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Oraison de foi pure, parfaite beatitude. Idée de Dieu présent partout,

seul objet de cette foi. Baisers, attouchemens, mariages, martyres spirituels. Propriété et activité opposées à l'union essentielle, et sources de tout déréglement. Abandon parfait, mort spirituelle. Suites horribles de ces principes, découvertes et avouées en partie par les Quiétistes, avec la réfutation de leurs explications. Compatibilité

de l'état d'union essentielle avec les crimes les plus énormes. Docteur. Ce que nous dimes hier, mon père, a une trop intime liaison avec ce qui se doit traiter aujourd'hui , pour les séparer par un plus long intervalle de temps ; et sans autre préambule , souffrez que je commence par vous demander une chose.

DIRECTEUR. Vous êtes le maître, monsieur, et je ne suis ici que pour vous répondre.

Doct. N'est-il pas écrit quelque part , que l'oraison de foi pure fait la parfaite beatitude?

Direct. C'est au Cantique des Cantiques, je veux dire dans l’explication que nous en faisons , et dans l'endroit où il est dit : Que la vue de Dieu n'est pas l'essentielle béatitude , et que la foi pure suffit (1).

Doct. Distinguez-vous foi pure , d'avec l'oraison de foi pure?
Direct. C'est la même chose.

Doct. Vous ne distinguez pas aussi, ce me semble , l'oraison de foi

pure, d'avec l'oraison de vue confuse , et immédiate de : Dieu , que vous appelez autrement la grande oraison, l'oraison de simple regard, de simple présence de Dieu en tous lieux (2).

(1) Voyez la note 2 , pag. 388.

(2) La foi par laquelle on croit que Dieu est partout, sert à le rendre présent; mais l'idée de son existence et de ses perfections y demeure. L'idée de Dieu qui est dans mon entendement n'est pas partout, parce qu'elle n'est qu'en moi , et que ce n'est pas la présence de Dieu que je contemple , et Dieu le Père, Fils et Saint-Esprit , selon la théologie. Si Dieu n'était point partout, il se trouverait dans l'âme du Juste , et qu'ainsi par proportion celui qui contemple Dieu, en l'adorant, et en l'aimant , ne le contemple pas, parce qu'il est partout où peut aller le contemplateur, mais parce qu'il est Dieu , qu'il est saint, qu'il est parfait, qu'il est tout. L'idée de Dieu est le fondement de l'édifice , et le souvenir de Dieu , que l'on entretient par un acte continuellement et suavement réitéré avec la grâce , est une toile d'attente pour recevoir tout ce que Dieu nous voudra inspirer tantôt seul, tantôt avec nous. Malaval, ponse à Foresta. Pour avancer une âme de plus en plus dans la perfection , il faut qu'elle s'en

de coutume dans les opérations sensibles, et qu'elle s'éloigne de tout ce qui a quelque rapport aux puissances corporelles.

Pour s'avancer dans la perfection, il faut avoir une foi vive, que Dicu rem

gage moins

que

que les

Direct. Tous ces mots sont synonymes.

Doct. Croyez-vous , mon père, que dans cette oraison de simple présence , il y ait quelque chose d'assez surnaturel pour tenir lieu à l'âme de sa parfaite beatitude ?

Direct. Oui, par l'union essentielle qu'elle cause à cette âme (1).

Doct. Mais, mon père, parlons de bonne foi , croyez-vous que les païens n'eussent pas l'idée de Dieu , de Jupiter maître et souverain des dieux et des hommes ?

Direct. Sans doute , mais que concluez-vous de là ?
Doct. Patience, mon père ; ne croyez-vous pas

aussi païens ont eu attention à Dieu ? Qu'ils lui ont fait des væux ? Qu'ils lui ont adressé des oraisons ? Vous faudrait-il rapporter ce qu'on lit encore dans leurs poëtes ?

DIRECT. Cela n'est pas nécessaire.

Doct. Je vous demande donc, mon père, quelle idée de Dieu, quelle vue, quelle connaissance de ce souverain Être pouvaientils avoir ? pensez-vous qu'elle fût bien claire et bien distincte ? Et si elle n'était pas telle , que pouvait-elle être , je vous prie , que confuse et indistincte ?

