Page images
PDF
EPUB

Dans la facilité de ses libres détours,
Voyez l'eau de ses bords embrasser les contours.
De quel droit osez-vous, captivant sa souplesse,
De ses plis sinueux contraindre la mollesse ?
Que lui fait tout le marbre où vous l'emprisonnez ?
Voyez-vous, les cheveux aux vents abandonnés,
Sans contrainte, sans art, sans parure étrangère,
Marcher, courir, bondir la folâtre bergère ?
Sa grâce est dans l'aisance et dans la liberté.
Mais au fond d'un serail contemplez la beauté :
En vain elle éblouit, vainement elle étale
De ses atours captifs la pompe orientale;
Je ne sais quoi de triste, empreint dans tous ses traits
Décèle la contrainte et flétrit ses attraits.

HOWARD.

(DELILLE, LA PITIÉ.) Qu'on ne me vante plus les malheurs vagabonds De ce roi voyageur, père de Télémaque, Cherchant pendant dix ans son invisible Ithaque. Avec un but plus noble, un coeur plus courageux, Sur les monts escarpés, sur les flots orageux, Dans les sables brûlans, vers la zone inféconde, Où languit la nature aux limites du monde, Aux lieux où du croissant on adore les lois, Aux lieux où l'on connaît le malheur et les larmes, Suivant d'un doux penchant les invincibles charmes, Le magnanime Howard parcourt trente climats. Est-ce la gloire ou l'or qui conduisent ses pas ? Hélas ! dans la prison, triste soeur de la tombe, Sa main vient soutenir le malheur qui succombe, Vient charmer ces cachots dont l'aspect fait frémir, Dont les échos jamais n'ont appris qu'à gémir. Oubliant et le monde et ses riantes scènes, Il marche environné du bruit affreux des chaînes, De grilles, de verroux, de barreaux sans pitié, Que jamais n'a franchis la voix de l'amitié : Par cent degrés tournant sous des voûtes horribles, Plonge jusques au fond de ces cachots terribles,

Habités par la mort, et pavés d'ossemens,
D’un funeste trépas funestes monumens;
Y mène le pardon, quelquefois la justice,
Et par un court trépas abrège un long supplice:
Prête, en pleurant, l'oreille aux maux qu'ils ont soufferts
S'il ne peut les briser, il allège leurs fers.
Tantôt, pour adoucir la loi trop rigoureuse,
Porte au pouvoir l'accent de leur voix douloureuse ;
Et, rompant leurs liens pour des liens plus doux,
Dans les bras de l'épouse il remet son époux,
Le père à son enfant, l'enfant à ce qu'il aime.
Par lui, l'homme s'élève au-dessus de lui-même.
Les séraphins surpris demandent dans le ciel,
Quel ange erre ici bas sous les traits d'un mortel.
Devant lui la mort fuit, la douleur se retire
Et l'ange affreux du mal le maudit et l'admire.

DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE. (DELILLE, LES TROIS RÈGNES DE LA NATURE.) Eh! qui du grand Colomb ne connaît point l'histoire, Lui dont un nouveau monde éternisa la gloire ? Illustre favori du maître du trident. L'heureux Colomb voguait sur l'abîme grondant; Sa nef avait franchi les colonnes d'Alcide; Les Phoques, les Tritons, la jeune Néréide, Voyaient d'un cil surpris ces drapeaux, ces soldats; Ces bronzes menaçans, cette forêt de mâts, Et ces hardis vaisseaux, flottantes citadelles, Auxquels les vents vaincus semblaient céder leurs ailes. Depuis six mois entiers ils erraient sur les eaux; Dépourvus d'alimens, épuisés de travaux, Les matelots sentaient défaillir leur courage, Et d'une voix plaintive imploraient le rivage. Mille maux à la fois leur présagent leur fin, Et la contagion se ligue avec la faim. Pour comble de malheurs, sur l'Océan immense, Les airs sont en repos, les vagues en silence; Dans la voile pendante aucun vent ne frémit; Et, dans ce calme affreux dont le nocher gémit,

