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Egisthe se retourne enflammé de furie :
A côté de son maître il le jette sans vie.
Le tyran se relève, et blesse le héros.
De leur sang confondu j'ai vu couler les flots.

Déjà la garde accourt avec des cris de rage.
Sa mère .. Ah! que l'amour inspire de courage!
Quel transport animait ses efforts et ses pas !
Sa mère . . . Elle s'élance au milieu des soldats.
C'est mon fils! arrêtez; cessez, troupe inhumaine.
C'est mon fils ! déchirez sa mère et votre reine,
Ce sein qui l'a nourri, ces flancs qui l'ont porté !”
A ces cris douloureux, le peuple est agité.
Un

gros de nos amis, que son danger excite,
Entre elle et ses soldats vole et se précipite.
Vous eussiez vu soudain les autels renversés,
Dans des ruisseaux de sang leurs débris dispersés ;
Les enfans écrasés dans les bras de leurs mères,
Les frères méconnus immolés par leurs frères ;
Soldats, prêtres, amis, l'un sur l'autre expirans:
On marche, on est porté sur les corps des mourans.
On veut fuir, on revient, et la foule pressée
D'un bout du temple à l'autre est vingt fois repoussée.
De ces flots confondus le flux impétueux
Roule, et dérobe Egisthe et la reine à mes yeux.
Parmi les combattans je vole ensanglantée :
J'interroge à grands cris la foule épouvantée.
Tout ce qu'on me répond redouble mon horreur.
On s'écrie : “ Il est mort, il tombe, il est vainqueur!”
Je cours, je me consume, et le peuple m'entraîne,
Me jette en ce palais, éplorée, incertaine,
Au milieu des mourans, des morts et des débris.
Venez, suivez mes pas, joignez-vous à mes cris.
Venez; j'ignore encore si la reine est sauvée,
Si de son digne fils la vie est conservée,
Si le tyran n'est plus. Le trouble, la terreur,
Tout ce désordre horrible est encor dans mon coeur.

LA VENDANGE.

(SAINT-LAMBERT, LES SAISONS.) Ces voiles suspendus qui cachent à la terre Le ciel qui la couronne, et l'astre qui l'éclaire, Préparent les mortels au retour des frimas. Si le soleil encore se montre à nos climats, Il n'arme plus de feux les rayons qu'il nous lance; La nature à grands pas marque sa décadence. Mais la feuille en tombant du pampre dépouillé Découvre le raisin, de rubis émaillé; De l'ambre le plus pur la treille est colorée ; Les celliers sont ouverts, la cuve est réparée. Boisson digne des dieux, jus brillant et vermeil, Doux extrait de la sève, et des feux du soleil, Source de nos plaisirs, délice de la terre, Viens dissiper l'ennui qui me livre la guerre, Et donne-moi du moins le plaisir d'un moment! Bacchus, Dieu des festins, père de l'enjoûment, C'est toi qui répandis sur les monts du Bosphore Les

pampres enlevés aux portes de l'aurore : Tu couvris de raisins les rochers de Lesbos : Ta liqueur inspira les Muses, les héros, Et ton culte polit la Grèce encor sauvage. C'est toi qui des Gaulois enflammais le courage, Quand ce peuple vainqueur, du haut des Apennins, Vint sous leurs toits fumants écraser les Romains. Il voulait de tes dons enrichir la patrie, Et, le front couronné des pampres d'Hespérie, Ivre de vin, de joie, il repassa les monts, Les vallons répétaient ses cris et ses chansons, Et les thyrses guidaient sa marche triomphante, La Gaule à ton nectar dut sa gaîté brillante, Le charme des festins et le sel des bons mots, L'art d'écarter les soins, et d'oublier les maux. Mais déjà vers la vigne un grand peuple s'avance; Il s'y déploie en ordre et le travail commence;

Tandis que

Le vieillard que conduit l'espoir du vin nouveau,
Arrivé plein de joie au penchant du coteau,
Y voit s'heureux Lindor et Lisette charmée
Trancher au même cep la grappe parfumée ;
Ils chantent leurs amours et le dieu des raisins.
Une troupe à leur voix répond des monts voisins :
Plus loin le tambourin, le fifre et la trompette
Font entendre des airs que le vallon répète.
Cependant les chansons, les cris du vendangeur,
Fixent sur le coteau les regards du chasseur.
Mais le travail s'avance, et les grappes vermeilles
S'élevant en monceaux dans de vastes corbeilles,
Colin, le corps penché sur ses genoux tremblants,
De la vigne au cellier les transporte à pas lents :
Une foule d'enfants autour de lui s'empresse,
Et l'annonce de loin par des cris d'allégresse.

