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J'arrive, je l'appelle; et, me tendant la main,
Il ouvre un meil mourant qu'il referme soudain :
“Le ciel,” dit-il, “m'arrache une innocente vie.
Prends soin après ma mort de la triste Aricie,
Cher ami. Si mon père, un jour désabusé,
Plaint le malheur d'un fils, faussement accusé,
Pour apaiser mon sang et mon ombre plaintive,
Dis-lui qu'avec douceur il traite sa captive;
Qu'il lui rende .” A ce mot, ce héros expiré,
N'a laissé dans mes bras qu'un corps défiguré :
Triste objet où des dieux triomphe la colère,
Et
que

méconnaîtrait l'oeil même de son père. Le crin s'est hérissé, the mane bristled up; gros bouillons, large bubblings; onde, water; écume, foam; cornes, horns; écailles, scales; javelots, darts ; lancé, thrown ; flanc, side ; blessure, wound; frein, curb; mors, bit ; aiguillons, goads ; essieu, axle-tree; crie, cracks; éclat, pieces ; fracassé, shattered ; embarrassé, entangled; fougue, heat; se ralentit, relents ; ronces, brambles.

ÉLÉVATION D’ESTHER.

(J. RACINE, TRAGÉDIE D’ESTHER.)
Peut-être on t'a conté la fameuse disgrâce
De l'altière Vasthi dont j'occupe la place,
Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit,
La chassa de son trône ainsi que de son lit.
Mais il ne put si tôt en bannir la pensée :
Vasthi régna longtemps dans son âme offensée.
Dans ses nombreux états il fallut donc chercher
Quelque nouvel objet qui l'en pût détacher.
De l'Inde à l'Hellespont ses esclaves coururent.
Les filles de l'Egypte à Suze comparurent;
Celles mêmes du Parthe et du Scythe indompté
Y briguèrent le sceptre offert à la beauté.
On m'élevait alors, solitaire et cachée,
Sous les yeux vigilants du sage Mardochée.
Tu sais combien je dois à ses heureux secours ;
La mort m'avait ravi les auteurs de mes jours ;
Mais lui, voyant en moi la fille de son frère,
Me tint lieu, chère Elise, et de père et de mère.
Du triste état des Juifs jour et nuit agité,
Il me tira du sein de mon obscurité ;

Et, sur mes faibles mains fondant leur délivrance, Il me fit d'un empire accepter l'espérance. A ses desseins secrets tremblante j'obéis: Je vins, mais je cachai ma race et mon pays. Qui pourrait cependant t'exprimer les cabales Que formait en ces lieux ce peuple de rivales, Qui toutes, disputant un si grand intérêt, Des yeux d'Assuérus attendaient leur arrêt? Chacune avait sa brigue et de puissants suffrages. L'une d'un sang fameux vantait les avantages: L'autre, pour se parer de superbes atours, Des plus adroites mains empruntait les secours; Et moi, pour toute brigue et pour tout artifice, De mes larmes au ciel j'offrais le sacrifice, Enfin on m'annonça l'ordre d’Assuérus. Devant ce fier monarque, Elise, je parus. Dieu tient le cour des rois entre ses mains puissantes; Il fait que tout prospère aux âmes innocentes, Tandis qu'en ses projets l'orgueilleux est trompé. De mes faibles attraits le roi parut frappé; Il m'observa longtemps dans un sombre silence, Et le ciel, qui pour moi fit pencher la balance, Dans ce temps-là, sans doute, agissait sur son cæur. Enfin avec des yeux où régnait la douceur, “Soyez reine,” dit-il; et dès ce moment même, De sa main sur mon front posa son diadème. Pour mieux faire éclater sa joie et son amour, Il combla de présents tous les grands de sa cour. Et même ses bienfaits, dans toutes ses provinces, Invitèrent le peuple aux noces de leurs princes. Hélas, durant ces jours de joie et de festins, Quelle était en secret ma honte et mes chagrins ! Esther, disais-je, Esther, dans la pourpre est assise, La moitié de la terre à son sceptre est soumise, Et de Jérusalem l'herbe cache les murs; Sion, repaire affreux de reptiles impurs, Voit de son temple saint les pierres dispersées, Et du Dieu d'Israël les fêtes sont cessées ! Cependant mon amour pour notre nation A rempli ce palais de filles de Sion, Jeunes et tendres fleurs, par le sort agitées, Sous un ciel étranger comme moi transplantées.

Dans un lieu séparé de profanes témoins, i
Je mets à les former mon étude et mes soins;
Et c'est là que fuyant l'orgueil du diadème,
Lasse de vains honneurs, et me cherchant moi-même;
Aux pieds de l'Eternel je viens m'humilier,
Et goûter le plaisir de me faire oublier.

FRAGMENT DE LA TRAGÉDIE D'IPHIGÉNIE

EN AULIDE.

