyer, seule, inactive,
Livrée aux souvenirs puissants,
Ma pensée erre fugitive,
Des jours passés aux jours présents
Ma vue au hasard arrêtée,
Longtemps de la flamme agitée
Suit les caprices éclatants,
Ou s'attache à l'acier mobile,
Qui compte sur l'émail fragile
Les pas silencieux du temps.
Un pas encore, encore une heure,
Et l'année aura, sans retour,
Atteint sa dernière demeure i
L'aiguille aura fini son tour.
Pourquoi de mon regard avide,
La poursuivre ainsi tristement,
Quand je ne puis d'un seul moment
Retarder se marche rapide ?
Du temps qui vient de s'écouler
Si quelques jours pouvaient renaitre,
Il n'en est pas un seul peut-être,
Que ma voix daignât rappeler !
Mais des ans la fuite m'étonne;
Leurs adieux oppressent mon cæur;
Je dis : c'est encore une fleur
Que l'âge enlève à ma couronne,
Et livre au torrent destructeur ;
C'est une ombre ajoutée à l'ombre
Qui déjà s'étend sur mes jours ;
Un printemps retranché du nombre
De ceux dont je verrai le cours !

Ecoutons ! . . . Le timbre sonore
Lentement frémit douze fois ;
Il se tait ... Je l'écoute encore,
Et l'année expire à sa voix.
C'en est fait; en vain je l'appelle,
Adieu! . . . Salut, sa scur nouvelle,
Salut; quels dons chargent ta main ?
Quel bien nous apporte ton aile ?
Quels beaux jours dorment dans ton sein ?
Que dis-je! à mon âme tremblante
Ne révèle point tes secrets.
D'espoir, de jeunesse, d'attraits,
Aujourd'hui tu parais brillante,
Et ta course insensible et lente
Peut-être amène les regrets.
Ainsi chaque soleil se lève
Témoin de nos veux insensés ;
Ainsi toujours son cours s'achève,
En entraînant, comme un vain rêve,
Nos voeux déçus et dispersés.
Mais l'espérance fantastique,
Répandant sa clarté magique
Dans la nuit du sombre avenir,
Nous guide d'année en année
Jusqu'à l'aurore fortunée
Du jour qui ne doit pas finir.

L'HISTOIRE.

(VICTOR HUGO.)

I.

Le sort des nations, comme une mer profonde,
A ses écueils cachés et ses gouffres mouvants.
Aveugle qui ne voit dans les destins du monde
Que le combat des flots sous la lutte des vents!
Un souffle immense et fort domine ces tempêtes.
Un

rayon du ciel plonge à travers cette nuit. Quand l'homme aux cris de mort mêle le cri des fêtes, Une secrète voix parle dans ce vain bruit.

Les siècles tour à tour, ces gigantesques frères,
Différents par leur sort, semblables dans leurs vœux,
Trouvent un but pareil par des routes contraires,
Et leurs fanaux divers brillent des mêmes feux.

II.

Muse ! il n'est point de temps que tes regards n'embrassent;
Tu suis dans l'avenir leur cercle solennel ;
Car les jours et les ans, et les siècles, ne tracent
Qu'un sillon

passager

dans le fleuve éternel. Bourreaux n'en doutez pas, n'en doutez pas victimes, Elle porte en tous lieux son immortel flambeau, Plane au sommet des monts, plonge au fond des abîmes, Et souvent fonde un temple où manquait un tombeau. Elle apporte leur palme aux héros qui succombent, Du char des conquérants brise le frêle essieu, Marche en rêvant au bruit des empires qui tombent, Et dans tous les chemins montre les pas de Dien ! Du vieux palais des temps elle pose le faite; Les siècles à sa voix viennent se réunir; Sa main, comme un captif honteux de sa défaite, Traîne tout le passé jusque dans l'avenir. Recueillant les débris du monde en ses naufrages, Son oeil de mer en mer suit le vaste vaisseau, Et sait voir tout ensemble, aux deux bornes des âges, Et la première tombe et le dernier berceau.

LA BANDE NOIRE.*

(LE MÊME.)
J'aimais le manoir dont la route
Cache dans les bois ses détours,
Et dont la porte sous la voûte,
S'enfonce entre deux larges tours ;
J'aimais l'essaim d'oiseaux funèbres,

Qui sur les toits, dans les ténèbres, * Compagnie dévastatrice qui achetait les vieux châteaux pour les abattre, et en vendre les pierres, parce qu'elle trouvait à cela du profit.

Vient grouper ses noirs bataillons;
Ou levant des voix sépulcrales,
Tournoie en mobiles spirales
Autour des légers pavillons.
J'aimais la tour verte de lierre,
Qu'ébranle la cloche du soir;
La marche de la croix de pierre
Où le voyageur vient s'asseoir;
L'église veillant sur les tombes,
Ainsi qu'on voit d'humbles colombes
Couver les fruits de leur amour;
La citadelle crénelée
Ouvrant ses bras sur la vallée,
Comme les ailes d'un vautour.
J'aimais le beffroi des alarmes;
La cour où sonnaient les clairons;
La salle où, déposant leurs armes,
Se rassemblaient les hauts barons;
Les vitraux éclatants ou sombres;
Le caveau froid où, dans les ombres,
Sous des murs que le temps abat,
Les preux, sourds au vent qui murmure,
Dorment couchés dans leur armure,
Comme la veille d'un combat.
Aujourd'hui, parmi les cascades,
Sous le dôme des bois touffus,
Les piliers, les sveltes arcades,
Hélas ! penchent leurs fronts confus;
Les forteresses écroulées,
Par la chèvre errante foulées,
Courbent leurs têtes de granit;
Restes qu'on aime et qu'on vénère !
L'aigle à leurs tours suspend son aire,
L'hirondelle y cache son nid.

Comme cet oiseau de passage,
Le poète dans tous les temps,
Chercha, de voyage en voyage,
Les ruines et le printemps,
Ces débris chers à la patrie,
Lui parlant de chevalerie;

La gloire habite leurs néants ;
Les héros peuplent ces décombres ;-
Si ce ne sont plus que des ombres,
Ce sont des ombres de géants !
O Français ! respectons ces restes;
Le ciel bénit les fils pieux
Qui gardent, dans les jours funestes,
L'héritage de leurs aïeux.
Comme une gloire dérobée,
Comptons chaque pierre tombée;
Que le temps suspende sa loi;
Rendons les Gaules à la France,
Les souvenirs à l'espérance,
Les vieux palais au jeune roi.

L'ENFANT.

(LE MÊME.)
Les Turcs ont passé là: tout est ruine et deuil.
Chio, l'ile des vins, n'est plus qu'un sombre écueil ;

Chio, qu'ombrageaient les Charmilles,
Chio, qui dans les flots reflétait ses grands bois,
Ses coteaux, ses palais, et le soir quelquefois

Un choeur dansant de jeunes filles.
Tout est désert; mais non, seul, près des murs noircis,
Un enfant aux yeux bleus, un enfant grec, assis,

Courbait sa tête humiliée.
Il avait pour asile, il avait pour appui,
Un rameau d'aubépine, une fleur comme lui

Dans le grand ravage oubliée.
Ah! pauvre enfant! pieds nus sur les rocs anguleux ;
Hélas ! pour essuyer les pleurs de tes yeux bleus

Comme le ciel et comme l'onde,
Pour que dans leur azur de larmes orageux,
Passe le vif éclair de la joie et des jeux,

Pour relever la tête blonde,
Que veux-tu ? bel enfant, que te faut-il donner
Pour rattacher gaîment et gaîment ramener

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