le raisin sous la poutre est placé,
Qu'un jus brillant et pur dans la cuve est lancé,
Que d'avides buveurs vont y plonger leur verre,
Où monte en pétillant une mousse légère,
Sur les monts du couchant tombe l'astre du jour.
Le peuple se rassemble, il hâte son retour;
Il arrive, ô Bacchus! en chantant tes louanges.
Il danse autour du char qui porte les vendanges;
Ce char est couronné de fleurs et de rameaux;
Et la grappe en festons pend au front des taureaux.
Le plaisir turbulent, la joie immodérée,
Des heureux vendangeurs terminent la soirée;
Ils sont tous contents d'eux, du sort et des humains.
Des rivaux réunis un verre arme les mains :
Bacchus a suspendu la haine et la vengeance;
Il fait régner l'amour, et répand l'indulgence.
Deux vieillards attendris se tiennent embrassés,
Tous deux laissent tomber des mots embarrassés,
Dans leurs yeux entr'ouverts brillent d'humides

flammes; Ils font de vains efforts pour épancher leurs âmes, Et, pleins des sentiments qu'ils voudraient ex

primer,
Tous deux, en bégayant, se jurent de s'aimer.
Grégoire à Mathurine allait porter son verre,
Sous ses pas incertains il sent trembler la terre,

Il a vu les lambris et le toit s'ébranler.
La table qu'il embrasse est prête à s'écrouler ;
Il tombe, il la renverse, et la cruche brisée
Se disperse en éclats sur la terre arrosée.
On se lève en tumulte, on part, et les buveurs
Font retentir au loin leurs chants et leurs clameurs.

1

ÉPITRE À MON HABIT.

(SÉDAINE.)
Ah! mon habit, que je vous remercie !
Que je valus hier, grâce à votre valeur !

Je me connais; et plus je m'apprécie,
Plus j'entrevois qu'il faut que mon tailleur,

Par une secrète magie,
Ait caché dans vos plis un talisman vainqueur,
Capable de gagner et l'esprit et le coeur.
Dans ce cercle nombreux de bonne compagnie,
Quels honneurs je reçus ! Quels égards ! Quel accueil!
Auprès de la maîtresse, et dans un grand fauteuil,
Je ne vis que des yeux toujours prêts à sourire :
J'eus le droit d'y parler, et parler sans rien dire.

Cette femme à grand falbala
Me consulta sur l'air de son visage;

Un blondin, sur un mot d'usage,

Un robin, sur des opéras.
Ce que je décidai fut le nec plus ultrd ;
On applaudit à tout : j'avais tant de génie!
Ah! mon habit, que je vous remercie !

C'est vous qui me valez cela.
De compliments, bons pour une maitresse,

Un petit-maitre m'accabla,

Et, pour m'expliquer sa tendresse,
Dans ses propos guindés me dit tout Angola.*
Ce marquis, autrefois mon ami de collége,
Me reconnut enfin, et du premier coup d'oeil

Il m'accorda, par privilége,
Un tendre embrassement qu'approuvait son orgueil.

* Sot roman de La Morlière.

Ce qu'une liaison, dès l'enfance établie,
Ma probité, des meurs que rien ne dérégla,

N'eussent obtenu de ma vie,

Votre aspect seul me l'attira.
Ah! mon habit, que je vous remercie!

C'est vous qui me valez cela.
Mais ma surprise fut extrême;
Je m'aperçus que sur moi-même
Le charme sans doute opérait :

J'entrais jadis d'un air discret ;
Ensuite, suspendu sur le bord de ma chaise,
J'écoutais en silence, et ne me permettais

Le moindre si, le moindre mais;
Avec moi tout le monde était fort à son aise,

Et moi je ne l'étais jamais;
Un rien aurait pu me confondre,
Un regard : tout m'était fatal;
Je ne parlais que pour répondre,

Je parlais bas, je parlais mal.
Un sot provincial, arrivé par le coche,
Eût été moins que moi tourmenté dans sa peau;
Je me mouchais presque au bord de ma poche,

J'éternuais dans mon chapeau.
On pouvait me priver, sans aucune indécence,
De ce salut, par l'usage introduit;

Il n'en coûtait de révérence
Qu'à quelqu'un trompé par le bruit.

Mais à présent, mon cher habit,
Tout est de mon ressort: les airs, la suffisance,
Et ces tons décidés qu'on prend pour de l'aisance,

Deviennent mes tons favoris.
Est-ce ma faute, à moi, puisqu'ils sont applaudis ?

Dieu, quel bonheur pour moi, pour cette étoffe,
De ne point habiter ce pays limitrophe

Des conquêtes de notre roi !
Dans la Hollande, il est une autre loi.
En vain j'étalerais ce galon qu'on renomme,
En vain j'exalterais sa valeur, son débit :

Ici, l'habit fait valoir l'homme;

Là, l'homme fait valoir l'habit.
Mais chez nous, peuple aimable, où les grâces, l'esprit,

Brillent à présent dans leur force,
L'arbre n'est point jugé sur ses fleurs ou son fruit;

On le juge sur son écorce.

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