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FRAGMENT DU CHANT PREMIER DES JARDINS.

(DELILLE.)
Du marbre, de l'airain que le luxe prodigue,
Des ornemens de l'art l'œil bientôt se fatigue ;
Mais les bois, mais les eaux, mais les ombrages frais,
Tout ce luxe innocent ne fatigue jamais.
Aimez donc des jardins la beauté naturelle.
Dieu lui-même aux mortels en traça le modèle.
Regardez dans Milton.* Quand ses puissantes mains
Préparent un asyle aux premiers des humains;
Le voyez-vous tracer des routes régulières,
Contraindre dans leurs cours des ondes prisonnières ?
Le voyez-vous parer d'étrangers ornemens
L'enfance de la terre et son premier printemps ?
Sans contrainte, sans art, de ses douces prémices
La Nature épuisa les plus pures délices.
Des plaines, des coteaux le mélange charmant,
Les ondes à leur choix errantes mollement,
Des sentiers sinueux les routes indécises,
Le désordre enchanteur, les piquantes surprises,
Des aspects où les yeux hésitaient à choisir,
Variaient, suspendaient, prolongeaient leur plaisir.
Sur l'émail velouté d'une fraîche verdure,
Mille arbres, de ces lieux ondoyante parure,
Charme de l'odorat, du goût et des regards,
Elégamment grouppés, négligemment épars,
Se fuyaient, s'approchaient, quelquefois à leur vue
Ouvraient dans le lointain une scène imprévue :
Ou, tombant jusqu'à terre, et recourbant leurs bras;
Venaient d'un doux obstacle embarrasser leurs pas;
Ou pendaient sur leur tête en festons de verdure,
Et de fleurs, en passant, semaient leur chevelure.
Dirai-je ces forêts d'arbustes, d'arbrisseaux,
Entrelaçant en voûte, en alcove, en berceaux

* Plusieurs Anglais prétendent que c'est cette belle description du paradis terrestre, (Chant IV. du Paradis perdu,) et quelques morceaux de Špenser, qui ont donné l'idée des jardins irréguliers ; et, quoiqu'il soit probable que ce genre vient des Chinois, j'ai préféré l'autorité de Milton comme plus poétique.-Delille.

Leurs bras voluptueux et leurs tiges fleuries ?

C'est là que, les yeux pleins de tendres rêveries,
Eve à son jeune époux abandonna sa main,
Et rougit comme l'aube aux portes du matin.
Tout les félicitait dans toute la nature,
Le ciel par son éclat, l'onde par son murmure.
La terre, en tressaillant, ressentit leurs plaisirs ;
Zéphyre aux antres verts redisait leurs soupirs ;
Les arbres frémissaient, et la rose inclinée
Versait tous ses parfums sur le lit d'Hyménée.

O bonheur ineffable! ô fortunés époux !
Heureux dans ses jardins, heureux qui, comme

vous,
Vivrait, loin des tourmens où l'orgueil est en proie,
Riche de fruits, de fleurs, d'innocence et de joie !

FRAGMENT DU CHANT TROISIÈME DES

JARDINS.

(DELILLE.) Fleurs charmantes! par vous la nature est plus belle, Dans ses brillans tableaux l'art vous prend pour

modèle;
Simples tributs du caur, vos dons sont chaque jour
Offerts par l'amitié, hasardés par l'amour.
D'embeīlir la beauté vous obtenez la gloire ;
Le laurier vous permet de parer

la victoire;
Plus d'un hameau vous donne en prix à la pudeur.
L'autel même où de Dieu repose la grandeur,
Se parfume au printemps de vos douces offrandes,
Et la Religion sourit à vos guirlandes.
Mais c'est dans nos jardins qu'est votre heureux séjour,
Filles de la rosée et de l'astre du jour,
Venez donc de nos champs décorer le théâtre.

N'attendez pas pourtant qu'amateur idolâtre, Au lieu de vous jeter par touffes, par bouquets, J'aille de lits en lits, de parquets en parquets, De chaque fleur nouvelle attendre la naissance, Observer ces couleurs, épier leur nuance.

Je sais que dans Harlem* plus d'un triste amateur
Au fond de ses jardins s'enferme avec sa fleur,
Pour voir sa renoncule avant l'aube s'éveille,
D'une anémone unique adore la merveille,
Ou, d’un rival heureux enviant le secret,
Achette au poids de l'or les taches d'un cillet.
Laissez-lui sa manie et son amour bizarre ;
Qu'il possède en jaloux et jouisse en avare.

Sans obéir aux lois d'un art capricieux,
Fleurs, parure des champs et délices des yeux,
De vos riches couleurs venez peindre la terre.
Venez: mais n'allez pas dans les buis d'un parterre
Renfermer vos appas tristement relégués.
Que vos heureux trésors soient partout prodigués.
Tantôt de ces tapis émaillez la verdure;
Tantôt de ces sentiers égayez la bordure:
Formez-vous en bouquets, entourez ces berceaux ;
En méandres brillants courez au bord des eaux,
Ou tapissez ces murs, ou dans cette corbeille,
Du choix de vos parfums embarrassez l'abeille.
Que Rapin, vous suivant dans toutes les saisons,
Décrive tous vos traits, rappelle tous vos noms;
A de si longs détails le dieu du goût s'oppose.
Mais qui peut refuser un hommage à la rose,
La rose, dont Vénus compose ses bosquets,
Le printemps sa guirlande, et l'Amour ses bouquets,
Qu'Anacréon chanta, qui formait avec grâce
Dans les jours de festin la couronne d'Horace ?

