Page images
PDF
EPUB

Telle est la loi des dieux, à mon père dictée.
En vain, sourd à Calchas, il l'avait rejetée ;
Par la bouche des Grecs contre moi conjurés,
Leurs ordres éternels se sont trop déclarés.
Partez. A vos honneurs j'apporte trop d'obstacles.
Vous-même dégagez la foi de vos oracles;
Signalez ce héros à la Grèce promis;
Tournez votre douleur contre ses ennemis.
Déjà Priam pålit, déjà Troie, en alarmes,
Redoute mon bûcher, et frémit de vos larmes.
Allez, et, dans ses murs vides de citoyens,
Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens.
Je meurs dans cet espoir, satisfaite et tranquille
Si je n'ai pas vécu la compagne d'Achille,
J'espère que du moins un heureux avenir
A vos faits immortels joindra mon souvenir;
Et qu'un jour mon trépas, source de votre gloire,
Ouvrira le récit d'une si belle histoire.
Adieu, prince; vivez, digne race des dieux.

FUREURS DE CLYTEMNESTRE SÉPARÉE DE SA FILLE.

Les Grecs, aveuglés par un zèle fatal, appellent à grands cris Iphigénie à l'autel. Cette jeune princesse s'arrache des bras de sa mère, et court subir son triste sort. En vain Clytemnestre veut la suivre; on se jette en foule au-devant d'elle; on la retient. Alors, la vengeance, le désespoir dans le cour, elle s'écrie: Quoi! pour noyer les Grecs et leurs mille vaisseaux, Mer, tu n'ouvriras pas des abîmes nouveaux! Quoi ! lorsque, les chassant du port qui les recèle, L'Aulide aura vomi leur flotte criminelle, Les vents, ces mêmes vents si longtemps accusés, Ne te couvriront pas de ses vaisseaux brisés ! Et toi, soleil, et toi, qui, dans cette contrée, Reconnais l'héritier et le vrai fils d'Atrée; Toi, qui n'osas du père éclairer le festin, Recule, ils t'ont appris ce funeste chemin. Mais, cependant, ô ciel ! ô mère infortunée ! De festons odieux ma fille couronnée Tend la gorge aux couteaux par son père apprêtés. Calchas va dans son sang

. . Barbares! Arrêtez; C'est le pur sang du dieu qui lance le tonnerre.

J'entends gronder la foudre, et sens trembler la terre :
Un dieu vengeur, un dieu fait retentir ses coups.

Ulysse vient annoncer à Clytemnestre que sa fille est sauvée.
Jamais jour n'a paru si mortel à la Grèce.
Déjà de tout le camp la Discorde maîtresse
Avait sur tous les yeux mis son bandeau fatal,
Et donné du combat le funeste signal.
De ce spectacle affreux votre fille alarmée
Voyait pour elle Achille, et contre elle l'armée.
Mais, quoique seul pour elle, Achille furieux
Épouvantait l'armée, et partageait les dieux.
Déjà de traits en l'air s'élevait un nuage.
Déjà coulait le sang, prémices du carnage :
Entre les deux partis Calchas' s'est avancé,
L'eil farouche, l'air sombre, et le poil hérissé,
Terrible, et plein du dieu qui l'agitait sans doute :
Vous, Achille," a-t-il dit, “et vous, Grecs, qu'on

m'écoute.
Le dieu qui maintenant vous parle par ma voix,
M'explique son oracle et m'instruit de son choix.
Un autre sang d'Hélène, une autre Iphigénie,
Sur ce bord immolée

у

doit laisser sa vie.
Thésée, avec Hélène uni secrètement,
Fit succéder l'hymen à son enlèvement.
Une fille en sortit, que sa mère a celée ;
Du nom d'Iphigénie elle fut appelée :
Je vis moi-même alors ce fruit de leurs amours;
D'un sinistre avenir je menaçai ses jours.
Sous un nom emprunté, sa noire destinée
Et ses propres fureurs ici l'ont amenée.
Elle me voit, m'entend; elle est devant vos yeux;
Et c'est elle, en un mot, que demandent les dieux.”
Ainsi parle Calchas. Tout le camp immobile
L'écoute avec frayeur, et regarde Eriphile.
Elle était à l'autel, et peut-être en son cæur,
Du fatal sacrifice accusait la lenteur.
Elle-même tantôt, d'une course subite,
Etait venue aux Grecs annoncer votre fuite.
On admire en secret sa naissance et son sort;
Mais, puisque Troie enfin est le prix de sa mort,
L'armée, à haute voix, se déclare contre elle,
Et prononce à Calchas sa sentence mortelle.

(1) Pron. Calcáss.

