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Le vieillard que conduit l'espoir du vin nouvean,
Arrivé plein de joie au penchant du coteau,
Y voit l'heureux Lindor et Lisette charmée
Trancher au même cep la grappe parfumée ;
Ils chantent leurs amours et le dieu des raisins.
Une troupe à leur voix répond des monts voisins :
Plus loin le tambourin, le fifre et la trompette
Font entendre des airs que le vallon répète.
Cependant les chansons, les cris du vendangeur,
Fixent sur le coteau les regards du chasseur.
Mais le travail s'avance, et les grappes vermeilles
S'élevant en monceaux dans de vastes corbeilles,
Colin, le corps penché sur ses genoux tremblants,
De la vigne au cellier les transporte à pas

lents :
Une foule d'enfants autour de lui s'empresse,
Et l'annonce de loin par des cris d'allégresse.
Tandis

que

le raisin sous la poutre est placé, Qu'un jus brillant et pur dans la cuve est lancé, Que d'avides buveurs vont y plonger leur verre, Où monte en pétillant une mousse légère, Sur les monts du couchant tombe l'astre du jour. Le peuple se rassemble, il hâte son retour; Il arrive, ô Bacchus! en chantant tes louanges. Il danse autour du char qui porte les vendanges; Ce char est couronné de fleurs et de rameaux ; Et la grappe en festons pend au front des taureaux. Le plaisir turbulent, la joie immodérée, Des heureux vendangeurs terminent la soirée; Ils sont tous contents d'eux, du sort et des humains. Des rivaux réunis un verre arme les mains : Bacchus a suspendu la haine et la vengeance; Il fait régner l'amour, et répand l'indulgence. Deux vieillards attendris se tiennent embrassés, Tous deux laissent tomber des mots embarrassés, Dans leurs yeux entr'ouverts brillent d'humides

flammes; Ils font de vains efforts pour épancher leurs âmes, Et, pleins des sentiments qu'ils voudraient ex

primer,
Tous deux, en bégayant, se jurent de s'aimer.
Grégoire à Mathurine allait porter son verre,
Sous ses pas incertains il sent trembler la terre,

Il a vu les lambris et le toit s'ébranler.
La table qu'il embrasse est prête à s'écrouler ;
Il tombe, il la renverse, et la cruche brisée
Se disperse en éclats sur la terre arrosée.
On se lève en tumulte, on part, et les buveurs
Font retentir au loin leurs chants et leurs clameurs.

ÉPITRE À MON HABIT.

(SÉDAINE.)
Ah! mon habit, que je vous remercie!
Que je valus hier, grâce à votre valeur !

Je me connais; et plus je m'apprécie,
Plus j'entrevois qu'il faut que mon tailleur,

Par une secrète magie,
Ait caché dans vos plis un talisman vainqueur,
Capable de gagner et l'esprit et le coeur.
Dans ce cercle nombreux de bonne compagnie,
Quels honneurs je reçus ! Quels égards ! Quel accueil!
Auprès de la maîtresse, et dans un grand fauteuil,
Je ne vis

que
des

yeux toujours prêts à sourire : J'eus le droit d'y parler, et parler sans rien dire.

Cette femme à grand falbala
Me consulta sur l'air de son visage;

Un blondin, sur un mot d'usage,

Un robin, sur des opéras.
Ce que je décidai fut le nec plus ultrd ;
On applaudit à tout: j'avais tant de génie!
Ah! mon habit, que je vous remercie !

C'est vous qui me valez cela.
De compliments, bons pour une maitresse,

Un petit-maitre m'accabla,

Et, pour m'expliquer sa tendresse,
Dans ses propos guindés me dit tout Angola.*
Ce marquis, autrefois mon ami de collége,
Me reconnut enfin, et du premier coup d'ail

Il m'accorda, par privilége,
Un tendre embrassement qu'approuvait son orgueil.

* Sot roman de La Morlière.

Ce qu'une liaison, dès l'enfance établie,
Ma probité, des mœurs que rien ne dérégla,

N'eussent obtenu de ma vie,

Votre aspect seul me l'attira.
Ah! mon habit, que je vous remercie!

C'est vous qui me valez cela.
Mais ma surprise fut extrême;
Je m'aperçus que sur moi-même
Le charme sans doute opérait :

J'entrais jadis d'un air discret ;
Ensuite, suspendu sur le bord de ma chaise,
J'écoutais en silence, et ne me permettais

Le moindre si, le moindre mais ;
Avec moi tout le monde était fort à son aise,

Et moi je ne l'étais jamais;
Un rien aurait pu me confondre,
Un regard : tout m'était fatal ;
Je ne parlais que pour répondre,

Je parlais bas, je parlais mal.
Un sot provincial, arrivé par le coche,
Eût été moins que moi tourmenté dans sa peau;
Je me mouchais presque au bord de ma poche,

J'éternuais dans mon chapeau.
On pouvait me priver, sans aucune indécence,
De ce salut, par l'usage introduit;

Il n'en coûtait de révérence
Qu'à quelqu'un trompé par le bruit.

