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L'oreille n'entend plus, durant la nuit profonde,
Que le bruit répété des morts tombant dans l'onde.
Plusieurs au haut des mâts interrogent de loin
Les terres et les mers, sourdes à leur besoin.
Rien ne paraît; des cæurs un noir transport

s'empare
(Lorsqu'il est sans espoir, le malheur rend barbare).
Tous fondent sur leur chef: à son poste arraché,
Au pied du plus haut mât Colomb est attaché.
Cent fois de la tempête il défia la rage,
Mais qu'opposera-t-il à ce nouvel orage ?
Sans changer son destin l'astre du jour a lui;
De farouches regards errent autour de lui.
Inutiles fureurs pour son âme intrépide!
La mort, l'affreuse mort n'a rien qui l'intimide:
Mais avoir vainement affronté tant de maux,
Mais mourir près d'atteindre à des mondes nouveaux,
Ce grand espoir trompé, tant de gloire perdue;
Plus

que tous les poignards, voilà ce qui le tue.
Sur ce cæur que déjà déchire le regret
Le fer enfin se lève, et le trépas est prêt:
Plus d'espoir.

Tout à coup, de la rive indienne
Un air propice apporte une odorante haleine;
Il sent, il reconnaît le doux esprit des fleurs :
Tout son cœur s'abandonne à ces gages flatteurs;
Un souffle heureux se joint à cet heureux présage.
Alors, avec l'espoir reprenant son courage :
“Malheureux compagnons de mon malheureux sort,
Vous savez si Colomb peut redouter la mort;
Mais si, toujours fidèle au dessein qui m'anime,
Votre chef seconda votre âme magnanime;
Si pour ce grand projet je bravai, comme vous,
Et l'horreur de la faim et les flots en courroux;
Encor quelques momens (je ne sais quel présage
A cette âme inspirée annonce le rivage,)
Si ce monde où je cours fuit encor devant nous,
Demain tranchez mes jours, tout mon sang est à vous."
A ce noble discours, à sa mâle assurance,
A cet air inspiré qui leur rend l'espérance,
Un vieux respect s'éveille au coeur des matelots;
Ils ont cru voir le dieu qui maîtrise les filots :
Soudain, comme à sa voix les tempêtes s'apaisent,
Aux accents de Colomb les passions se taisent.

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On obéit, on part, on vole sur les mers;
La proue en longs sillons blanchit les flots amers.
Enfin, des derniers feux quand l'Olympe se dore
Et brise ses rayons dans les mers qu'il colore,
Le rivage de loin semble poindre à leurs yeux.
Soudain tout retentit de mille cris joyeux,
Les coteaux par degrés sortent du noir abîme,
De moment en moment les bois lèvent leur cime,
Et de l'air embaumé que leur porte un vent frais
Le parfum consolant les frappe de plus près.
On redouble d'efforts, on aborde, on arrive :
Des prophétiques fleurs qui parfument la rive
Tous couronnent leur chef: et leurs festons chéris,
Présage du succès, en deviennent le prix.

LA FIN DU POÈTE ABANDONNÉ.

(GILBERT.)
J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence;

Il a vu mes pleurs pénitens;
Il guérit mes remords, il m'arme de constance :

Les malheureux sont ses enfans.

Mes ennemis riant ont dit dans leur colère :

Qu'il meure et sa gloire avec lui !
Mais à mon cæur calmé le Seigneur dit en père :

Leur haine sera ton appui.
A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage;

Tout trompe ta simplicité:
Celui

que

tu nourris court vendre ton image,
Noire de sa méchanceté.
Mais Dieu t'entend gémir, Dieu vers qui te ramène

Un vrai remords né des douleurs;
Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine

D'être faible dans les malheurs.
J'éveillerai pour toi la pitié, la justice

De l'incorruptible avenir;
Eux-mêmes épureront, par leur long artifice,

Ton honneur qu'ils pensent ternir.

Soyez béni, mon Dieu : vous qui daignez me rendre

L'innocence et son noble orgueil ; Vous qui, pour protéger le repos

de ma cendre,
Veillerez près de mon cercueil !
Au banquet de la vie, infortuné convive,

J'apparus un jour, et je meurs.
Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,

Nul ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,

Et vous, riant exil des bois !
Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,
Salut
pour

la dernière fois !
Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée,

Tant d'amis sourds à mes adieux ! Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée,

Qu'un ami leur ferme les yeux.