Déjà, pour la saisir, Calchas lève le bras:
“ Årrête !" a-t-elle dit, “et ne m'approche pas :
Le sang de ces héros dont tu me fais descendre,
Sans tes profanes mains, saura bien se répandre!”
Furieuse, elle vole, et sur l'autel prochain
Prend le sacré couteau, le plonge dans son sein.
A peine son sang coule et fait rougir la terre,
Les dieux font sur l'autel entendre le tonnerre;
Les vents agitent l'air d'heureux frémissements ;
Et la mer leur répond par ses mugissements;
La rive au loin gémit, blanchissante d’écume;
La flamme du bûcher d'elle-même s'allume;
Le ciel brille d'éclairs, s'entr'ouvre, et parmi nous
Jette une sainte horreur qui nous rassure tous.
Le soldat étonné dit que, dans une nue,
Jusque sur le bûcher Diane est descendue,
Et croit que, s'élevant au travers de ces feux,
Elle portait au ciel notre encens et nos væux.

VERS SUR FONTENAI.

(CHAULIEU.)
Désert, aimable solitude,
Séjour du calme et de la paix,
Asile, où n'entrèrent jamais
Le tumulte et l'inquiétude :

Quoi ! j'aurai tant de fois chanté,
Aux tendres accords de ma lyre,
Tout ce qu'on souffre sous l'empire
De l'Amour et de la Beauté :

Et plein de la reconnaissance
De tous les biens que tu m'as faits,
Je laisserai dans le silence
Tes agrémens et tes bienfaits ?

C'est toi qui me rends à moi-même;
Tu calmes mon cour agité :
Et de ma seule oisiveté
Tu me fais un bonheur extrême !

Parmi ces bois et ces hameaux,
C'est-là que je commence à vivre ;
Et j'empêcherai de m'y suivre
Le souvenir de tous mes maux.

Emplois, grandeurs tant désirées. J'ai connu vos illusions; Je vis loin des préventions Qui forgent vos chaînes dorées.

La cour ne peut plus m'éblouir;
Libre de son joug le plus rude,
J'ignore ici la servitude
De louer qui je dois haïr.

Fils des dieux, qui de flatteries
Repaissez votre vanité,
Apprenez que la vérité
Ne s'entend que dans nos prairies.

Grotte, d'où sort ce clair ruisseau,
De mousse et de fleurs tapissée,
N'entretiens jamais ma pensée.
Que du murmure de ton eau.

Bannissons la flatteuse idée
Des honneurs que m'avaient promis
Mon savoir-faire et mes amis,
Tous deux maintenant en fumée.

Je trouve ici tous les plaisirs,
D'une condition commune;
Avec l'état de ma fortune,
Je mets de niveau mes désirs.

Ah! quelle riante peinture
Chaque jour se montre à mes yeux,
Des trésors dont la main des dieux,
Se plaît d'enrichir la nature.

Quel plaisir de voir les troupeaux,
Quand le midi brûle l'herbette,
Rangés autour de la houlette,
Chercher l'ombre sous les ormeaux !

Puis, sur le soir, à nos musettes
Ouïr répondre les échos,
Et retentir tous nos coteaux
De hautbois et de chansonnettes !

Mais hélas ! ces paisibles jours
Coulent avec trop de vîtesse;
Mon indolence et ma paresse
N'en peuvent arrêter le cours.

Déjà la vieillesse s'avance,
Et je verrai dans peu la mort
Exécuter l'arrêt du sort
Qui m'y livre sans espérance,

Fontenai, lieu délicieux,
Où je vis d'abord la lumière,
Bientôt au bout de ma carrière
Chez toi je joindrai mes aïeux.

Muses qui dans ce lieu champêtre
Avec soin me fîtes nourrir;
Beaux arbres, qui m'avez vu naître,
Bientôt vous me verrez mourir.

Cependant du frais de votre ombre
Il faut sagement profiter,
Sans regret, prêt à vous quitter
Pour ce manoir terrible et sombre;

Où des arbres dont tout exprès,
Pour un doux et plus long usage,
Mes mains ornèrent ce bocage,

Nul ne me suivra qu’un cyprès.
Ormeaux, young elms; musettes, bagpipes ; bocage, grove.

SCÈNE DU LÉGATAIRE (COMÉDIE).

(REGNARD.) Géronte, vieillard, étant malade, avait envoyé chercher M. Scrupule, notaire, pour lui dicter son testament. Lorsqu'il arrive, Crispin, valet d'Eraste, neveu de Géronte, s'enveloppe dans la robe de chambre de ce dernier, et, de concert avec Eraste et Lisette, servante, dicte un faux testament sous le nom du vieillard. M. Scrupule prend ses notes, s'en retourne rédiger l'acte, et revient pour le lire à Géronte et le lui faire signer.

Géronte. Ici depuis longtemps vous êtes attendu.
M. Scrupule. Certes, je suis ravi, monsieur, qu'en moins

d'une heure,
Vous jouissiez déjà d'une santé meilleure.
Je savais bien qu'ayant fait votre testament,
Vous sentiriez bientôt quelque soulagement;
Le corps se porte mieux lorsque l'esprit se trouve
Dans un parfait repos.
Gér.

Tous les jours je l'éprouve.
M. Scr. Voici donc le papier que selon vos desseins
Je vous avais promis de remettre en vos mains.
Gér. Quel papier, s'il vous plait ? pourquoi, pour quelle

affaire ? M. Scr. C'est votre testament que vous venez de faire.

« PreviousContinue »