Mais à présent, mon cher habit,
Tout est de mon ressort: les airs, la suffisance,
Et ces tons décidés qu'on prend pour de l'aisance,

Deviennent mes tons favoris.
Est-ce ma faute, à moi, puisqu'ils sont applaudis ?

Dieu, quel bonheur pour moi, pour cette étoffe,
De ne point habiter ce pays limitrophe

Des conquêtes de notre roi !
Dans la Hollande, il est une autre loi.
En vain j'étalerais ce galon qu'on renomme,
En vain j'exalterais sa valeur, son débit :

Ici, l'habit fait valoir l'homme;

Là, l'homme fait valoir l'habit.
Mais chez nous, peuple aimable, où les grâces, l'esprit,

Brillent à présent dans leur force,
L'arbre n'est point jugé sur ses fleurs ou son fruit;

On le juge sur son écorce.

FRAGMENT DU CHANT PREMIER DES JARDINS.

(DELILLE.)
Du marbre, de l'airain que le luxe prodigue,
Des ornemens de l'art l'oeil bientôt se fatigue ;
Mais les bois, mais les eaux, mais les ombrages frais,
Tout ce luxe innocent ne fatigue jamais.
Aimez donc des jardins la beauté naturelle.
Dieu lui-même aux mortels en traça le modèle.
Regardez dans Milton.* Quand ses puissantes mains
Préparent un asyle aux premiers des humains;
Le voyez-vous tracer des routes régulières,
Contraindre dans leurs cours des ondes prisonnières ?
Le voyez-vous parer d'étrangers ornemens
L'enfance de la terre et son premier printemps ?
Sans contrainte, sans art, de ses douces prémices
La Nature épuisa les plus pures délices.
Des plaines, des coteaux le mélange charmant,
Les ondes à leur choix errantes mollement,
Des sentiers sinueux les routes indécises,
Le désordre enchanteur, les piquantes surprises,
Des aspects où les yeux hésitaient à choisir,
Variaient, suspendaient, prolongeaient leur plaisir.
Sur l'émail velouté d'une fraîche verdure,
Mille arbres, de ces lieux ondoyante parure,
Charme de l'odorat, du goût et des regards,
Elégamment grouppés, négligemment épars,
Se fuyaient, s'approchaient, quelquefois à leur vue
Ouvraient dans le lointain une scène imprévue :
Ou, tombant jusqu'à terre, et recourbant leurs bras;
Venaient d'un doux obstacle embarrasser leurs pas;
Ou pendaient sur leur tête en festons de verdure,
Et de fleurs, en passant, semaient leur chevelure.
Dirai-je ces forêts d'arbustes, d'arbrisseaux,
Entrelaçant en voûte, en alcove, en berceaux

* Plusieurs Anglais prétendent que c'est cette belle description du paradis terrestre, (Chant IV. du Paradis perdu,) et quelques morceaux de Spenser, qui ont donné l'idée des jardins irréguliers ; et, quoiqu'il soit probable que ce genre vient des Chinois, j'ai préféré l'autorité de Milton comme plus poétique.-Delille.

Leurs bras voluptueux et leurs tiges fleuries?
C'est là

que,
les

yeux pleins de tendres rêveries,
Eve à son jeune époux abandonna sa main,
Et rougit comme l'aube aux portes du matin.
Tout les félicitait dans toute la nature,
Le ciel par son éclat, l'onde par son murmure.
La terre, en tressaillant, ressentit leurs plaisirs ;
Zéphyre aux antres verts redisait leurs soupirs ;
Les arbres frémissaient, et la rose inclinée
Versait tous ses parfums sur le lit d'Hyménée.

O bonheur ineffable! ô fortunés époux !
Heureux dans ses jardins, heureux qui, comme

vous,
Vivrait, loin des tourmens où l'orgueil est en proie,
Riche de fruits, de fleurs, d'innocence et de joie !

FRAGMENT DU CHANT TROISIÈME DES

JARDINS.

(DELILLE.) Fleurs charmantes! par vous la nature est plus belle, Dans ses brillans tableaux l'art vous prend pour

modèle; Simples tributs du cour, vos dons sont chaque jour Offerts par l'amitié, hasardés par l'amour. D'embellir la beauté vous obtenez la gloire ; Le laurier vous permet de parer la victoire; Plus d'un hameau vous donne en prix à la pudeur. L'autel même où de Dieu repose la grandeur, Se parfume au printemps de vos douces offrandes, Et la Religion sourit à vos guirlandes. Mais c'est dans nos jardins qu'est votre heureux séjour, Filles de la rosée et de l'astre du jour, Venez donc de nos champs décorer le théâtre.

N'attendez pas pourtant qu'amateur idolâtre, Au lieu de vous jeter par touffes, par bouquets, J'aille de lits en lits, de parquets en parquets, De chaque fleur nouvelle attendre la naissance, Observer ces couleurs, épier leur nuance.

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