SUR LA MORT D'UNE JEUNE FILLE.

(PARNY.)
Son âge échappait à l'enfance.
Riante comme l'innocence,
Elle avait les traits de l'amour.
Quelques mois, quelques jours encore,
Dans ce coeur pur et sans détour,
Le sentiment allait éclore.
Mais le ciel avait au trépas
Condamné ses jeunes appas.
Au ciel elle a rendu sa vie,
Et doucement s'est endormie,
Sans murmurer contre ses lois.
Ainsi le sourire s'efface;
Ainsi meurt, sans laisser de trace,
Le chant d'un oiseau dans les bois.

ÉLÉGIE.

(LE MÊME.) J'ai cherché dans l'absence un remède à mes maux; J'ai fui les lieux charmans qu'embellit l'infidelle. Caché dans ces forêts dont l'ombre est éternelle, J'ai trouvé le silence, et jamais le repos. Par les sombres détours d'une route inconnue J'arrive sur ces monts qui divisent la nue. De quel étonnement tous mes sens sont frappés ! Quel calme! quels objets! quelle immense étendue ! La mer paraît sans borne à mes regards trompés, Et dans l'azur des cieux est au loin confondue; Le zephyr en ce lieu tempère les chaleurs ; De l'aquilon parfois on y sent les rigueurs ; Et tandis

que

l'hiver habite ces montagnes,
Plus bas l'été brûlant dessèche les campagnes.
Le volcan dans sa course a dévoré ces champs ;
La pierre calcinée atteste son passage.
L'arbre y croît avec peine ; et l'oiseau par ses chants
N'a jamais égayé ce lieu triste et sauvage.
Tout se taît, tout est mort; mourez, honteux soupirs ;

Mourez, importuns souvenirs,
Qui me retracez l'infidelle ;
Mourez, tumultueux désirs,
Ou soyez volages comme elle.
Ces bois ne peuvent me cacher;
Ici même, avec tous ses charmes,
L'ingrate encor me vient chercher :
Et son nom fait couler des larmes
Que le temps aurait dû sécher.

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Tandis qu'avec mes pleurs, la plainte et les regrets

Coulent de mon âme attendrie,
J'avance, et de nouveaux objets

Interrompent ma rêverie.
Je vois naître à mes pieds cent ruisseaux différens,
Qui, changés tout à coup en rapides torrens,

Traversent à grand bruit les ravines profondes,
Roulent avec leurs flots le ravage et l'horreur,
Fondent sur le rivage, et vont avec fureur
Dans l'océan troublé précipiter leurs ondes.
Je vois des rocs noircis dont le front orgueilleux

S'élève et va frapper les cieux.
Le temps a gravé sur leurs cimes
L'empreinte de la vétusté.

Mon qil rapidement porté
De torrens en torrens, d'abîmes en abîmes,

S'arrête épouvanté.
O nature ! qu'ici je ressens ton empire !
J'aime de ce désert le sauvage âpreté ;
De tes travaux hardis j'aime la majesté ;
Oui, ton horreur me plait; je frissonne et j'admire.
Dans ce séjour tranquille, aux regards des humains
Que ne puis-je cacher le reste de ma vie !
Que ne puis-je du moins y laisser mes chagrins !
Je venais oublier l'ingrate qui m'oublie,
Et ma bouche indiscrète a prononcé son nom;
Je l'ai redit cent fois, et l'écho solitaire
De ma voix douloureuse a prolongé le son;

Ma main l'a gravé sur la pierre.

RUTH.
ÉGLOGUE TIRÉE DE L'ÉCRITURE SAINTE.

(FLORIAN.)
Le plus saint des devoirs, celui qu'en traits de flamme
La nature a gravé dans le fond de notre âme,
C'est de chérir l'objet qui nous donna le jour.
Qu'il est doux à remplir, ce précepte d'amour!
Voyez ce faible enfant que le trépas menace;
Il ne sent plus ses maux quand sa mère l'embrasse.
Dans l'âge des erreurs, ce jeune homme fougueux
N'a qu'elle pour ami dès qu'il est malheureux.
Ce vieillard, qui va perdre un reste de lumière,
Retrouve encor des pleurs en parlant de sa mère :

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