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VERS ALLÉGORIQUES DE MADAME DESHOULIÈRES À SES ENFANS.

Dans ces prés fleuris
Qu'arrose la Seine,

Cherchez qui vous mène,
Mes chères brebis.
J'ai fait, pour vous rendre
Le destin plus doux,
Ce qu'on peut attendre
D'une amitié tendre:
Mais son long courroux
Détruit, empoisonne
Tous mes soins pour vous,
Et vous abandonne
Aux fureurs des loups.
Seriez-vous leur proie,
Aimable troupeau,
Vous de ce hameau
L'honneur et la joie;
Vous qui, gras et beau,
Me donniez sans cesse,
Sur l'herbette épaisse,
Un plaisir nouveau ?
Que je vous regrette!
Mais il faut céder :
Sans chien, sans houlette,
Puis-je vous garder?
L'injuste fortune

Me les a ravis.

En vain j'importune
Le ciel par mes cris;
Il rit de mes craintes,
Et sourd à mes plaintes,
Houlette ni chien,
Il ne me rend rien.
Puissiez-vous, contentes,
Et sans mon secours,
Passer d'heureux jours,
Brebis innocentes,
Brebis, mes amours!

Que Pan vous défende:
Hélas! il le sait,
Je ne lui demande
Que ce seul bienfait.
Oui, brebis chéries,
Qu'avec tant de soin
J'ai toujours nourries,
Je prends à témoin
Ces bois, ces prairies,
Que, si les faveurs
Du Dieu des pasteurs
Vous gardent d'outrages,
Et vous font avoir,
Du matin au soir,
De gras pâturages,
J'en conserverai
Tant que je vivrai,
La douce mémoire,
Et que mes chansons,
En mille façons,
Porteront sa gloire,
Du rivage heureux
Où, vif et pompeux,
L'astre qui mesure
Les nuits et les jours,
Commençant son cours,
Rend à la nature
Toute sa parure,
Jusqu'en ces climats
Où, sans doute, las
D'éclairer le monde,
Il va chez Téthys
Rallumer dans l'onde

Ses feux amortis.

Prés, meadows; courroux, wrath; loups, wolves; hameau, hamlet; herbette, tender grass; houlette, crook; ravis, taken away; prairies, meadows; amortis, faint.

SCÈNES D'ATHALIE.
(J. RACINE.)

ACTE PREMIER.

SCÈNE IV.

Le Chœur.

Tout le Choeur chante. Tout l'Univers est plein de sa

magnificence;

Qu'on l'adore ce Dieu, qu'on l'invoque à jamais :
Son empire a des temps précédé la naissance;
Chantons, publions ses bienfaits.

Une voix seule. En vain l'injuste violence
Au peuple qui le loue imposerait silence:
Son nom ne périra jamais.

Le jour annonce au jour sa glorie et sa puissance,
Tout l'univers est plein de sa magnificence.

Chantons, publions ses bienfaits.

Tout le Chœur répète. Tout l'Univers est plein de sa magnificence.

Chantons, publions ses bienfaits.

Une voix seule. Il donne aux fleurs leur aimable peinture. Il fait naître et mûrir les fruits.

Il leur dispense avec mesure

Et la chaleur des jours et la fraîcheur des nuits.
Le champ qui les reçut, les rend avec usure.

Une autre. Il commande au soleil d'animer la nature,
Et la lumière est un don de ses mains.

Mais sa loi sainte, sa loi pure

Est le plus riche don qu'il ait fait aux humains.
Une autre. O mont de Sinaï, conserve la mémoire
De ce jour à jamais auguste et renommé,

Quand sur ton sommet enflammé,
Dans un nuage épais le Seigneur enfermé
Fit luire aux yeux mortels un rayon de sa gloire :
Dis-nous pourquoi ces feux et ces éclairs,
Ces torrens de fumée, et ce bruit dans les airs,
Ces trompettes et ce tonnerre:

Venait-il renverser l'ordre des élémens?
Sur ses antiques fondemens

Venait-il ébranler la terre ?

Une autre. Il venait révéler aux enfans des Hébreux
De ses préceptes saints la lumière immortelle.
Il venait à ce peuple heureux

Ordonner de l'aimer d'une amour éternelle.
Tout le Chœur. O divine, ô charmante loi !
O justice! O bonté suprême!

