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Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire, (à Elmire.) Et sans ... Adieu, ma bru; je ne veux plus

rien dire. Sachez que pour céans j'en rabats de moitié, Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pié. (donnant un soufflet d Flipote.) Allons, vous, vous rêvez, et

bayez aux corneilles.

Je saurai vous frotter les oreilles. Marchons, gaupe, marchons.

:

SCÈNE II.

Cléante, Dorine.
Clé.

Je n'y veux point aller,
De peur qu'elle ne vînt encor me quereller ;
Que cette bonne femme
Dor.

Ah! certes, c'est dommage
Qu'elle ne vous ouît tenir un tel langage :
Elle vous dirait bien qu'elle vous trouve bon,
Et qu'elle n'est point d'âge à lui donner ce nom.

Clé. Comme elle s'est pour rien contre nous échauffée ! Et que

de son Tartufe elle paraît coiffée ! Dor. Oh! vraiment, tout cela n'est rien au prix du fils : Et, si vous l'aviez vu, vous diriez, c'est bien pis ! Nos troubles l'avaient mis sur le pied d'homme sage, Et, pour servir son prince, il montra du courage : Mais il est devenu comme un homme hébété, Depuis que de Tartufe on le voit entêté ; Il l'appelle son frère, et l'aime dans son âme Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, fille, et femme. C'est de tous ses secrets l'unique confident, Et de ses actions le directeur prudent; Il le choie, il l'embrasse ; et pour une maîtresse On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse. A table, au plus haut bout il veut qu'il soit assis; Avec joie il l'y voit manger autant que six; Les bons morceaux de tout, il faut qu'on les lui cède ; Et, s'il vient à roter, il lui dit, Dieu vous aide! Enfin il en est fou ; c'est son tout, son héros; Il l'admire à tous coups, le cite à tous propos ; Ses moindres actions lui semblent des miracles, Et tous les mots qu'il dit sont pour lui des oracles.

Lui, qui connait sa dupe, et qui veut en jouir,
Par cent dehors fardés a l'art de l'éblouir.
Son cagotisme en tire, à toute heure, des sommes,
Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes.
Il n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garçon
Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon;
Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,
Et jeter nos rubans, notre rouge et nos mouches.
Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains
Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints,
Disant que nous mêlions, par un crime effroyable,
Avec la sainteté les parures du diable.

venu

SCÈNE III. Elmire, Mariane, Damis, Cléante, Dorine. Elm. (à Cléante.) Vous êtes bien heureux de n'être point Au discours qu'à la porte elle nous a tenu. Mais j'ai vu mon mari; comme il ne m'a point vue, Je veux aller là-haut attendre sa venue. Clé. Moi, je l'attends ici pour

moins d'amusement; Et je vais lui donner le bon jour seulement.

SCÈNE IV.

Cléante, Damis, Dorine.
Dam. De l'hymen de ma soeur touchez-lui quelque

chose.
J'ai soupçon que Tartufe à son effet s'oppose,
Qu'il oblige mon père à des détours si grands;
Et vous n'ignorez pas quel intérêt j'y prends.
Si même ardeur enflamme et ma scur et Valère,
La seur de cet ami, vous le savez, m'est chère.
Et s'il fallait .
Dor.

Il entre.

SCÈNE V.

Orgon, Cléante, Dorine.
Or.

Ah! mon frère, bon jour.
Clé. Je sortais, et j'ai joie à vous voir de retour.
La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie.

Dor.

Or. Dorine . . (à Cléante.) Mon beau-frère, attendez,

je vous prie. Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci, Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici. (à Dorine.) Tout s'est-il, ces deux jours, passé de bonne

sorte ? Qu'est-ce qu'on fait céans ? comme est-ce qu'on s'y porte ?

Dor. Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir,
Avec un mal de tête étrange à concevoir.

Or. Et Tartufe ?
Dor.

Tartufe! il se porte à merveille,
Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.
Or. Le pauvre

homme!

Le soir, elle eut un grand dégoût, Et ne put, au souper, toucher à rien du tout. Tant sa douleur de tête était encor cruelle !

Or. Et Tartufe ?
Dor.

Il soupa, lui tout seul, devant elle;
Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
Avec une moitié de gigot en hachis.

