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notre esprit, nous nous aiderons d'un exemple pris dans la physique.

Tout le monde connaît la belle découverte des chimistes modernes sur la nature de l'air de l'atmosphère. Il est démontré que cet air résulte de la combinaison de deux airs; l'un éminemment propre à la respiration; l'autre, au contraire, non respirable.

Qu'on dise à des docteurs chinois, qui n'auraient aucune connaissance de la chimie de l'Europe, qu'il existe dans l'atmosphère un air déphlogistiqué, un air empiréal, un airéminemment respirable, un air vital, un air de feu, un air ou gaz oxigène ; qu'on est en état de donner une démonstration irrécusable de ce qu'on avance, mais qu'on veut leur laisser le plaisir de deviner.

Ou les docteurs chinois sont faits autrement que les nôtres, ou chacun voudra deviner d'après son système. Le plus grand nombre croira d'abord qu'il s'agit de six substances qui seront définies, comme de raison, de six manières différentes. Si quelqu'un s'avisait de dire que l'air respirable pourrait bien être le même que le gaz oxigène, ce sera à coup sûr un homme à paradoxes. Mais qui oserait penser que l'air vital est un air de feu? Ne serait-on pas con

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III

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sumé à la première aspiration ? Quant à celui qui, ne se laissant pas imposer par la multitude des noms, ne verrait qu'un fluide dans tant de fluides, il n'aurait pas une voix pour lui.

Voyons s'il ne serait pas possible de les lui faire donner toutes.

On demande à un ignorant quelle est la chose , ou quelles sont les choses désignées par les expressions , air déphlogistiqué, air empiréal , air éminemment respirable, air vital, air de feu, air oxigène. Cet ignorant ne pourraitil pas répondre :

Comme ce n'est pas moi qui ai imaginé ces expressions, j'ignorerai, tant qu'on ne me l'aura pas appris, si elles se rapportent à une seule chose ou à plusieurs. Je n'ai même aucune idée de la chose ou des choses auxquelles elles peuvent se rapporter. Mais, puisque ces expressions font partie de la langue , il faut bien que quelqu’un les ait employées le premier. Si l'inventeur existe , c'est lui que je dois consulter ; s'il ne vit plus , et qu'il ait écrit, son livre me répondra pour lui. Je m'adresse d'abord au docteur Priestley. Qu'entendez-vous par cet air que vous appelez air déphlogistiqué? J'ai voulu désigner la partie la plus pure de l'atmosphère, ou

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l'air pur. Une expérience que je vais faire sous vos yeux, vous en prouvera l'existence ; et vous ne verrez pas sans étonnement quelquesunes de ses propriétés. Je dis à Scheele : Qu'est-ce que votre air empiréal ? C'est l'air pur dont j'ai voulu parler. J'interroge Lavoisier sur la nature de cet air qu'il nous dit être éminemment respirable ? C'est le même, répond-il, que l'air dépblogistiqué de Priestley et l'air empiréal de Scheele. Je demande enfin aux successeurs de ces hommes célèbres, ce que c'est que l'air vital, l'air de feu, l'air oxigène? Tous répondent : C'est la partie la plus pure de l'air ordinaire.

Voilà notre ignorant parfaitement instruit de ce qu'il voulait savoir. Il a pris le chemin le plus court pour arriver à son but, ou plutôt il a pris le senl qui pouvait l'y conduire, car il est évident qu'il n'y en a pas deux.

Proposons-lai maintenant une question toute, pareille, mais que ce soit sur des matières d'un ordre différent. Faisons-le passer de la chimie à la métaphysique, et demandons-lui quelle est la chose, ou quelles sont les choses désignées par les mots, perception et apperception, internes, externes, immédiates, représentation, intuition, etc.

Il n'y a pas de doute qu'il ne s'empresse de revenir au moyen que le simple bon sens vient de lui suggérer, et qui lui a si bien réussi; mais qu'il ne s'attende pas à le voir réussir de même.

Où sont les premiers qui ont établi la signification de ces mots ? Que signifient aujourd'hui ces mots dans les discours des philosophes ? Expriment-ils tous une même chose, ou des choses différentes ? Quelle est cette chose, quelles sont ces choses ?

Aucune réponse précise ne pouvant sortir, ou du moins ne sortant jamais de ces questions, notre ignorant est forcé de rester dans son ignorance. S'il est sage , il la préférera à un vain désir de connaître des mots, dont la valeur n'a d'autre fondement que des conventions arbitraires; conventions que leurs auteurs n'ont souvent faites qu'avec eux-mêmes , et auxquelles encore il est rare qu'ils soient fidèles, se montrant aussi peu d'accord dans leur propres opinions, qu'ils sont opposés à celles des autres.

Pourquoi la première des deux questions que nous venons de faire a-t-elle été résolue par une seule réponse sans réplique; et pourquoi la seconde a-t-elle vingt solutions que l'on attaque toutes ?

Comparez le procédé des chimistes avec celui des métaphysiciens. Votre surprise ne durera pas long-temps. · Les chimistes, par l'observation la plus assidue des phénomènes, par des expériences mille fois répétées, ont enfin obtenu un air particulier qu'ils ont séparé de la masse de l'atmosphère. Ils ont eu l'industrie de s'en rendre les maîtres, au point qu'ils ont pu l'enfermer dans des vases, le peser, le consolider , lui rendre sa première forme , etc.

Après avoir ainsi constaté l'existence de cet air , après s'être assurés de ses principales propriétés, ils lui ont donné un nom , et le même nom, oxigène, du moment qu'ils se sont communiqués leur découverte qui était la même.

Ce n'est point avec cette sagesse qu’on se conduit ordinairement en métaphysique. Ici, les noms sont donnés d'avance; et, comme on ne nous a pas fait observer auparavant les phénomènes de l'intelligence auxquels ils se rapportent, il se trouve que ces noms ne nomment rien ; que ce sont des mots qui n'ont pas de sens arrêté, et dont on peut abuser, dont on abuse , pour soutenir les opinions les plus ridicules, les systèmes les plus extravagans , et quelquefois les erreurs les plus monstrueuses.

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