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LA HENRIADE.

(VOLTAIRE.)

FRAGMENT DU CHANT I.

Le Héros essuie une tempête. Il relâche dans une île où un vieillard
catholique lui prédit son changement de religion et son avénement au
trône.
A travers deux rochers, où la mer mugissante
Vient briser en courroux son onde blanchissante,
Dieppe aux yeux du Héros offre son heureux port.
Les matelots ardens s'empressent sur le bord.
Les vaisseaux sous leurs mains fiers souverains des ondes,
Etaient prêts à voler sur les plaines profondes :
L'impétueux Borée, enchaîné dans les airs,
Au souffle du Zéphyr abandonnait les mers.
On lève l'ancre, on part, on fuit loin de la terre;
On découvrait déjà les bords de l'Angleterre.
L'astre brillant du jour à l'instant s'obscurcit.
L'air siffle, le ciel gronde, et l'onde au loin mugit;
Les vents sont déchaînés sur les vagues émues :
La foudre étincelante éclate dans les nues ;
Et le feu des éclairs et l'abîme des flots,
Montraient partout la mort aux pâles matelots.
Le Héros qu'assiégeait une mer en furie,
Ne songe en ce danger qu'aux maux de sa patrie ;
Tourne ses yeux vers elle, et dans ses grands desseins,
Semble accuser les vents d'arrêter ses destins.
Tel, et moins généreux, aux rivages d'Epire,
Lorsque de l'univers il disputait l'empire,
Confiant sur les flots aux aquilons mutins,
Le destin de la terre, et celui des Romains,
Défiant à la fois, et Pompée et Neptune,
César à la tempête opposait sa fortune.

Dans ce même moment le Dieu de l'univers,
Qui vole sur les vents, qui soulève les mers,
Ce Dieu dont la sagesse ineffable et profonde,
Forme, élève, et détruit les empires du monde,
De son trône enflammé qui luit au haut des cieux,
Sur le Héros français daigna baisser les yeux.

Il le guidait lui-même. Il ordonne aux orages
De porter le vaisseau vers ces prochains rivages,
Où Jersey semble aux yeux sortir du sein des flots :
Là, conduit

par

le ciel, aborda le Héros.
Non loin de ce rivage, un bois sombre et tranquille
Sous des ombrages frais présente un doux asyle.
Un rocher, qui le cache à la fureur des flots,
Défend aux aquilons d'en troubler le repos.
Une grotte est auprès, dont la simple structure
Doit tous ses ornemens aux mains de la nature.
Un vieillard vénérable avait, loin de la cour,
Cherché la douce paix dans cet obscur séjour.
Aux humains inconnu, libre d'inquiétude,
C'est là que de lui-même il faisait son étude.
C'est là qu'il regrettait ses inutiles jours,
Plongés dans les plaisirs, perdus dans les amours
Sur l'émail de ces prés, au bord de ces fontaines,
Il foulait à ses pieds les passions humaines :
Tranquille, il attendait, qu'au gré de ses souhaits
La mort vînt à son Dieu le rejoindre à jamais.
Ce Dieu qu'il adorait, prit soin de sa vieillesse :
Il fit dans son désert descendre la sagesse;
Et, prodigue envers lui de ses trésors divins,
Il ouvrit à ses yeux le livre des destins.

Ce vieillard au Héros, que Dieu lui fit connaître,
Au bord d'une onde pure offre un festin champêtre.
Le Prince à ces repas était accoutumé:
Souvent sous l'humble toit du laboureur charmé,
Fuyant le bruit des cours, et se cherchant lui.

même,
Il avait déposé l'orgueil du diadême.

Le trouble répandu dans l'empire Chrétien
Fut pour eux le sujet d'un utile entretien.
Mornay,* qui dans sa secte était inébranlable,
Prêtait au Calvinisme un appui redoutable ;
Henri doutait encore, et demandait aux cieux
Qu'un rayon de clarté vint dessiller ses yeux.
De tout temps, disait-il, la vérité sacrée
Chez les faibles humains fut d'erreurs entourée;

* Duplessis-Mornay, le plus vertueux et le plus grand homme du parti Protestant. Il servit sa religion et son maître de sa plume et de son épée. Lorsque Henri IV. eut changé de religion, Duplessis-Mornay lui fit de sanglans reproches, et se retira de sa cour.

a

Faut-il

que

de Dieu seul attendant mon appui,
J'ignore les sentiers qui mènent jusqu'à lui?
Hélas ! un Dieu si bon, qui de l'homme est le maître,
En eût été servi, s'il avait voulu l'être.

De Dieu, dit le vieillard, adorons les desseins,
Et l'accusons pas des fautes des humains.
J'ai vu naître autrefois le Calvinisme en France;
Faible marchant dans l'ombre, humble dans sa nais-

sance,
Je l'ai vu sans support exilé dans nos murs,
S'avancer à pas lents par cent détours obscurs.
Enfin mes yeux ont vu du sein de la poussière,
Ce fantôme effrayant lever sa tête altière,
Se placer sur le trône, insulter aux mortels,
Et d'un pied dédaigneux renverser nos autels.

