Page images
PDF
EPUB

Frédéric un moment par l'humeur emporté :
“Parbleu de ton moulin c'est bien être entêté;
Je suis bon de vouloir t'engager à le vendre ;
Sais-tu que sans payer je pourrais bien le prendre ?
Je suis le maître.". -“ Vous! ... de prendre mon moulin ?
Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin.”
Le

monarque à ce mot revient de son caprice, Charmé que sous son règne on crût à la justice, Il rit, et se tournant vers quelques courtisans : “Ma foi, messieurs, je crois qu'il faut changer nos plans. Voisin, garde ton bien, j'aime fort ta réplique.'

Q'aurait-on fait de mieux dans une république ?
Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier:
Ce même Frédéric, juste envers un meunier,
Se permit maintes fois telle autre fantaisie:
Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie;
Qu'à peine sur le trône, avide de lauriers,
Epris du vain renom qui séduit les guerriers,
Il mit l'Europe en feu. Ce sont là jeux de princes;
On respecte un moulin, on vole une province.

Lorgna, coveted; masquer, hide; entends, pretend; prends-y garde, mind; tranchant, positive ; passer, do without it.

ADIEUX DU POÈTE À LA VIE.

(M. J. CHÉNIER.)
Le troupeau se rassemble à la voix des bergers,
J'entends frémir du soir les insectes légers;
Des nocturnes zéphyrs je sens la douce haleine;
Le soleil de ses feux ne rougit plus la plaine,
Et cet astre plus doux, qui luit au haut des cieux,
Argente mollement les flots silencieux.
Mais une voix qui sort du vallon solitaire,
Me dit: Viens; tes amis ne sont plus sur la terre;
Viens : tu veux rester libre et le peuple est vaincu.
Il est vrai : jeune encore, j'ai déjà trop vécu.
L'espérance lointaine et les vastes pensées
Embellissaient mes nuits tranquillement bercées;
A mon esprit déçu, facile à prévenir,
Des mensonges riants coloraient l'avenir.

Flatteuse illusion, tu m'es bientôt ravie !
Vous m'avez délaissé, doux rêves de la vie ;
Plaisir, gloire, bonheur, patrie et liberté,
Vous fuyez loin d'un cour vide et désenchanté,
Les travaux, les chagrins ont doublé mes années;
Ma vie est sans couleur, et mes pâles journées
M'offrent de longs ennuis l'enchaînement certain,
Lugubres comme un soir qui n'eut pas de matin;
Je vois le but, j'y touche, et j'ai soif de l'atteindre,
Le feu qui me brûlait a besoin de s'éteindre.
Ce qui m'en reste encore n'est qu'un morne flambeau
Eclairant à mes yeux le chemin du tombeau.
Que je repose en paix sous le gazon rustique,
Sur les bords du ruisseau pur et mélancolique!
Vous, amis des humains, et des chants et des vers,
Par un doux souvenir peuplez ces lieux déserts ;
Suspendez aux tilleuls qui forment ces bocages
Mes derniers vêtements mouillés de tant d'orages;
Là, quelquefois encore daignez vous rassembler ;
Là, prononcez l'adieu, que je sente couler
Sur le sol enfermant mes cendres endormies
Des mots partis du coeur et des larmes amies !

FRAGMENT DU POÈME INTITULÉ « LE
MÉRITE DES FEMMES."

(LÉGOUVÉ.)
Quel éclat doit ce sexe à sa vertu suprême !
Mais ne la montre-t-il que sous le diadème ?
A l'exercer partout son coeur est empressé.
Ouvre-toi, triste enceinte, où le soldat blessé,
Le malade indigent et qui n'a point d'asile,
Reçoivent un secours trop souvent inutile:
Là, des femmes, portant le nom chéri de scurs,
D’un zèle affectueux prodiguent les douceurs.
Plus d'une apprit longtemps, dans un saint monastère,
En invoquant le ciel, à protéger la terre;
Et, vers l'infortuné s'élançant des autels.
Fut l'épouse d'un Dieu pour servir les mortels,
O courage touchant! Ces tendres bienfaitrices,
Dans un séjour infecte où sont tous les supplices,

