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Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis,
Conquête digne d'elle, et digne de son fils :
Médicis la reçut avec indifférence,
Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance,
Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens,
Et comme accoutumée à de pareils présens.

Qui pourrait cependant exprimer les ravages,
Dont cette nuit cruelle étala les images !
La mort de Coligny, prémices des horreurs,
N’était qu'un faible essai de toutes leurs fureurs.
D’un peuple d'assassins les troupes effrénées,
Par devoir et par zèle, au carnage acharnées,
Marchaient, le fer en main, les yeux étincelans,
Sur les corps étendus de nos frères sanglans ;
Guise était à leur tête, et bouillant de colère,
Vengeait sur tous les miens les mânes de son père.
Nevers, Gondi, Tavanne, un poignard à la main,
Echauffaient les transports de leur zèle inhumain ;
Et portant devant eux la liste de leurs crimes,
Les conduisaient au meurtre, et marquaient les victimes.

Je ne vous peindrai point le tumulte et les cris,
Le sang de tous côtés ruisselant dans Paris,
Le fils assassiné sur le corps de son père,
Le frère avec la sour, la fille avec la mère,
Les époux expirans sous leurs toits embrasés,
Les enfans au berceau sur la pierre écrasés :
Des fureurs des humains c'est ce qu'on doit attendre.
Mais ce que l'avenir aura peine à comprendre,
Ce que vous-mêmes encor à peine vous croirez,
Ces monstres furieux de carnage altérés,
Excités par la voix des prêtres sanguinaires,
Invoquaient le Seigneur en égorgeant leurs frères :
Et, le bras tout souillé du sang des innocens,
Osaient offrir à Dieu cet exécrable encens.

Du haut de son palais excitant la tempête,
Médicis à loisir contemplait cette fête ;
Ses cruels favoris d'un regard curieux,
Voyaient les flots de sang regorger sous leurs yeux ;
Et de Paris en feu les ruines fatales
Etaient de ces héros les pompes triomphales.
Que dis-je ? O crime! O honte! O comble de nos

maux ! Le Roi! le Roi lui-même au milieu des bourreaux,

Poursuivant des proscrits les troupes égarées,
Du sang de ses sujets souillait ses mains sacrées,
Et ce même Valois que je sers aujourd'hui,
Ce Roi, qui par ma bouche implore votre appui,
Partageant les forfaits de son barbare frère,
A ce honteux carnage excitait sa colère.
Non, qu'après tout Valois ait un coeur inhumain,
Rarement dans le sang il a trempé sa main ;
Mais l'exemple du crime assiégeait sa jeunesse,
Et sa cruauté même était une faiblesse.

LUSIGNAN À SA FILLE, POUR LA RAMENER

À LA RELIGION DE SES PÈRES.

(VOLTAIRE, TRAGÉDIE DE ZAÏRE.) Mon Dieu ! j'ai combattu soixante ans pour ta gloire ; J'ai vu tomber ton temple, et périr ta mémoire : Dans un cachot affreux abandonné vingt ans, Mes larmes t'imploraient pour mes tristes enfants ; Et, lorsque ma famille est par toi réunie, Quand je trouve une fille, elle est ton ennemie ! Je suis bien malheureux! . . . C'est ton père, c'est moi, C'est ma seule prison qui t'a ravi ta foi. Ma fille, tendre objet de mes dernières peines, Songe au moins, songe au sang qui coule dans tes veines ; C'est le sang de vingt rois, tous Chrétiens comme moi; C'est le sang des héros défenseurs de ma loi ; C'est le sang des martyrs. . . . O fille encor trop chère ! Connais-tu ton destin? Sais-tu quelle est ta mère ? Sais-tu bien qu'à l'instant que son flanc mit au jour Ce triste et dernier fruit d'un malheureux amour, Je la vis massacrer par la main forcenée, Par la main des brigands à qui tu t'es donnée ? Tes frères, ces martyrs égorgés à mes yeux,

à T'ouvrent leurs bras sanglants tendus du haut des cieux. Ton Dieu que tu trahis, ton Dieu que tu blasphèmes, Pour toi, pour l'univers, est mort en ces lieux mêmes; En ces lieux où mon bras le servit tant de fois, En ces lieux où son sang te parle par ma voix.

Vois ces murs, vois ce temple envahi par tes maîtres ;
Tout annonce le Dieu qu'ont vengé tes ancêtres :
Tourne les yeux, sa tombe est près de ce palais ;
C'est ici la montagne où, lavant nos forfaits,
Il voulut expirer sous les coups de l'impie;
C'est là que de sa tombe il rappela la vie.
Tu ne saurais marcher dans cet auguste lieu,
Tu n'y peux faire un pas, sans y trouver ton Dieu;
Et tu n'y peux rester sans renier son père,
Ton honneur qui te parle, et ton Dieu qui t'éclaire.
Je te vois dans mes bras et pleurer et frémir;
Sur ton front pâlissant Dieu met le repentir;
Je vois la vérité dans ton cour descendue :
Je retrouve ma fille après l'avoir perdue;
Et je reprends ma gloire et ma félicité,
En dérobant mon sang à l'infidélité.

