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PRÉFACE DU TRADUCTEUR.

Partout où les hommes se sont livrés aux spéculations de la philosophie, il s'est rencontré des opinions divergentes, des sectes rivales se niant réciproquement les unes les autres, se persécutant même à outrance, de manière à faire douter aux . esprits calmes, restés en dehors du débat, si l'objet de toutes ces querelles était bien réellement une science. Mais ce doute même était aussi injurieux à l'humanité que les folles disputes des hommes égarés par l'orgueil et la passion. Dieu, le Monde, l'Ame humaine, les Corps, l'Esprit, la Matière, quel plus vaste et plus noble sujet pour les méditations de l'homme ? Quoi de plus digne du nom de science, et de Science première ? Si l'erreur, les passions aveugles sont venues se mêler à cette recherche continue de la Beauté suprême, du Bon et du Beau, du Grand et du Vrai; si les discussions et les errements se sont prolongés à travers le cours des siècles; si les esprits n'ont pas marché dans une progression en rapport avec le temps, avec les travaux des Sages, il ne faut pas s'en prendre à l'objet même de ces hautes spéculations, mais à la faiblesse de notre

nature, qui nous fait souvent recommencer, par un mouvement rétrograde, le chemin déjà poussé fort loin par nos devanciers, qui ne nous permet de voir que ténèbres, au moment même où poignait à nos yeux la Lumière sublime et sans fin de l’Absolu et du Parfait.

Non, la philosophie n'est pas un vain rêve de l'esprit en délire, puisque son objet embrasse à la fois l'Infini et le Fini, Dieu et la Pensée, le Créateur et l'Univers; non, elle n'a pas perdu ses droits au nom de science, puisqu'elle a rangé sous sa bannière les plus beaux et les plus vastes génies dont puisse se glorifier l'humanité; non, elle n'est pas indigne de nos méditations, puisqu'elle nous offre une série de démonstrations irrécusables, qui doivent servir de guide à notre croyance. · Mais ce qu'il y a de vicieux et de dangereux dans cés nobles études, ce sont les méthodes qui préconisent tour-à-tour les principes les plus opposés, qui cherchent à s'exclure réciproquement, au lieu de se compléter et de se suppléer les unes par les autres dans un accord plein d'harmonie. Il n'est besoin pour en acquérir la preuve irrécusable, que de s'arrêter un instant à contempler les dissidences profondes qui séparent les diverses écoles, qui ne se calment point avec les années et la longue évolution de l'idée civilisatrice, et qui enfin sont aujourd'hui aussi vives que jamais.

Le mouvement philosophique, qui suivit la chute de la Scolastique, cette imposante reine du moyenâge, fut grand et sublime, par les hommes et par

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les résultats : la France, l'Italie, l'Allemagne et l'Angleterre y prirent tour-a-tour une large part, et chacune d'elles y vit entrer des génies dont elles s'énorgueilliront à jamais. Un mouvement de retour se fit ensuite, qui nous conduisit avec le dix-huitième siècle au philosophisme, au déisme, à la négation des croyances, et à l'athéisme. L'école sensualiste renouvela toutes les erreurs des anciens, en y ajoutant les siennes propres, et plus souvent le sarcasme que le raisonnement. La France fut, comme on le sait, le théâtre spécial de cette déplorable élaboration sociale.

Mais la Croyance est d'une trop grande nécessité à l'esprit humain, pour qu'il puisse long-temps vivre dans l'élément contraire. Passant donc par les écoles des Idéologues et des Spiritualistes, il a essayé, au moyen du Rationalisme, de se relever du néant où l'on avait voulu le tenir à jamais enseveli. Des hommes de talent se sont employés à cette grande Quvre; mais les uns sont arrivés à un éclectisme, qui n'est autre chose qu'une variante du doute absolu; les autres à un panthéisme nébuleux, qui rappelle la philosophie indienne; qui ne peut satisfaire ni le jugement, ni le cour; qui supprime Dieu, l'ame et la matière, en voulant les identifier l'un à l'autre, comme des émanations perpétuelles d'un -même principe.

Au milieu de ce conflit, l'esprit catholique 'ne pouvait rester spectateur passif et indifférent. Car,

si nier Dieu et la spiritualité de l'ame, c'était nier la - religion; identifier Dieu et l'ame à la matière, c'était

également nier le Christianisme, c'est-à-dire la révé. lation, la tradition, l'Évangile, cette source vive et pure de la civilisation moderne, de la régénération de la chair par l'esprit. Au dix-septième siècle, l'esprit catholique avait eu dans nos grands écrivains de dignes et illustres représentants, et le mouvement philosophique était resté catholique, malgré la Liberté de pensée et d'examen conquise le siècle précédent, malgré le Doute donné pour auxiliaire à la Raison. Au dix-huitième siècle, ce même esprit catholique vit peu à peu diminuer son influence et son énergie, à mesure que montait la vague envahissante du scepticisme et de l'incrédulité. Il n'eut, en ce jour de grande bataille, que de faibles, quoique zélés représentants; aucun homme de génie, aucun esprit réellement au niveau de l'époque ne fut par lui opposé à ses ennemis, qui purent ainsi marcher la tête haute, au milieu des pygmées. Comme à une autre époque fameuse dans les annales de l'humanité, toute chair semblait avoir corrompu sa voie; les enfants de Dieu avaient fait alliance avec les filles des hommes, et une régénération était devenue nécessaire. Elle était dans l'air, dans les esprits, dans les idées, l'humanité devait s'y soumettre sous peine d'être brisée. · Au moment où l'école sensualiste commençait à se dissoudre pour se transformer; où fuyaient derrière les idéologues, les matérialistes obstinés; où l'école écossaise entrait à pleines voiles dans les idées françaises; l'esprit catholique eut parmi nous d'habiles représentants, mais dont quelques-uns

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