Mais ce riant sujet plait trop à mes pinceaux, Destinés à tracer de plus mâles tableaux. O vous, dont je foulais les pelouses fleuries, Adieu, charmans bosquets, adieu, vertes prairies: Ces masses de rochers confusément épars Sur leur informe aspect appellent mes regards.

De nos jardins voués à la monotonie Leur sublime âpreté jadis était bannie. Depuis qu'enfin le peintre y prescrivant des lois, Sur l'arpenteur timide à repris tous ses droits, Nos jardins plus hardis de ces effets s'emparent. Mais de quelque beauté que ces masses les parent,

* Harlem est une ville de Hollande, où se fait un grand commerce de fleurs. On sait à quel degré d'extravagance des amateurs ont porté dans ce genre l'amour de la rareté et des jouissances exclusives.- Delille.

Si le sol n'offre point ces blocs majestueux,
De la nature en vain rival présomptueux,
L'art en voudrait tenter une infidèle image.
Du haut des vrais rochers, sa demeure sauvage,
La nature se rit de ces rocs contrefaits,
D'un travail impuissant avortons imparfaits.

Loin de ces froids essais qu'un vain effort étale,
Aux champs de Midleton, aux monts de Dovedale,
Whateli, je te suis; viens, j'y monte avec toi.
Que je m'y sens saisi d'un agréable effroi !
Tous ces rocs variant leurs gigantesques cimes,
Vers le ciel élancés, roulés dans des abîmes,
L'un par l'autre appuyés, l'un sur l'autre étendus,
Quelquefois dans les airs hardiment suspendus,
Les uns taillés en tours, en arcades rustiques,
Quelques-uns à travers leurs noirâtres portiques
Du ciel dans le lointain laissant percer l'azur,
Des sources, des ruisseaux le cours brillant et pur,
Tout rappelle à l'esprit ces magiques retraites,
Ces romanesques lieux qu'ont chantés les poètes.
Heureux si ces grands traits embellissent vos champs !
Mais dans votre tableau leurs tons seraient tran.

chans.
C'est là, c'est pour dompter leur inculte énergie,
Qu'il faut d'un enchanteur le charme et la magie.
Cet enchanteur, c'est l'art; ses charmes, sont les bois.
Il parle; les rochers s'ombragent à sa voix,
Et semblent s'applaudir de leur pompe étrangère.
Quand vous ornez ainsi leur sécheresse austère,
Variez bien vos plants. Offrez au spectateurs
Des contrastes de tons, de formes, de couleurs.
Que les plus beaux rochers sortent par intervalles.
N'interromprez-vous point ces masses trop égales ?
Cachez ou découvrez, variez à la fois
Les bois par les rochers, les rochers par les bois.

N'avez-vous pas encor, pour former leur parure,
Des arbustes rampans l’errante chevelure ?
J'aime à voir ces rameaux, ces simples rejetons,
Sur leurs arides flancs serpenter en festons ;
J'aime à voir leur front chauve et leur tête sauvage
Ce coëffer de verdure, et s'entourer d'ombrage.
C'est peu. Parmi ces rocs un vallon précieux,
Un terrein moins ingrat vient-il rire à vos yeux ?

Saisissez ce bienfait; déployez à la vue
D'un sol favorisé la richesse imprévue.
C'est un contraste heureux; c'est la stérilité
Qui cède un coin de terre à la fertilité.
Ainsi vous subjuguez leur âpre caractère.

Quoi donc ! faut-il toujours les orner pour vous plaire ?
Non; l'art qui doit toujours en adoucir l'horreur,
Leur permet quelquefois d'inspirer la terreur.
Lui-même il les seconde. Au bord d'un précipice
D'une simple cabane il pose l'édifice:
Le précipice encor en paraît agrandi.
Tantôt d'un roc à l'autre il jette un pont hardi.
A leur terrible aspect je tremble, et de leur cime
L'imagination me suspend sur l'abîme.
Je

songe à tous ces bruits du peuple répétés,
De voyageurs perdus, d'amans précipités ;
Vieux récits, qui, charmant la foule émerveillée
Des crédules hameaux abrègent la veillée,
Et

que l'effroi du lieu persuade un moment.
Mais de ces grands effets n'usez que sombrement.
Notre cour dans les champs à ces rudes secousses
Préfère un calme heureux, des émotions douces.
Moi-même, je le sens, de la cime des monts
J'ai besoin de descendre en mes rians vallons.
Je les ornai de fleurs, les couvris de bocages;
Il est temps que des eaux roulent sous leurs ombrages.
Hé bien ! si vos sommets jadis tout dépouillés
Sont, grâce à mes leçons, richement habillés,
O rochers ! ouvrez-moi vos sources souterraines :
Et vous, fleuves, ruisseaux, beaux lacs, claires fontaines,
Venez, portez partout la vie et la fraîcheur.
Ah! qui peut remplacer votre aspect enchanteur ?
De près il nous amuse, et de loin nous invite ;
C'est le premier qu'on cherche, et le dernier qu'on

quitte
Vous fécondez les champs; vous répétez les cieux ;
Vous enchantez l'oreille et vous charmez les yeux.
Venez: puissent mes vers, en suivant votre course,
Couler plus abondans encor que

votre source,
Plus légers que les vents qui courbent vos roseaux,
Doux comme votre bruit, et purs comme vos eaux!

Et vous qui dirigez ces ondes bienfaitrices, Respectez leur penchant et même leurs caprices.

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