De mille êtres souffrants prévenant les besoins,
Surmontent les dégoûts des plus pénibles soins ;
Du chanvre salutaire entourent leurs blessures,
Et réparent ce lit, témoin de leurs tortures,
Ce déplorable lit dont l'avare pitié
Ne prête à la douleur qu'une étroite moitié.
De l'humanité même elles semblent l'image;
Et les infortunés que leur bonté soulage
Sentent avec bonheur, peut-être avec amour,
Qu'une femme est l'amie qui les ramène au jour.
O femmes, c'est à tort qu'on vous nomme timides;
A la voix de vos cours vous êtes intrépides.
Pourquoi de vils bourreaux, dans l'empire Thébain,
Dévouant Antigone aux horreurs de la faim,
La plongent-ils vivante en une grotte obscure ?
C'est qu'à son frère mort donnant la sépulture,
Sa main religieuse à la tombe a remis
Ces restes qu'aux vautours la haine avait promis.
Elle savait la loi qui la mène au supplice;
Mais elle n'a rien vu que son chère Polynice,
Qui, privé du tombeau, réclamait son appui;
Et, pour l'ensevelir, elle meurt avec lui.
Qu'a fait cette Éponine à l'échafaud conduite ?
Dans un obscur réduit, où, dérobant sa fuite,
Sabinus d'un vainqueur trompa dix ans les coups,
Elle vint partager les périls d'un époux.
De l'amour conjugal, ô mémorable exemple !
Par elle un souterrain du bonheur fut le temple.
Aux yeux de Sabinus elle sut chaque jour
Embellir par ses soins le plus affreux séjour.
Que ne peut le devoir sur ces âmes fidèles !
Eh! pourquoi loin de nous en chercher des modèles
Naguère en nos climats, lorsque de tout côté
Pesait des Décemvirs le sceptre ensanglanté,
N'ont-elles pas prouvé, par mille traits sublimes,
Combien leurs sentiments les rendent magnanimes ?
La peur régnait partout: plus de coeur, plus d'ami;
Le Français du Français paraissait l'ennemi:
Chacun savait mourir, nul ne savait défendre.
Elles seules, d'un zèle ingénieux et tendre,
Pour détourner la mort qui nous menaçait tous,
Osèrent des tyrans aborder le courroux.

Celle-ci, dès l'aurore, au repos arrachée,
Attendait leur présence, à leur porte attachée;
Celle-là d'un geôlier insensible à ses pleurs,
Désarmant par son or les avares fureurs,
Dans un sombre cachot, d'un époux ou d'un père
Accourait chaque jour consoler la misère.
L'une d'un objet cher, qui marchait à la mort,
Demandait avec joie à partager le sort.
Toutes enfin, l'appui des Français malheureux,
Parlaient, priaient, pleuraient, ou s'immolaient pour eux.
Leur âme en nos dangers fut toujours secourable.
Remontons au moment où d'un règne exécrable
Septembre ouvrit le long et vaste assassinat.
Dans le sommeil des lois, dans l'effroi du sénat,
Des monstres qu'irritaient Bacchus et les Furies,
Aux prisons en hurlant portent leurs barbaries.
Ils mêlent sous leurs coups les sexes et les rangs ;
Ils jettent morts sur morts, et mourants sur mourants :
Tout frémit. . . . Une fille, au printemps de son âge,
Sombreuil, vient éperdue affronter le carnage.
C'est mon père, dit-elle; arrêtez, inhumains !
Elle tombe à leurs pieds, elle baise leurs mains,
Leurs mains teintes de sang! C'est peu: doublant d'audace,
Tantôt elle retient un bras qui le menace,
Et tantôt, s'offrant seule à l'homicide acier,
De son corps étendu le couvre tout entier.
Elle dispute aux coups ce vieillard qu'elle adore;
Elle le prend, le perd, et le reprend encore.
A ses pleurs, à ses cris, à ce grand dévouement,
Les meurtriers émus s'arrêtent un moment:
Elle voit leur pitié, saisit l'instant prospère;
Du milieu des bourreaux elle enlève son père,
Et traverse les murs ensanglantés par eux,
Portant ce poids chéri dans ses bras généreux,
Jouis de ton triomphe, ô moderne Antigone !
Quel que soit le débat et du peuple et du trône,
Tes saints efforts vivront d'âge en âge bénis;
Pour admirer ton cæur, tous les cours sont unis;
Et ton zèle à jamais, cher aux partis contraires,
Est des enfants l'exemple, et la gloire des pères.
Faut-il qu'au meurtre en vain son père ait échappé ?
Des brigands l'ont absous, des juges l'ont frappé !

DIX-NEUVIÈME SIÈCLE.

POÈTES ILLUSTRES.

VERS le COMMENCEMENT de ce siècle, sous les règnes de Napoléon, Louis XVIII., et Charles X., florissaient,

BERCHOUX-NÉ EN 1765. Poète. Il y a beaucoup d'esprit dans son Elégie sur les Grecs et les Romains ; mais le poème de la Gastronomie, qui suivit cette pièce, est une ouvre fort médiocre. Le Philosophe de Charenton, et La Danse, ou les Dieuc de V Opéra, valent encore moins.—Mourut en 1838.

MADAME DUFRENOY-NÉE EN 1765. La force et la vérité de sentiment qui règnent dans ses Elégies, en font oublier les défauts de l'expression, quelquefois rude et embarrassée. L' Epitre à Suzane, qui valut à l'auteur une lyre d'argent de l'Académie de Cambrai, son Ode à Dieu, La Convalescence, Le Bonheur de l'Etude, La Délivrance d'Argos, offrent de grandes beautés, presque aucune tache.-Mourut en 1825.

sans

ARNAULT-NÉ EN 1766. Poète dramatique : il s'exerça dans la tragédie, l'opéra, et la comédie. O'est dans les deux premiers genres qu'il se fit le plus applaudir, en donnant Marius à Minturne,

« PreviousContinue »