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manière de juger : nous avons acquis trois idées.

Nous avons séparé les images et les souvenirs, des idées avec lesquelles on les confondait : ce sont deux idées que nous n'avions pas.

On ne voyait rien entre les idées originaires des sens et les idées innées : nous avons remarqué trois manières de sentir, intermédiaires entre ces deux extrêmes; et nous avons eu trois idées de plus.

Nous avons noté trois autres idées encore, et trois idées bien distinctes, correspondantes aux trois mots, nature, origine, cause.

C'est ainsi que, toujours comptant, pesant, mesurant, nous avançons peu à peu, attentifs à ne laisser derrière nous que des comptes aisés à vérifier; il n'y a pas d'autre philosophie, d'autre manière de chercher la vérité ; il n'y a pas d'autre manière de connaître les choses; car, pour emprunter à Pascal des paroles qu'il a lui-même empruntées d'une autorité plus élevée, Dieu a tout disposé avec poids, nombre et mesure.

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CINQUIÈME LEÇON.

ÉCLAIRCISSEMENS SUR L'ORIGINE DES IDÉES.

Fausse doctrine de l'école de Descartes, et de

celle de Locke.

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A près les éclaircissemens que je vous ai donnés sur la nature des idées, je vous dois d'autres éclaircissemens sur leur origine et sur leur cause; ou plutôt, sur leurs diverses origines et sur leurs diverses causes.

Vous le savez; on a voulu rendre raison de l'intelligence de l'homme, avec les seules modifications que l'âme reçoit à l'occasion du mouvement des organes. On a dit que étonnantes merveilles du génie s'opéraient par les seules sensations : on a été jusqu'à se persuader qu'un seul élément sensitif suffisait à toutes les variétés, à toutes les richesses de la pensée.

Une philosophie qui donne ainsi tout aux sensations n'est guère moins éloignée de la vérité que celle qui leur refuse tout. Rien n'est plus-démenti par l'observation, que cet élé

ment unique de notre intelligence. Car l'intelligence, telle que nous la possédons , ne peut avoir été formée que par la combinaison de quatre élémens passifs qui sont autant de matériaux de connaissances, et par l'énergie de trois élémens actifs qui sont comme les ouvriers qui mettent en quyre ces matériaux.

Les quatre élémens passifs de nos connaissances, ce sont nos quatre manières de sentir; les trois élémens actifs, ce sont les trois facultés de l'entendement.

Otez un de ces élemens, actif, ou passif, l'intelligence change aussitôt. Sans le sentiment de ses facultés, l'homme ignorera toujours que son âme est un principe d'action; privé du sentiment moral, il né reconnaîtra ni la justice, ni la vertu; ôtez-lui le raisonnement, il tombe jusqu'à l'animal.

Quatre manières de sentir, et trois manières d'agir; quatre origines, et trois causes d'idées : voilà donc les données de la nature; telles sont les conditions sans lesquelles ne pourrait jamais s'opérer le développement complet de notre intelligence.

Je me propose d'ajouter quelques réflexions à celles que je vous ai déjà communiquées, et de parler encore de ces origines, et de ces cau

ses de nos idées; aujourd'hui des origines, à la prochaine séance des causes.

Je me verrai obligé de critiquer les doctrines et le langage des philosophes. Je serai forcé de rejeter presque tout ce qui a été dit et pensé sur l'origine des idées, comme j'ai été forcé de rejeter presque tout ce qui a été dit et pensé sur l'origne des facultés de l'âme (t. 1, leç 14).

Quelque peu d'envie, quelque répugnance même qu'on se sente pour le blåme et la censure, il faut bien cependant, quand on a consenti à recevoir le titre et qu'on s'est engagé à rer lir les devoirs de professeur de logique, ne pas trop craindre de se montrer conséquent.

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Or, la manière dont nous avons conçu et résolu le problème de l'origine de nos connaissances, étant opposée à Platon et à Aristote, à Descartes et à Locke, à Mallebranche et à Condillac, comment dire que la raison est pour nous, sans en tirer la conséquence, que ces philosophes ont confondu l'erreur avec la vérité?

Nous dirons donc qu'ils se sont trompés, toutes les fois que nous serons en état d'en donner les

preuves, et qu'il nous parailra utile de les donner.

TOME II.

Les quatre manières de sentir que nous avons remarquées, en observant ce qui se passe en nous, ne sont pas le privilégede quelques individus, elles appartiennent à tous les hommes : le sentiment-sensation , le sentiment des opérations de l'âme, le sentiment des rapports, et le sentiment moral, sont l'apanage de l'espèce humaine toute entière.

Il est vrai que si tous les hommes, en vertu d'une nature qui leur est commune, peuvent sentir de même, il s'en faut bien qu'ils sentent en effet de même, et par conséquent qu'ils aient les mêmes idées , et le même nombre d'henes. Dans tous se trouvent sans doute quatre germes de connaissances , quatre sources d'idées ; mais, dans tous, ces germes ne sont pas également féconds, ces sources ne sont pas également abondantes.

Quelles variétés, quelles différences ne présente pas le sentiment des opérations de l'esprit, si l'on compare le sauvage à l'homme civilisé; l'ignorant qui pense à peine, à un Corneille, à un Pascal; si l'on se compare soimême à soi-même dans des instans divers ! Ces différences entre les sentimens des opérations de l'esprit, ne sont pas moindres, pour le nombre, et pour les degrés, que celles qui se trou

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