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Sur un tapis de Turquie
Le couvert se trouva mis.
Je laisse à penser la vie
Que firent ces deux amis.
Le régal fut fort honnête;
Rien ne manquait au festin :
Mais quelqu'un troubla la fête
Pendant qu'ils étaient en train.
A la porte de la salle
Ils entendirent du bruit:
Le rat de ville detale :
Son camarade le suit.
Le bruit cesse, on se retire:
Rats en campagne aussitôt:
Et le citadin de dire:
Achevons tout notre rôt.
C'est assez, dit le rustique :
Demain vous viendrez chez moi.
Ce n'est pas que je me pique
De tous vos festins de roi:
Mais rien ne vient m'interrompre;
Je

mange tout à loisir.
Adieu donc. Fi du plaisir

Que la crainte peut corrompre. Reliefs, remnants; ortolans, small birds ; la vie que firent, how feasted; régal, treat; honnête, good; manquait, was wanting ; festin, banquet; étaient en train, were eating ; détale, ran away; en campagne (on the field), returned ; citadin, citizen; de dire, said; achevons, let us finish; rôt, roast beef ; rustique, clown ; me pique, boast; à loisir (leisurely), quietly; fi du, fie upon.

LA MORT ET LE BÜCHERON.

(LE MÊME.)
Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée,
Sous le faix du fagot aussi bien que
Gémissant et courbé, marchait à pas pesants,
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
Enfin, n'en pouvant plus d'efforts et de douleur,
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.

des ans

Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ?
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
Point de pain quelquefois, et jamais de repos :
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,

Le créancier, et la corvée,
Lui font d'un malheureux la peinture achevée.
Il appelle la Mort. Elle vient sans tarder,

Lui demande ce qu'il faut faire.

C'est, dit-il, afin de m'aider
A recharger ce bois; tu ne tarderas guère.

Le trépas vient tout guérir;
Mais ne bougeons d'où nous sommes :
PLUTÔT SOUFFRIR QUE MOURIR,

C'est la devise des hommes. Mort, death; bûcheron, wood-cutter ; ramée, branches ; faix, weight; gémissant, lamenting; courbé, bent; pesants, heavy; de gagner, to get; chaumine, thatched hut; enfumée, smoky; n'en pouvant plus, exhausted; machine ronde, the earth; impôts, taxes ; créancier, creditor; corvée, statute-labour; un malheureux, a wretch; achevée, perfect; à recharger, to put on my shoulders again ; ne tarderas guère, won't be long ; trépas, death; guérir, cure; ne bougeons, let us not stir; plutôt, better; devise, motto.

LE RENARD ET LA CIGOGNE.

(LE MÊME.)
Compère le renard se mit un jour en frais,
Et retint à dîner commère la cigogne.
Le régal fut petit et sans beaucoup d'apprêts :

Le galant, pour toute besogne,
Avait un brouet clair; il vivait chichement.
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette :
La cigogne au long bec n'en put attraper miette;
Et le drôle eut lapé le tout en un moment.

Pour se venger de cette tromperie,
A quelque temps de là, la cigogne le prie.
Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis

Je ne fais point cérémonie.
A l'heure dite, il courut au logis

De la cigogne son hôtesse;
Loua très fort sa politesse;

Trouva le diner cuit à point:
Bon appétit surtout; renards n'en manquent point.

Il se réjouissait à l'odeur de la viande
Mise en menus morceaux, et qu'il croyait friande.

On servit, pour l'embarrasser, ,
En un vase à long col et d'étroite embouchure.
Le bec de la cigogne y pouvait bien passer;
Mais le museau du sire était d'autre mesure.
Il lui fallut à jeun retourner au logis,
Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris,

Serrant la queue, et portant bas l'oreille.

Trompeurs, c'est pour vous que j'écris :

Attendez-vous à la pareille. Renard, fox; cigogne, stork; compère, master ; frais, expense; commère, mistress ; régal, treat; apprêts (preparations), dishes ; le galant, the gentleman; besogne (business), fare; brouet, broth, soup; clair, thin; vivait chichement, lived close, stingily; attraper miette, catch a bit; le drôle, the rogue ; lapé, licked up; tromperie, cheat; prie, invites ; heure dite, appointed time; loua, praised ; très fort, very much ; cuit à point (cooked), ready in time, or it may be understood cooked to perfection; menus, small, thin; friande, dainty ; pour l'embarrasser, to trick him; col, neck i étroite embouchure, narrow opening; museau, muzzle; du sire, of the gentleman; mesure (measure), size; il lui fallut, he was obliged ; à jeun, fasting ; serrant la queue, his tail between his legs ; portant bas l'oreille, his ears down; attendez-vous à la pareille, expect to be served the like.

