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sensibles nous viennent toutes faites, qu'elles ne different en rien des sensations, et qu'elles sont l'effet immédiat de l'impression des objets

sur nos sens.

Je n'ai besoin , pour achever de vous convaincre, que des observations les plus communes, les plus familières.

Qu'on mette sous nos yeux une écriture inconnue; ce sera, je suppose, de l'arabe ou du sanscrit. Que verrons-nous au premier instant? Que discernerons-nous ? Je dis que nous verrons tout; mais

que nous ne discernerons rien.

Nous verrons tout, car les rayons partis de chacun des points de tous les caractères qui sont devant nous, pénètrent jusqu'au fond de l'oeil, et font sur la rétine une impression, en vertu de laquelle nous sentons ou nous voyons, sans qu'il nous soit possible de ne pas voir. La volonté ferait de vains efforts pour nous soustraire à des sensations qui sont la suite nécessaire du mouvement reçu par l'organe.

Mais, s'il est incontestable que nous verrons tout, il ne l'est

pas
moins

que nous ne discérnerons rien , tant que l'oeil qui vient de recevoir l'impression simultanée de tous les caractères, ne l'aura pas distribuée par le regard en

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TOME II,

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plusieurs impressions partielles et successives; et, si nous nons obstinions à ne jamais regarder ainsi successivement, les pages d'un volume resteraient sous nos yeux, des années, toute la vie, sans rien transmettre à l'intelligence. Il faut donc que le regard s'arrête sur chaque mot en particulier, afin de détacher son image de l'image totale; et cela ne suffit pas encore. Pour peu que le mot soit composé, ne le fût-il que de trois, ou même de deux caractères , nous sommes obligés de le décomposer, d'étudier ces caractères un à un, pour parvenir à les embrasser à la fois d'une manière distinete.

C'est ainsi que nous avons appris à lire notre langue ; et, si aujourd'hui nous saisissons avec une extrême rapidité toutes les lettres qui entrent dans la composition d'un mot français ; si nous les distinguons infailliblement les unes des autres, c'est que nous avons dès long-temps appris à faire cette distinction. Les enfans en sont la preuve. Ils ne voient d'abord, à l'ouverture d'un livre, que du blanc et du noir; et j'ajoute, sans craindre d'énoncer un paradoxe, qu'ils ne distinguent même le blane du noir que parce qu'ils ont appris à les distinguer. Un enfant dont les yeux s'ouvrent pour la pre

mière fois à la lumière, voit sans doute ; mais ne croyez pas qu'il soit affecté par la diversité des couleurs. Toutes se réunissent en une sensation confuse, dans laquelle il ne démêle rien, et dans laquelle il ne pourra rien démêler jusqu'au moment où le regard aura opéré ce démélement. Si nous ne faisions

que

voir sans jamais regarder, tout nous assure que le sens de la vue serait impuissant à nous donner la moindre idée.

Qui n'a pas éprouvé qu'on peut avoir cent fois, et les yeux bien ouverts, parcouru la longueur d'une rue, sans en connaître autre chose que

la direction, et le point où elle aboutit, parce que ce sont les seules choses qu'on aura remarquées?

A voir la multitude des monumens d'architecture, des ouvrages de sculpture et de peinture, qui ornent les places, les palais, et qu'on rencontre partout dans une grande capitale, ne dirait-on pas qu'il est impossible que, de tant d'impressions qui se renouvellent à chaque instant, il ne sorte une foule d'idées ? Vous savez ce qui en est, et jusqu'où vont, dans les beaux-arts, les connaissances du peuple. Il a des yeux qui reçoivent l'impression des chefs

d'veuvre; mais, distrait par d'autres soins, et par d'autres intérêts, il ne s'en sert pas pour regarder.

Que ceux qui prétendent que l'attention n'est pas toujours indispensable pour acquérir des idées, nous expliquent comment il se fait que dans une ville comme Paris, dont les murs sont couverts de toutes sortes d'écritures, d'adresses, d'enseignes, d'affiches, il se trouve, et non pas en petit nombre, des hommes de cinquante , de soixante ans, qui ne connaissent pas les lettres de l'alphabet, des lettres qui n'ont cessé de frapper leurs yeux, depuis leur première enfance. Pour se faire des idées

par

le
moyen

de l'oeil, il ne suffit donc pas de voir, de sentir, il est nécessaire de regarder, de donner son attentica!

Vous raisonnerez sur tous les sens comme sur le sens de la vue; et vous concluerez avec certitude , qu'un être organisé comme nous le sommes, mais de manière, s'il est permis de le supposer, à ne jamais donner son attention, à ne jamais faire un usage actif de ses sens, à recevoir toujours passivement l'impression des objets, n'aurait aucune idée sensible, absolument aucune.

Or, dès qu'il est une fois démontré que l'ac.

tion de l'âme est la cause productrice des idées sensibles, de ces idées qu’on acquiert avec une telle facilité qu'elles semblent naître spontanément des sensations, qu'elles semblent se con: fondre avec les sensations, que presque tous les philosophes ont confondues avec les sensations, il est démontré sans doute, que les idées intellectuelles et les idées morales, dont le plus grand nombre échappent à tant d'esprits, sont aussi le produit de l'action de l'âme, lorsque cette action s'applique aux trois autres manières de sentir , soit par la simple attention , soit par la comparaison , soit par le raisonnement.

Je n'ajouterais rien à ces réflexions, si toutes nos idées étaient absolues ; mais nous avons des idées relatives, des idées de rapport; et ces idées jouent le plus grand rôle dans l'intelligence. Il est donc nécessaire de les considérer en particulier, afin de savoir en quoi elles different des idées absolues.

Je vous demande ce qui résulte en vous aujourd'hui de la présence d'une idée sensible. Remarquez bien que je ne vous demande pas ce qui résulte des premières idées sensibles qu'acquiert un enfant en venant au monde.

Vous répondez que l'idée sensible nous mon

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