Que de raisons, quelle douceur extrême,

D'engager à ce Dieu son amour et sa foi !

Une voix seule. D'un joug cruel il sauva nos aïeux: Les nourrit au désert d'un pain délicieux.

Il nous donne ses loix, il se donne lui-même.

Pour tant de biens, il commande qu'on l'aime.

Le Chœur. O justice! O bonté suprême!

La même voix. Des mers pour eux il entr'ouvrit les eaux; D'un aride rocher fit sortir des ruisseaux.

Il nous donne ses loix, il se donne lui-même.

Pour tant de biens, il commande qu'on l'aime.

Le Chœur. O divine, ô charmante loi !

Que de raisons, quelle douceur extrême,

D'engager à ce Dieu son amour et sa foi!

Une autre voix seule. Vous qui ne connaissez qu'une crainte servile,

Ingrats, un Dieu si bon ne peut-il vous charmer?
Est-il donc à vos cœurs, est-il si difficile

Et si pénible de l'aimer?

L'esclave craint le tyran qui l'outrage;
Mais des enfans l'amour est le partage.

Vous voulez que ce Dieu vous comble de bienfaits,
Et ne l'aimer jamais.

Tout le Chour. O divine, ô charmante loi!
O justice, ô bonté suprême!

Que de raisons, quelle douceur extrême,

D'engager à ce Dieu son amour et sa foi?

Chœur, chorus; luire, to shine; joug, yoke.

ACTE SECOND.

SCÈNE V.

3

Mathan, Athalie, Abner, suite d'Athalie.

Mat. Grande Reine, est-ce ici votre place? Quel trouble vous agite, et quel effroi vous glace?

(1) Pron. Mátan.

(2) Pron. Atali.

(3) Pron. Abnerre.

Parmi vos ennemis que venez-vous chercher?
De ce temple profane osez-vous approcher?
Avez-vous dépouillé cette haine si vive?

Ath. Prêtez-moi l'un et l'autre une oreille attentive. Je ne veux point ici rappeler le passé,

Ni vous rendre raison du sang que j'ai versé.
Ce que j'ai fait, Abner, j'ai cru le devoir faire,
Je ne prends point pour juge un peuple téméraire.
Quoi que son insolence ait osé publier,
Le Ciel même a pris soin de me justifier.
Sur d'éclatans succès ma puissance établie,
A fait jusqu'aux deux mers respecter Athalie.
Par moi Jérusalem goûte un calme profond;
Le Jourdain ne voit plus l'Arabe vagabond,
Ni l'altier Philistin, par d'éternels ravages,
Comme aux temps de vos rois désoler ses rivages.
Le Syrien me traite et de reine et de sœur.
Enfin de ma maison le perfide oppresseur,
Qui devait jusqu'à moi pousser sa barbarie,
Jéhu, le fier Jéhu tremble dans Samarie.
De toutes parts pressé par un puissant voisin,
Que j'ai su soulever contre cet assassin,

Il me laisse en ces lieux souveraine maîtresse.
Je jouissais en paix du fruit de ma sagesse.

Mais un trouble importun vient depuis quelques jours
De mes prospérités interrompre le cours.

Un songe (me devrais-je inquiéter d'un songe?)
Entretient dans mon cœur un chagrin qui le ronge.
Je l'évite partout, partout il me poursuit.
C'était pendant l'horreur, d'une profonde nuit;
Ma mère Jézabel devant moi s'est montrée,
Comme au jour de sa mort pompeusement parée ;
Ses malheurs n'avaient point abattu sa fierté,
Même elle avait encor cet éclat emprunté,
Dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage,
Pour réparer des ans l'irréparable outrage.
Tremble, m'a-t-elle dit, fille digne de moi.
Le cruel Dieu des Juifs l'emporte aussi sur toi.
Je te plains de tomber dans ses mains redoutables,
Ma fille. En achevant ces mots épouvantables,
Son ombre vers mon lit a paru se baisser;
Et moi, je lui tendais les mains pour l'embrasser.
Mais je n'ai plus trouvé qu'un horrible mélange
D'os et de chair meurtris, et traînés dans la fange;

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