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DIX-HUITIÈME SIÈCLE.

MORCEAUX CHOISIS.

AVEUGLEMENT DES HOMMES.

(J. B. ROUSSEAU.)
Qu'aux accents de ma voix la terre se réveille,
Rois, soyez attentifs; peuples, ouvrez l'oreille:
Que l'univers se taise, et m'écoute parler!
Mes chants vont seconder les accords de ma lyre:
L'esprit saint me pénètre, il m'échauffe, il m'inspire
Les grandes vérités que je vais révéler.

L'homme en sa propre force a mis sa confiance.
Ivre de ses grandeurs et de son opulence,
L'éclat de sa fortune enfle sa vanité.
Mais ô moment terrible! ô jour épouvantable!
Où la mort saisira ce fortune coupable,
Tout chargé des liens de son iniquité!

Que deviendront alors, répondez, grands du monde,
Que deviendront ces biens où votre espoir se fonde,
Et dont vous étalez l'orgueilleuse moisson ?
Sujets, amis, parents, tout deviendra stérile,
Et, dans ce jour fatal, l'homme, à l'homme inutile,
Ne paira point à Dieu le prix de sa rançon.

Vous avez vu tomber les plus illustres têtes; Et vous pourriez encore, insensés que vous êtes, Ignorer le tribut que l'on doit à la mort !

Non, non: tout doit franchir ce terrible passage,
Le riche et l'indigent, l'imprudent et le sage,
Sujets à même loi, subissent même sort.

D'avides étrangers, transportés d'allégresse,
Engloutissent déjà toute cette richesse,
Ces terres, ces palais, de vos noms ennoblis.
Et que vous reste-t-il en ces moments suprêmes ?
Un sépulcre funèbre, où vos noms, où vous-mêmes
Dans l'éternelle nuit serez ensevelis.

Les hommes, éblouis de leurs honneurs frivoles,
Et de leurs vains flatteurs écoutant les paroles,
Ont de ces vérités perdu le souvenir :
Pareils aux animaux farouches et stupides,
Les lois de leur instinct sont leurs uniques guides,
Et pour eux le présent paraît sans avenir.

Un précipice affreux devant eux se présente;
Mais toujours leur raison, soumise et complaisante,
Au devant de leurs yeux met un voile imposteur.
Sous leurs pas cependant s'ouvrent les noirs abîmes,
Où la cruelle mort, les prenant pour victimes,
Frappe ces vils trompeaux dont elle est le pasteur.

Là, s'anéantiront ces titres magnifiques,
Ce pouvoir usurpé, ces ressorts politiques,
Dont le juste autrefois sentit le poids fatal.
Ce qui fit leur bonheur deviendra leur torture,
Et Dieu, de sa justice apaisant le murmure,
Livrera ces méchants au pouvoir infernal.

Justes, ne craignez point le vain pouvoir des hommes ;
Quelque élevés qu'ils soient, ils sont ce que nous sommes :
Si vous êtes mortels, ils le sont comme vous.
Nous avons beau vanter nos grandeurs passagères,
Il faut mêler sa cendre aux cendres de ses pères ;
Et c'est le même Dieu qui nous jugera tous.

LA HENRIADE.

(VOLTAIRE.)

FRAGMENT DU CHANT I.

Le Héros essuie une tempête. Il relâche dans une ile où un vieillard
catholique lui prédit son changement de religion et son avénement au
trône.
A travers deux rochers, où la mer mugissante
Vient briser en courroux son onde blanchissante,
Dieppe aux yeux du Héros offre son heureux port.
Les matelots ardens s'empressent sur le bord.
Les vaisseaux sous leurs mains fiers souverains des ondes,
Etaient prêts à voler sur les plaines profondes :
L'impétueux Borée, enchaîné dans les airs,
Au souffle du Zéphyr abandonnait les mers.
On lève l'ancre, on part, on fuit loin de la terre;
On découvrait déjà les bords de l'Angleterre.
L'astre brillant du jour à l'instant s'obscurcit.
L'air sifile, le ciel gronde, et l'onde au loin mugit;
Les vents sont déchaînés sur les vagues émues :
La foudre étincelante éclate dans les nues ;
Et le feu des éclairs et l'abîme des flots,
Montraient partout la mort aux pâles matelots.
Le Héros qu'assiégeait une mer en furie,
Ne songe en ce danger qu'aux maux de sa patrie;
Tourne ses yeux vers elle, et dans ses grands desseins,
Semble accuser les vents d'arrêter ses destins.
Tel, et moins généreux, aux rivages d'Epire,
Lorsque de l'univers il disputait l'empire,
Confiant sur les flots aux aquilons mutins,
Le destin de la terre, et celui des Romains,
Défiant à la fois, et Pompée et Neptune,
César à la tempête opposait sa fortune.

