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D. Diègue. Ne réplique point, je connais ton amour; Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour; Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense. Enfin tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance, Je ne te dis plus rien; venge-moi, venge-toi ; Montre-toi digne fils d'un père tel que moi; Accablé des malheurs où le destin me range,

Je m'en vais les pleurer. Va, cours, vole, et nous venge.

D. Rod.

SCÈNE IX.

Percé jusques au fond du cœur
D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d'une juste querelle,
Et malheureux objet d'une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.

Si près de voir mon feu récompensé,
O Dieu! l'étrange peine!

En cet affront mon père est l'offensé,
Et l'offenseur le père de Chimène !

Que je sens de rudes combats!

Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse,
Il faut venger un père, et perdre une maîtresse :
L'un m'anime le cœur, l'autre retient mon bras.
Réduit au triste choix, ou de trahir ma flamme,
Ou de vivre en infâme,

Des deux côtés mon mal est infini.
O Dieu! l'étrange peine!
Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ?

Père, maîtresse, honneur, amour,
Noble et dure contrainte, aimable tyrannie,
Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie;
L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.
Cher et cruel espoir d'une âme généreuse,

Mais ensemble amoureuse,

Digne ennemi de mon plus grand bonheur,
Fer, qui causes ma peine,

M'es-tu donné pour venger mon honneur?

M'es-tu donné pour perdre ma Chimène?

Il vaut mieux courir au trépas;

Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père;
J'attire, en me vengeant, sa haine et sa colère:
J'attire ses mépris en ne me vengeant pas.
A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle,
Et l'autre, indigne d'elle.

Mon mal augmente à le vouloir guérir,
Tout redouble ma peine:

Allons, mon âme, et puisqu'il faut mourir,
Mourons du moins sans offenser Chimène.

Mourir sans tirer ma raison!

Rechercher un trépas si mortel à ma gloire!
Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire
D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison;
Respecter un amour dont mon âme égarée
Voit la perte assurée!
N'écoutons plus ce penser suborneur
Qui ne sert qu'à ma peine :

Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur,
Puisqu'après tout il faut perdre Chimène.

Oui, mon esprit s'était déçu ;

Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse :
Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.
Je m'accuse déjà de trop de négligence,
Courons à la vengeance;

Et, tout honteux d'avoir tant balancé,
Ne soyons plus en peine,
Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé,
Si l'offenseur est père de Chimène.

ACTE SECOND.

SCÈNE II.

Le Comte, D. Rodrigue.

D. Rod. A moi, comte, deux mots.

Le Comte.

D. Rod.

Connais tu bien Don Diègue?

Le Comte.

D. Rod.

Parle.

Ote-moi d'un doute.

Oui.

Parlons bas, écoute.

Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,

La vaillance et l'honneur de son temps? Le sais-tu ?

Le Comte. Peut-être.

D. Rod.

Cette ardeur que dans les yeux je porte,

Sais-tu que c'est son sang? Le sais-tu ?

Que m'importe ?

Le Comte.
D. Rod. A quatre pas d'ici je te le fais savoir.
Le Comte. Jeune présomptueux.

D. Rod.

Parle sans t'émouvoir.

Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées
La valeur n'attend pas le nombre des années.

Le Comte. Te mesurer à moi! Qui t'a rendu si vain, Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?

Et

D. Rod. Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître,
pour leur coup d'essai veulent des coups de maître.
Le Comte. Sais-tu bien qui je suis?

D. Rod.
Oui tout autre que moi
Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d'effroi.
Mille et mille lauriers dont ta tête est couverte
Semblent porter écrit le destin de ma perte;
J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur;
Mais j'aurai trop de force ayant assez de cœur.
A qui venge son père il n'est rien d'impossible:
Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.

Le Comte. Ce grand cœur qui paraît aux discours que tu tiens,

Par tes yeux, chaque jour, se découvrait aux miens;
Et, croyant voir en toi l'honneur de la Castille,

Mon âme avec plaisir te destinait ma fille.

Je sais ta passion, et suis ravi de voir

Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir,

Qu'ils n'ont point affaibli cette ardeur magnanime,
Que ta haute vertu répond à mon estime ;

Et
que, voulant
pour gendre un chevalier parfait,
Je ne me trompais point au choix que j'avais fait,
Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse,
J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse.
Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal;
Dispense ma valeur d'un combat inégal :

Trop peu d'honneur pour moi suivrait cette victoire.
A vaincre sans péril on triomphe sans gloire;
On te croirait toujours abattu sans effort,
Et j'aurais seulement le regret de ta mort.

D. Rod. D'une indigne pitié ton audace est suivie : Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie!

Le Comte. Retire-toi d'ici.

D. Rod.

Marchons sans discourir.

As-tu peur de mourir?

Le Comte. Es-tu si las de vivre ?

D. Rod.

Le Comte. Viens; tu fais ton devoir; et le fils dégénère Qui survit un moment à l'honneur de son père.

SCÈNE VIII.

D. Fernand, D. Sanche, D. Arias, D. Alonse.

D. Alo.

Sire, le comte est mort.

Don Diegue par son fils a vengé son offense.

D. Fer. Dès que j'ai su l'affront, j'ai prévu la vengeance,

Et j'ai voulu dès-lors prévenir ce malheur.

D. Alo. Chimène à vos genoux apporte sa douleur; Elle vient toute en pleurs vous demander justice.

D. Fer. Bien qu'à ses déplaisirs mon âme compatisse, Ce que le comte a fait semble avoir mérité

Ce juste châtiment de sa témérité.

Quelque juste pourtant que puisse être sa peine,
Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine.
Après un long service à mon état rendu,
Après son sang pour moi mille fois répandu,
A quelque sentiment que son orgueil m'oblige,
Sa perte m'affaiblit, et son trépas m'afflige.

SCÈNE IX.

D. Fernand, D. Diègue, Chimène, D. Sanche, D. Arias, D. Alonse.

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Chi. D'un jeune audacieux punissez l'insolence; Il a de votre sceptre abattu le soutien,

Il a tué mon père.

D. Diègue.

Il a vengé le sien.

Chi. Au sang de ses sujets un roi doit la justice. D. Diègue. Pour la juste vengeance il n'est point de supplice.

D. Fer. Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir.
Chimène, je prends part à votre déplaisir,

D'une égale douleur je sens mon âme atteinte.
Vous parlerez après, ne troublez pas sa plainte.

Chi. Sire, mon père est mort; mes yeux ont vu son sang
Couler à gros bouillons de son généreux flanc;
Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,
Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,
Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux
De se voir répandu pour d'autres que pour vous,
Qu'au milieu des hasards n'osait verser la guerre,
Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre.
Et, pour son coup d'essai, son indigne attentat
D'un si ferme soutien a privé votre état,
De vos meilleurs soldats abattu l'assurance,
Et de vos ennemis relevé l'espérance.

J'ai couru sur le lieu sans force et sans couleur,
Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
Sire, la voix me manque à ce récit funeste;

Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.
D. Fer. Prends courage, ma fille, et sache qu'aujour-
d'hui

Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.

Chi. Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie.
Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie!
Son flanc était ouvert! et, pour mieux m'émouvoir,
Son sang sur la poussière écrivait mon devoir;
Ou plutôt sa valeur en cet état réduite

Me parlait par sa plaie, et hâtait ma poursuite;
Et, pour se faire entendre au plus juste des rois,
Par cette triste bouche elle empruntait ma voix.
Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance
Règne devant vos yeux une telle licence,
Que les plus valeureux avec impunité
Soient exposés aux coups de la témérité,
Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire,
Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire.
Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir
Eteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir.

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