L’oreille n'entend plus, durant la nuit profonde,
Que le bruit répété des morts tombant dans l'onde.
Plusieurs au haut des mâts interrogent de loin
Les terres et les mers, sourdes à leur besoin.
Rien ne paraît; des cæurs un noir transport

s'empare
(Lorsqu'il est sans espoir, le malheur rend barbare).
Tous fondent sur leur chef: à son poste arraché,
Au pied du plus haut mât Colomb est attaché.
Cent fois de la tempête il défia la rage,
Mais qu'opposera-t-il à ce nouvel orage ?
Sans changer son destin l'astre du jour a lui;
De farouches regards errent autour de lui.
Inutiles fureurs pour son âme intrépide !
La mort, l'affreuse mort n'a rien qui l'intimide:
Mais avoir vainement affronté tant de maux,
Mais mourir près d'atteindre à des mondes nouveaux,
Ce grand espoir trompé, tant de gloire perdue;
Plus que tous les poignards, voilà ce qui le tue.
Sur ce cour que déjà déchire le regret
Le fer enfin se lève, et le trépas est prêt:
Plus d'espoir. Tout à coup, de la rive indienne
Un air propice apporte une odorante haleine;
Il sent, il reconnaît le doux esprit des fleurs :
Tout son coeur s'abandonne à ces gages flatteurs;
Un souffle heureux se joint à cet heureux présage.
Alors, avec l'espoir reprenant son courage :
“ Malheureux compagnons de mon malheureux sort,
Vous savez si Colomb peut redouter la mort;
Mais si, toujours fidèle au dessein qui m'anime,
Votre chef seconda votre âme magnanime;
Si pour ce grand projet je bravai, comme vous,
Et l'horreur de la faim et les flots en courroux ;
Encor quelques momens (je ne sais quel présage
A cette âme inspirée annonce le rivage,)
Si ce monde où je cours fuit encor devant nous,
Demain tranchez mes jours, tout mon sang est à vous.”
A ce noble discours, à sa mâle assurance,
A cet air inspiré qui leur rend l'espérance,
Un vieux respect s'éveille au cour des matelots ;
Ils ont cru voir le dieu qui maîtrise les flots :
Soudain, comme à sa voix les tempêtes s'apaisent,
Aux accents de Colomb les passions se taisent.

On obéit, on part, on vole sur les mers;
La proue en longs sillons blanchit les flots amers.
Enfin, des derniers feux quand l'Olympe se dore
Et brise ses rayons dans les mers qu'il colore,
Le rivage de loin semble poindre à leurs yeux.
Soudain tout retentit de mille cris joyeux,
Les coteaux par degrés sortent du noir abîme,
De moment en moment les bois lèvent leur cime,
Et de l'air embaumé que leur porte un vent frais
Le parfum consolant les frappe de plus près.
On redouble d'efforts, on aborde, on arrive:
Des prophétiques fleurs qui parfument la rive
Tous couronnent leur chef : et leurs festons chéris,
Présage du succès, en deviennent le prix.

LA FIN DU POÈTE ABANDONNÉ.

(GILBERT.)
J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence;

Il a vu mes pleurs pénitens;
Il guérit mes remords, il m'arme de constance :

Les malheureux sont ses enfans.
Mes ennemis riant ont dit dans leur colère :

Qu'il meure et sa gloire avec lui !
Mais à mon cæur calmé le Seigneur dit en père :

Leur haine sera ton appui.
A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage;

Tout trompe ta simplicité:
Celui
que

tu nourris court vendre ton image,
Noire de sa méchanceté.
Mais Dieu t'entend gémir, Dieu vers qui te ramène

Un vrai remords né des douleurs;
Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine

D'être faible dans les malheurs.
J'éveillerai pour toi la pitié, la justice

De l'incorruptible avenir;
Eux-mêmes épureront, par leur long artifice,

Ton honneur qu'ils pensent ternir.

Soyez béni, mon Dieu : vous qui daignez me rendre

L'innocence et son noble orgueil ;
Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,

Veillerez près de mon cercueil !
du banquet de la vie, infortuné convive,

J'apparus un jour, et je meurs.
Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,

Nul ne viendra verser des pleurs.
Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,

Et vous, riant exil des bois !
Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,

Salut pour la dernière fois !
Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée,

Tant d'amis sourds à mes adieux !
Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée,

Qu'un ami leur ferme les yeux.

SUR LA MORT D'UNE JEUNE FILLE.

(PARNY.)
Son âge échappait à l'enfance.
Riante comme l'innocence,
Elle avait les traits de l'amour.
Quelques mois, quelques jours encore,
Dans ce cæur pur et sans détour,
Le sentiment allait éclore.
Mais le ciel avait au trépas
Condamné ses jeunes appas.
Au ciel elle a rendu sa vie,
Et doucement s'est endormie,
Sans murmurer contre ses lois.
Ainsi le sourire s'efface ;
Ainsi meurt, sans laisser de trace,
Le chant d'un oiseau dans les bois.

« PreviousContinue »