Or. Le pauvre homme!
Dor.

La nuit se passa tout entière
Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière ;
Des chaleurs l'empêchaient de pouvoir sommeiller,
Et jusqu'au jour, près d'elle, il nous fallut veiller.

Or. Et Tartufe?
Dor.

Pressé d'un sommeil agréable,
Il passa dans sa chambre au sortir de la table;
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.

Or. Le pauvre homme!
Dor.

A la fin, par nos raisons gagnée,
Elle se résolut à souffrir la saignée;
Et le soulagement suivit tout aussitôt.

Or. Et Tartufe?
Dor.

Il reprit courage comme il faut;
Et, contre tous les maux fortifiant son âme,
Pour réparer le sang qu'avait perdu madame,
But, à son déjeûné, quatre grands coups de vin.

Or. Le pauvre homme!
Dor.

Tous deux se portent bien enfin;
Et je vais à madame annoncer, par avance,
La part que vous prenez à sa convalescence.

SCÈNE VI.

Orgon, Cléante. Clé. A votre nez, mon frère, elle se rit de vous : Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux, Je vous dirai tout franc que c'est avec justice. A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice? Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui A vous faire oublier toutes choses pour lui; Qu'après avoir chez vous réparé sa misère, Vous en veniez au point . . .? Or.

Alte-là, mon beau-frère; Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.

Clé. Je ne le connais pas, puisque vous le voulez; Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être ..

Or. Mon frère, vous seriez charmé de le connaître, Et vos ravissements ne prendraient point de fin. C'est un homme . . . qui ... ah!.. un homme.

un homme enfin Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde, Et comme du fumier regarde tout le monde. Oui, je deviens tout autre avec son entretien; Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien, De toutes amitiés il détache mon âme; Et je verrais mourir frère, enfants, mère, et femme, Que je m'en soucierais autant que de cela.

Clé. Les sentiments humains, mon frère, que voilà !

Or. Ah! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre, Vous auriez pris pour lui l'amitié que je montre. Chaque jour à l'église il venait, d'un air doux, Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux. Il attirait les yeux de l'assemblée entière Par l'ardeur dont au ciel il poussait sa prière ; Il faisait des soupirs, de grands élancements, Et baisait humblement la terre à tous moments : Et, lorsque je sortais, il me dévançait vite Pour m'aller, à la porte, offrir de l'eau bénite. Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitait, Et de son indigence, et de ce qu'il était, Je lui faisais des dons : mais, avec modestie, Il me voulait toujours en rendre une partie.

:

C'est trop, me disait-il, c'est trop de la moitié;
Je ne mérite pas de vous faire pitié.
Et quand je refusais de le vouloir reprendre,
Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.
Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,
Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.
Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même
Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême;
Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux,
Et plus que moi dix fois il s'en montre jaloux.
Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle:
Il s'impute à péché la moindre bagatelle;

à
Un rien presque suffit pour le scandaliser;
Jusques-là qu'il se vint, l'autre jour, accuser
D'avoir pris une puce en faisant sa prière,
Et de l'avoir tuée avec trop de colère.

Clé. Parbleu! vous es fou, mon frère, que je croi.
Avec de tels discours vous moquez-vous de moi ?
Et que prétendez-vous ? Que tout ce badinage

Or. Mon frère, ce discours sent le libertinage :
Vous en êtes un peu dans votre âme entiché;
Et, comme je vous l'ai plus de dix fois prêché,
Vous vous attirerez quelque méchante affaire.

Clé. Voilà de vos pareils le discours ordinaire :
Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux.
C'est être libertin que d'avoir de bons yeux ;
Et qui n'adore pas de vaines simagrées
N'a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
Allez, tous vos discours ne me font point de peur;
Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cour.
De tous vos façonniers on n'est point les esclaves.
Il est de faux dévots ainsi que de faux braves :
Et comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit
Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de

bruit, Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace, Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace. Hé quoi ! vous ne ferez nulle distinction Entre l'hypocrisie et la dévotion ? Vous les voulez traiter d'un semblable langage, Et rendre même honneur au masque qu'au visage, Egaler l'artifice à la sincérité, Confondre l'apparence avec la vérité,

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