Loin de la cour alors, en cette grotte obscure,
De ma religion je vins pleurer l'injure.
Là, quelque espoir au moins flatte mes derniers jours :
Un culte si nouveau ne peut durer toujours.
Des caprices de l'homme il a tiré son être :
On le verra périr ainsi qu'on l'a vu naître.
Les œuvres des humains sont fragiles comme eux :
Dieu dissipe à son gré leurs desseins factieux.
Lui seul est toujours stable: et tandis que la terre
Voit de sectes sans nombre une implacable guerre,
La vérité repose aux pieds de l'éternel.
Rarement elle éclaire un orgueilleux mortel.
Qui la cherche du cour, un jour peut la connaître.
Vous serez éclairé, puisque vous voulez l'être.
Ce Dieu vous a choisi. Sa main, dans les combats,
Au trône des Valois va conduire vos pas.
Déjà sa voix terrible ordonne à la victoire
De préparer pour vous les chemins de la gloire.
Mais si la vérité n'éclaire vos esprits,
N'espérez point entrer dans les murs de Paris;
Surtout des plus grands ceurs évitez la faiblesse,
Fuyez d'un doux poison l'amorce enchanteresse,
Craignez vos passions, et sachez quelque jour
Résister aux plaisirs et combattre l'amour.
Enfin quand vous aurez, par un effort suprême,
Triomphé des ligueurs, et surtout de vous-même:
Lorsqu'en un siége horrible, et célèbre à jamais,
Tout un peuple étonné vivra de vos bienfaits,

Ces temps de vos états finiront les misères ;
Vous leverez les yeux vers le Dieu de vos pères ;
Vous verrez qu'un cour droit peut espérer en lui.
Allez, qui lui ressemble est sûr de son appui.

a

FRAGMENT DU CHANT II.

Mort de Coligny, et massacres qui la suivirent. Cependant tout s'apprête, et l'heure est arrivée, Qu'au fatal dénouement la Reine a réservée. Le signal est donné sans tumulte et sans bruit: C'était à la faveur des ombres de la nuit.* Coligny † languissait dans les bras du repos, Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots. Soudain de mille cris le bruit épouvantable Vient arracher ses sens à ce calme agréable. Il se lève, il regarde, il voit de tous côtés Courir des assassins à pas précipités. Il voit briller partout les flambeaux et les armes, Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes, Ses serviteurs sanglans dans la flamme étouffés, Les meurtriers en foule au carnage échauffés, Criant à haute voix: “ Qu'on n'épargne personne, C'est Dieu, c'est Médicis, & c'est le Roi qui l'ordonne!” Il entend retentir le nom de Coligny. Il aperçoit de loin le jeune Téligny, Téligny dont l'amour a mérité sa fille, $ L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille, Qui sanglant, déchiré, traîné par des soldats, Lui demandait vengeance, et lui tendait les bras.

Le Héros malheureux, sans armes, sans défense, Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance, Voulut mourir du moins comme il avait vécu, Avec toute sa gloire et toute sa vertu.

* Ce fut la nuit du 23 au 24 Août, fête de St. Barthélemi, en 1572, que s'exécuta cette sanglante tragédie.

† Gaspard de Coligny, Amiral de France et chef du parti des Réformés en France, né à Chatillon le 16 Février, 1516.

Catherine de Médicis, mère de Charles IX.

Le Comte de Téligny avait épousé, il y avait dix-huit mois, la fille de l'Amiral Coligny. Il avait un visage si agréable et si doux, que les premiers qui étaient venus pour le tuer s'étaient laissés attendrir à sa vue; mais d'autres plus barbares le massacrèrent.

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Déjà des assassins la nombreuse cohorte, Du salon qui l'enferme allait briser la porte; Il leur ouvre lui-même, et se montre à leurs yeux Avec cet æil serein, ce front majestueux; Tel que

dans les combats, maître de son courage, Tranquille il arrêtait, ou pressait le carnage.

A cet air vénérable, à cet auguste aspect, Les meurtriers surpris sont saisis de respect; Une force inconnue a suspendu leur rage. “ Compagnons,” leur dit-il, “achevez votre ouvrage, Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs, Que le sort des combats respecta quarante ans; Frappez, ne craignez rien, Coligny vous pardonne; Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous Ces tigres à ces mots tombent à ses genoux; L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes, L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses

larmes :
Et de ces assassins, ce grand homme entouré,
Semblait un roi puissant, par son peuple adoré.

Besme,* qui dans la cour attendait sa victime,
Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime;
Des assassins trop lents il veut hâter les coups;
Aux pieds de ce Héros, il les voit trembler tous.
A cet objet touchant lui seul est inflexible;
Lui seul à la pitié toujours inaccessible,
Aurait cru faire un crime et trahir Médicis,
Si du moindre remords il se sentait surpris.
A travers les soldats il court d'un pas rapide ;
Coligny l'attendait d'un visage intrépide :
Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux,
Lui plonge son épée en détournant les yeux,
De peur que

d'un
coup

d'oil cet auguste visage Ne fît trembler son bras, et glaçât son courage.

Du plus grand des Français, tel fut le triste sort. On l'insulte, on l'outrage encor après sa mort. Son corps percé de coups, privé de sépulture, Des oiseaux dévorans fut l'indigne pâture:

* Besme était un Allemand, domestique de la maison de Guise. Ce misérable ayant ensuite été pris par les Protestans, les Rochelois voulurent l'acheter pour le faire écarteler dans leur place publique ; mais il fut tué

'r un nommé Brétanyille.

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