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successions; comme s'il suffisait qu'un phénomène se montrât constamment à la suite d'un autre, pour lui devoir son existence.

A la cause, à la force, au principe, se lie la création, dont vous chercheriez vainement l'i. dée dans quelqu'un de vos sentimens, mais dont le raisonnement vous donnera la certi

tude.

· Dans le sentiment de votre succession, de la · succession des actes de votre esprit, de la suc

cession de vos idées, vous trouverez, ayonsnous dit, les idées de succession, de temps, de durée.

Or dans ces idées qui nous représentent le passé, le présent, et même l'avenir, vous verrez l'étonnante propriété par laquelle nous sentons notre existence passée dans notre existence actuelle; et vous chercherez à vous rendre raison de la mémoire.

Vous saisirez cette occasion pour restituer à Descartes une découverte que, mal à propos, on attribue à Locke; savoir , que nous ne connaissons le temps, ou la durée successive des êtres, que par la succession de nos idées et de nos pensées. Voici ce qu'on trouve dans une lettre de Descartes. i.« Prius et posterius durationis cujuscumque mihi innotescit, per prius et posterius durationis successivce quam in cogitatione meá deprehendo. »

« L'avant et l'après de toute durée m'est connu par l'avant et l'après de la durée successive que je découvre en ma pensée. » (Lettres de Descartes, t. 3, in-12, p. 63 et 71.)

En pensant à l'infini , vous ne douterez pas, je le présume, que cette idée n'ait été précédée par celle du fini, que nous obtenons par la seule comparaison de deux objets inégaux ; alors, il faudra tâcher de vous expliquer comment des esprits aussi éminens que Descartes, Mallebranche, Bossuet, Fénélon, ont pu croire que la connaissance du fini suppose celle de l'infini, et qu'elle lui est postérieure. i

La métaphysique n'a pas uniquement pour objet la génération, et la formation des idées que nous nous faisons des choses ; elle cherche à nous faire connaître les choses elles-mêmes, leur réalité, leur existence. Mais, après avoir démontré l'existence de Dieu, de l'âme, et des corps , que prononcera la métaphysique sur les substances, les causes, le temps, l'espace, l'infini des géomètres, les rapports , le vrai, le beau , le bon , etc. ? Toutes ces choses sont-elles des êtres réels, ou ne seraient-elles que de pures

Dire

idées, et quelques-unes, moins que des idées peut-être ?

J'ai déjà dit que je ne songeais, en ce moment, à prouver aucune existence. Je veux seulement faire une remarque sur la manière dont on pourrait traiter la question de l'existence de l'âme, et celle de l'existence des corps.

Ces deux questions, celle de l'existence des corps surtout, tant qu'elles ne seront pas autrement posées qu'on a coutume de le faire, présenteront toujours de grandes difficultés.

Il est singulier de voir la philosophie se mettre en frais, afin de prouver ce dont personne ne doute, l'existence du ciel et de la terre, celle des autres hommes, celle de notre propre corps ; mais , dans tous les temps, il s'est trouvé des esprits qui ont exigé qu'on leur démontråt la réalité de chacune de ces choses.

. Les hommes d'une opinion opposée n'ont pas manqué non plus; et, refuser la réalité aux corps a paru aussi extraordinaire que de l'accorder aux esprits.

La philosophie est donc ici obligée de combattre deux sortes d'adversaires : ceux qui, dans le monde entier, ne connaissent que des corps; et ceux qui ne veulent reconnaitre que des esprits, ou même que leur seul esprit.

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On ne voit ordinairement que deux questions à traiter dans ce procès de la raison contre les matérialistes qui nient les esprits , et contre les spiritualistes qui nient la matière. On peut y en voir quatre qui, bien présentées, et bien résolues, feraient cesser les mauvais raisonnemens.

Observez que la question des corps est double; car il s'agit d'abord de faire voir comment nous en avons acquis l'idée, et ensuite de prouver que cette idée correspond à une réalité placée hors de notre esprit ; il s'agit de démontrer l'existence des corps, après avoir expliqué la formation de l'idée des corps.

Mais à qui a-t-on besoin de démontrer l'existence des corps ? A ceux qui la nient, à ceux qui ne reconnaissent d'autre existence que celle des esprits.

A qui a-t-on besoin de démontrer l'existence des esprits? A ceux qui n'admettent d'autre existence que celle des corps.

Et s'il se trouvait des sceptiques assez intrépides, ou plutôt assez fous, pour nous dire : Nous ne croyons ni à l'existence des esprits, ni à celle des corps, serions-nous réduits à les prendre en pitié ? nous serait-il impossible de les detromper?

.. Il est donc nécessaire de résoudre quatre questions pour satisfaire la curiosité inquiète de l homme, et de faire voir :

1°. Comment nous avons acquis l'idée des corps : première question pleine d'interêt, quelque opinion qu'on ait sur la réalité des corps.

2o. Que nous avons une âme spirituelle , s'il est vrai que nous ayons un corps : seconde question contre les matérialistes qui nient l'âme.

3o. Que nous avons un corps , et qu'il existe d'autres corps, s'il est vrai que nous ayons une âme spirituelle : troisième question contre les spiritualistes qui nient les corps.

4o. Que le sentiment démontre d'abord l'existence de notre âme, et, par l'existence de notre âme, celle de notre corps et des corps étrangers : quatrième question contre ceux qui nient tout, et la réalité des esprits, et la réalité des corps.

Que voudrait-on de plus ? Des preuves , direz-vous peut-être. Vous oubliez que nous ne donnons pas la solution du second problème : nous nous bornons à indiquer la manière d'en traiter les différentes parties.

Mais je m'aperçois que d'indication en indication, cette séance pourrait se prolonger à

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