LE CHÊNE ET LE ROSEAU.

(LE MÊME.)
Le chêne un jour dit au roseau :
Vous avez bien sujet d'accuser la nature;
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;

Le moindre vent qui d'aventure
Fait rider la face de l'eau

Vous oblige à baisser la tête;
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d'arrêter les rayons du soleil

Brave l'effort de la tempête.
Tout vous est aquilon, tout me semble zephyr.
Encor si vous naissiez à l'abri du feuillage

Dont je couvre le voisinage,
Vous n'auriez pas tant à souffrir;
Je vous défendrais de l'orage:

Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent.

La nature envers vous me semble bien injuste.
Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
Part d'un bon naturel : mais quittez ce souci ;

Les vents me sont moins qu'à vous redoutables.
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici

Contre leurs coups épouvantables

Résisté sans courber le dos.
Mais attendons la fin. Comme il disait ces mots,
Du bout de l'horizon accourt avec furie

Le plus terrible des enfants
Que le nord eût portés jusques là dans ses flancs.

L'arbre tient bon; le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts,

Et fait si bien qu'il déracine
Celui de qui la tête au ciel était voisine,

Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts. Chêne, oak; roseau, reed; roitelet, wren; pesant fardeau, heavy burden ; d'aventure, by chance; cependant que, whilst; aquilon (north wind), high wind; encore, at least; orage, storm; humides bords, damp borders ; envers, towards; arbuste, shrub; part, comes; souci, care; redoutables, formidable; plie, bend; ne romps pas, do not break; courber, bending ; accourt, comes, rushes; flancs, sides ; tient bon, stands firm, resists; déracine, roots up.

LE LOUP ET LA CIGOGNE.

(LE MÊME.)
Les loups mangent gloutonnement.
Un loup donc étant de frairie
Se pressa, dit-on, tellement,

Qu'il en pensa perdre la vie :
Un os lui demeura bien avant au gosier.
De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier,

Près de là passe une cigogne.

Il lui fait signe; elle accourt.
Voilà l'opératrice aussitôt en besogne.
Elle retira l'os: puis, pour un si bon tour,

Elle demanda son salaire.
Votre salaire ! dit le loup:
Vous riez, ma bonne commère !

Quoi ! ce n'est pas encor beaucoup
D'avoir de mon gosier retiré votre cou?

Allez, vous êtes une ingrate:
Ne tombez jamais sous ma patte.

Loup, wolf ; cigogne, stork; gloutonnement, greedily; frairie, merry make ; en pensa, was likely; avant au gosier, deep in his throat; de bonheur, luckily; accourt, hastens to him; en besogne, at work ; retira l'os, extracted the bone ; tour, turn; riez, are joking; ma bonne commère, my good lady; ne tombez jamais sous ma patte, never come within

my reach.

LE CHAT ET LE VIEUX RAT.

(LE MÊME.)
J'ai lu, chez un conteur de fables,
Qu'un second Rodilard, l'Alexandre des chats,

L'Attila, le fléau des rats,
Rendait ces derniers misérables :
J'ai lu, dis-je, en certain auteur,

Que ce chat exterminateur,
Vrai Cerbère, était craint une lieue à la ronde :
Il voulait de souris dépeupler tout le monde.
Les planches qu'on suspend sur un léger appui,

La mort-aux-rats, les souricières,
N'étaient que jeux au prix de lui.
Comme il voit que dans leurs tanières,

Les souris étaient prisonnières,
Qu'elles n'osaient sortir, qu'il avait beau chercher,
Le galant fait le mort, et du haut d'un plancher
Se pend la tête en bas : la bête scélérate
A de certains cordons se tenait par la patte.
Le peuple des souris croit que c'est châtiment,
Qu'il a fait un larcin de rôt ou de fromage,
Egratigné quelqu'un, causé quelque dommage ;
Enfin, qu'on a pendu le mauvais garnement.

Toutes, dis-je, unanimement
Se promettent de rire à son enterrement,
Mettent le nez à l'air, montrent un peu la tête,

Puis rentrent dans leurs nids à rats,
Puis ressortant font quatre pas,
Puis enfin se mettent en quête.

Mais voici bien une autre fête :
Le pendu ressuscite, et, sur ses pieds tombant,

Attrape les plus paresseuses.
Nous en savons plus d'un, dit-il en les gobant:
C'est tour de vieille guerre; et vos cavernes creuses

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