(J. RACINE.) Agamemnon attend Iphigénie à l'autel pour l'immoler aux dieux. Mais comme elle tarde trop longtemps à paraître, il vient lui-même la demander. Il la trouve avec sa mère, qui l'avait retenue auprès d'elle. Ne croyant point que Clytemnestre et sa fille soient instruites du sacrifice qui se prépare, il presse Iphigénie de se rendre à l'autel, sous prétexte de l'unir à Achille; mais il ne peut se méprendre aux larmes que laissent échapper les princesses. Arcas, s'écrie-t-il, Arcas, tu m'as trahi! Iphigénie, (à Agamemnon,')

Mon père,
Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi !
Quand vous commanderez, vous serez obéi.
Ma vie est votre bien : vous voulez la reprendre ;
Vos ordres, sans détour, pouvaient se faire entendre.
D’un oil aussi content, d'un cæur aussi soumis
Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis,
Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,
Tendre au fer de Calchas? une tête innocente;
Et, respectant le coup' par vous-même ordonné,
Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné.
Si pourtant ce respect,* si cette obéissance
Paraît digne à vos yeux d'une autre récompense;
Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis,
J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis
Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie
Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie,
Ni qu'en me l'arrachant un sévère destin,
Si près de ma naissance, en eût marqué la fin.
Fille d'Agamemnon, c'est moi qui, la première,
Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père ;
(1) Pron. Agameme-non.

(4) Pron. respec.
(2) Pron. Calcáss.

(5) Pron. an-nu-i. (3) Pron. cou.

(6) Pron, dou non.

du coup

C'est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux,
Vous ai fait de ce nom remercier les dieux,
Et pour qui, tant de fois prodiguant vos caresses,
Vous n'avez point du sang dedaigné les faiblesses.
Hélas ! Avec plaisir je me faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter,
Et, déjà d'Ilion présageant la conquête,
D'un triomphe si beau je préparais la fête.
Je ne m'attendais pas que, pour le commencer,
Mon sang' fût le premier que vous dussiez verser.
Non
que la
peur

dont je suis menacée
Me fasse rappeler votre bonté passée :
Ne craignez rien : mon cœur, de votre honneur jaloux,
Ne fera point rougir un père tel que vous ;
Et, si je n'avais eu que ma vie à défendre,
J'aurais su renfermer un souvenir si tendre.
Mais à mon triste sort,“ vous le savez, Seigneur,
Une mère, un amant, attachaient leur bonheur.
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devait éclairer notre illustre hyménée.
Déja, sûr de mon cæur à sa flamme promis,
Il s'estimait heureux; vous me l'aviez permis.
Il sait votre dessein, jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous, et vous voyez ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
Agamemnon. Ma fille, il est trop vrai. J'ignore pour

quel crime
La colère des dieux demande une victime.
Mais ils vous ont nommée : un oracle cruel
Veut qu'ici votre sang coule sur un autel.
Pour défendre vos jours de leurs lois meurtrières,
Mon amour n'avait pas attendu vos prières.
Je ne vous dirai point combien* j'ai résisté ;
Croyez-en cet amour par vous-même attesté.
Cette nuit même encore, on a pu vous le dire,
J'avais révoqué l'ordre où l'on me fit souscrire.
Sur l'intérêt des Grecs vous l'aviez emporté :
Je vous sacrifiais mon rang, ma sûreté ;
Arcas allait du camp 6 vous défendre l'entrée :
Les dieux n'ont pas voulu qu'il vous ait rencontrée ;
(1) Pron. san.

(4) Pron. conbi-ein.
(2) Pron. sor.

(5) Pron. ran. (3) Pron. effir.

(6) Pron. can.

Ils ont trompé les soins d'un père infortuné,
Qui protégeait en vain ce qu'ils ont condamné.
Ne vous assurez point sur ma faible puissance :
Quel frein pourrait d'un peuple arrêter la licence,
Quand les dieux, nous livrant à son zèle indiscret,
L'affranchissent d'un joug qu'il portait à regret ?
Ma le, il faut céder : votre heure est arrivée.
Songez bien dans. quel rang vous êtes élevée.
Je vous donne un conseil qu'à peine je reçoi ;
Du coup qui vous attend vous mourrez moins que

moi.
Montrez, en expirant, de qui vous êtes née;
Faites rougir ces dieux qui vous ont condamnée.
Allez; et que les Grecs, qui vous vont immoler,
Reconnaissent mon sang en le voyant couler.
Clytemnestre, (à Agamemnon.) Vous ne démentez point

une race funeste;
Oui, vous êtes le sang d'Atrée et de Thyeste : 2
Bourreau de votre fille, il ne vous reste enfin
Que d'en faire à sa mère un horrible festin.
Barbare! C'est donc là cet heureux sacrifice
Que vos soins préparaient avec tant d'artifice !
Quoi! l'horreur de souscrire à cet ordre inhumain
N'a

'a pas, en le traçant, arrêté votre main !
Pourquoi feindre à nos yeux une fausse tristesse ?
Pensez-vous par des pleurs prouver votre tendresse ?
Où sont-ils ces combats que vous avez rendus ?
Quels flots de sang pour elle avez-vous répandus ?
Quel débris parle ici de votre résistance ?
Quel champ couvert de morts me condamne au silence ?
Voilà par quels témoins il fallait me prouver
Cruel, que votre amour a voulu la sauver.
Un oracle fatal ordonne qu'elle expire !
Un oracle dit-il tout ce qu'il semble dire ?
Le ciel, le juste ciel, par le meurtre honoré,
Du
sang

de l'innocence est-il donc altéré ?
Si du crime d'Hélène on punit sa famille,
Faites chercher à Sparte Hermione sa fille;
Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix
Sa coupable moitié dont il est trop épris.
Mais vous, quelles fureurs vous rendent sa victime?
Pourquoi vous imposer la peine de son crime?
(1) Pron. Clitème-nesstre.

(3) Pron. tou.
(2) Pron. Tiesste.

(4) Pron. Ménéláss

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