Dans ce même moment le Dieu de l'univers,
Qui vole sur les vents, qui soulève les mers,
Ce Dieu dont la sagesse ineffable et profonde,
Forme, élève, et détruit les empires du monde,
De son trône enflammé qui luit au haut des cieux,
Sur le Héros français daigna baisser les yeux.

Il le guidait lui-même. Il ordonne aux orages
De porter le vaisseau vers ces prochains rivages,
Où Jersey semble aux yeux sortir du sein des flots :
Là, conduit par le ciel, aborda le Héros.

Non loin de ce rivage, un bois sombre et tranquille
Sous des ombrages frais présente un doux asyle.
Un rocher, qui le cache à la fureur des flots,
Défend aux aquilons d'en troubler le repos.
Une grotte est auprès, dont la simple structure
Doit tous ses ornemens aux mains de la nature.
Un vieillard vénérable avait, loin de la cour,
Cherché la douce paix dans cet obscur séjour.
Aux humains inconnu, libre d'inquiétude,
C'est là que de lui-même il faisait son étude.
C'est là qu'il regrettait ses inutiles jours,
Plongés dans les plaisirs, perdus dans les amours
Sur l'émail de ces prés, au bord de ces fontaines,
Il foulait à ses pieds les passions humaines :
Tranquille, il attendait, qu'au gré de ses souhaits
La mort vint à son Dieu le rejoindre à jamais.
Ce Dieu qu'il adorait, prit soin de sa vieillesse :
Il fit dans son désert descendre la sagesse;
Et, prodigue envers lui de ses trésors divins,
Il ouvrit à ses yeux le livre des destins.

Ce vieillard au Héros, que Dieu lui fit connaître,
Au bord d'une onde pure offre un festin champêtre.
Le Prince à ces repas était accoutumé:
Souvent sous l'humble toit du laboureur charmé,
Fuyant le bruit des cours, et se cherchant lui-

même,
Il avait déposé l'orgueil du diadême.

Le trouble répandu dans l'empire Chrétien
Fut pour eux le sujet d'un utile entretien.
Mornay, * qui dans sa secte était inébranlable,
Prêtait au Calvinisme un appui redoutable;
Henri doutait encore, et demandait aux cieux
Qu'un rayon de clarté vînt dessiller ses yeux.
De tout temps, disait-il, la vérité sacrée
Chez les faibles humains fut d'erreurs entourée;

* Duplessis-Mornay, le plus vertueux et le plus grand homme du parti Protestant. Il servit sa religion et son maître de sa plume et de son épée. Lorsque Henri IV. eut changé de religion, Duplessis-Mornay lui fit de sanglans reproches, et se retira de sa cour.

lents par

Faut-il que

de Dieu seul attendant mon appui, J'ignore les sentiers qui mènent jusqu'à lui? Hélas !' un Dieu si bon, qui de l'homme est le maître, En eût été servi, s'il avait voulu l'être.

De Dieu, dit le vieillard, adorons les desseins, Et ne l'accusons pas des fautes des humains. J'ai vu naître autrefois le Calvinisme en France; Faible marchant dans l'ombre, humble dans sa nais

sance,
Je l'ai vu sans support exilé dans nos murs,
S'avancer à
pas

cent détours obscurs.
Enfin mes yeux ont vu du sein de la poussière,
Ce fantôme effrayant lever sa tête altière,
Se placer sur le trône, insulter aux mortels,
Et d'un pied dédaigneux renverser nos autels.

Loin de la cour alors, en cette grotte obscure,
De ma religion je vins pleurer l'injure.
Là, quelque espoir au moins flatte mes derniers jours :
Un culte si nouveau ne peut durer toujours.
Des caprices de l'homme il a tiré son être :
On le verra périr ainsi qu'on l'a vu naître.
Les cuvres des humains sont fragiles comme eux :
Dieu dissipe à son gré leurs desseins factieux.
Lui seul est toujours stable: et tandis que la terre
Voit de sectes sans nombre une implacable guerre,
La vérité repose aux pieds de l'éternel.
Rarement elle éclaire un orgueilleux mortel.
Qui la cherche du cour, un jour peut la connaître.
Vous serez éclairé, puisque vous voulez l'être.
Ce Dieu vous a choisi. Sa main, dans les combats,
Au trône des Valois va conduire vos pas.
Déjà sa voix terrible ordonne à la victoire
De préparer pour vous les chemins de la gloire.
Mais si la vérité n'éclaire vos esprits,
N'espérez point entrer dans les murs de Paris ;
Surtout des plus grands cours évitez la faiblesse,
Fuyez d'un doux poison l'amorce enchanteresse,
Craignez vos passions, et sachez quelque jour
Résister aux plaisirs et combattre l'amour.
Enfin quand vous aurez, par un effort suprême,
Triomphé des ligueurs, et surtout de vous-même:
Lorsqu'en un siége horrible, et célèbre à jamais,
Tout un peuple étonné vivra de vos bienfaits,

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