RÉCIT D'ISMÉNIE.

(VOLTAIRE, TRAGÉDIE DE MÉROPE.)
La victime était prête et de fleurs couronnée;
L'autel étincelait des flambeaux d'hyménée ;
Polyphonte, l'oeil fixe et d'un front inhumain,
Présentait à Mérope une odieuse main;
Le prêtre prononçait les paroles sacrées ;
Et la reine au milieu des femmes éplorées,
S'avançant tristement, tremblante entre mes bras,
Au lieu de l'hyménée invoquait le trépas.
Le peuple observait tout dans un profond silence.
Dans l'enceinte sacrée en ce moment s'avance
Un jeune homme, un héros, semblable aux immortels,
Il court. C'était Egisthe : il s'élance aux autels ;
Il monte ; il y saisit, d'une main assurée,
Pour les fêtes des dieux la hache préparée.
Les éclairs sont moins prompts; je l'ai vu de mes yeux,
Je l'ai vu qui frappait ce monstre audacieux.

Meurs, týran !” disait-il: “dieux, prenez vos victimes !”
Erox, qui de son maître a servi tous les crimes,
Erox, qui dans son sang voit ce monstre nager,
Lève une main hardie, et pense

le venger.

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Egisthe se retourne enflammé de furie :
A côté de son maître il le jette sans vie.
Le tyran se relève, et blesse le héros.
De leur sang confondu j'ai vu couler les flots.

.

Déjà la garde accourt avec des cris de rage.
Sa mère . . . Ah! que l'amour inspire de courage!
Quel transport animait ses efforts et ses pas !
Sa mère . . . Elle s'élance au milieu des soldats.
“C'est mon fils ! arrêtez; cessez, troupe inhumaine.
C'est mon fils ! déchirez sa mère et votre reine,
Ce sein qui l'a nourri, ces flancs qui l'ont porté !”
A ces cris douloureux, le peuple est agité.
Un

gros de nos amis, que son danger excite,
Entre elle et ses soldats vole et se précipite.
Vous eussiez vu soudain les autels renversés,
Dans des ruisseaux de sang leurs débris dispersés ;
Les enfans écrasés dans les bras de leurs mères,
Les frères méconnus immolés

par

leurs frères ; Soldats, prêtres, amis, l'un sur l'autre expirans: On marche, on est porté sur les corps

des mourans. On veut fuir, on revient, et la foule pressée D'un bout du temple à l'autre est vingt fois repoussée. De ces flots confondus le flux impétueux Roule, et dérobe Egisthe et la reine à mes yeux. Parmi les combattans je vole ensanglantée : J'interroge à grands cris la foule épouvantée. Tout ce qu'on me répond redouble mon horreur. On s'écrie: “Il est mort, il tombe, il est vainqueur!” Je cours, je me consume, et le peuple m'entraîne, Me jette en ce palais, éplorée, incertaine, Au milieu des mourans, des morts et des débris. Venez, suivez mes pas, joignez-vous à mes cris. Venez; j'ignore encore si la reine est sauvée, Si de son digne fils la vie est conservée, Si le tyran n'est plus. Le trouble, la terreur, Tout ce désordre horrible est encor dans mon cour.

LA VENDANGE.

(SAINT-LAMBERT, LES SAISONS.) Ces voiles suspendus qui cachent à la terre Le ciel qui la couronne, et l'astre qui l'éclaire, Préparent les mortels au retour des frimas. Si le soleil encore se montre à nos climats, Il n'arme plus de feux les rayons qu'il nous lance; La nature à grands pas marque sa décadence. Mais la feuille en tombant du pampre dépouillé Découvre le raisin, de rubis émaillé; De l'ambre le plus pur la treille est colorée ; Les celliers sont ouverts, la cuve est réparée. Boisson digne des dieux, jus brillant et vermeil, Doux extrait de la sève, et des feux du soleil, Source de nos plaisirs, délice de la terre, Viens dissiper l'ennui qui me livre la guerre, Et donne-moi du moins le plaisir d'un moment! Bacchus, Dieu des festins, père de l'enjoûment, C'est toi qui répandis sur les monts du Bosphore Les

pampres enlevés aux portes de l'aurore : Tu couvris de raisins les rochers de Lesbos : Ta liqueur inspira les Muses, les héros, Et ton culte polit la Grèce encor sauvage. C'est toi qui des Gaulois enflammais le courage, Quand ce peuple vainqueur, du haut des Apennins, Vint sous leurs toits fumants écraser les Romains. Il voulait de tes dons enrichir la patrie, Et, le front couronné des pampres d'Hespérie, Ivre de vin, de joie, il repassa les monts, Les vallons répétaient ses cris et ses chansons, Et les thyrses guidaient sa marche triomphante, La Gaule à ton ar dut sa gaîté brillante, Le charme des festins et le sel des bons mots, L'art d'écarter les soins, et d'oublier les maux.

Mais déjà vers la vigne un grand peuple s'avance; Il s'y déploie en ordre et le travail commence;

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