Direct. Mais , monsieur , vous me permettrez de vous interplit tout de son essence, de sa présence et de sa puissance. Falconi, Lettre à une fille spirituelle.

Les philosophes connaissent Dieu , les chrétiens le croient, les gens de méditation le considèrent ; mais les contemplatifs le possèdent, parce qu'ils ne regardent fixement et invariablement que lui. Malaval, Pratique facile.

Les perfections de Dieu, comme sa bonté, sa sagesse, sa toute-puissance, son éternité, sa science , et ainsi des autres, ne doivent être considérées, que pour nous élever à lui-même. Ibid.

La contemplation est une simple vue de Dieu présent, appuyée sur la foi que Dieu est partout et qu'il est tout. Ibid.

Il y a deux manières d'aller à Dieu , l'une par la réflexion et le raisonnement, et l'autre par une foi simple , et par une connaissance générale et confuse. On appelle la première , méditation, et la seconde , recueillement intérieur et contemplation acquise. La première est pour ceux qui commencent, la seconde est pour ceux qui sont avancés : La première est sensible et matérielle , et la

seconde plus pure et plus spirituelle. Molinos, Introduction à la Guide spie # rituelle, sect. 1.

(1) L'oraison parfaite de contemplation met l'homme hors de soi, le délivre de toutes les créatures, le fait mourir et entrer dans le repos de Dieu : Il est en admiration de ce qu'il est uni avec Dieu , sans douter qu'il soit distingué de Dieu : Il est réduit au néant, et ne se connaît plus : il vit et ne vit plus : il opère et n'opère plus : il est et n'est plus. La Combe', Analyse de l'Oraison mentale,

L’union du Père avec le Fils , et du Fils avec le Père passera par transfusion dans notre esprit. Idem, ibid.

Il y a deux repos, l'un qui est la cessation de toute oeuvre ; l'autre en la jouissance de la fin : Tel est le repos du parfait contemplatif, qui sait s'élever Dieu au-dessus de soi en esprit , et se reposer en lui par fruition. Fruitive quiescere. Idem, ibid.

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roger à mon tour : Croyez-vous vous autres avoir une connaissance de Dieu bien nette et bien distincte ?

Doct. Non, mon révérend père , pendant que nous sommes sur la terre ; aussi n'y établissons-nous pas de paradis, ni de parfaite béatitude ; nous l'espérons pour l'autre vie, où nous plaçons une vue de Dieu assez claire et assez distincte , pour contribuer à notre parfait bonheur.

Mais pour revenir aux païens, vous persuaderiez-vous, mon père, qu'ils n'aient pas eu l'idée de la présence de Dieu en tous lieux ?

Direct. Ils l'ont eue sans difficulté, car elle est naturelle. Doct. Prenez garde, mon père , à ce que vous dites.

Direct. Je ne me rétracte point, la multiplicité de leurs dieux , leur Jupiter , leur Junon, leur Pluton , leur Neptune , leurs Nymphes, leurs Driades, leur Oréades et leur Napée ,, leur Alphée et leur Arethuse ; tout cela n'est autre chose chez les païens , que Dieu agissant dans tous les lieux du monde, animant toutes les diverses parties de la nature ; en un mot, que

la présence continue de Dieu en tous lieux.

Doct. Et cette idée , dites-vous, est naturelle chez les païens ? DIRECT. Sans doute.

Doct. Car chez vous elle est quelque chose de divin et de surnaturel. Elle est un don éminent du Saint-Esprit, elle produit l'union essentielle , la parfaite jouissance de Dieu , la souveraine béatitude de l'âme, sans qu'il soit besoin qu'il lui en coûte sa dissolution d'avec son corps. Admirez, je vous prie , la nouveauté et les suites de vos principes: que n'accordait-on plutôt à vos sectaires l'idée de la justice de Dieu ? ils le révèreraient , ils le craindraient; celle de la toute-puissance ? ils l'admireraient; la crainte , le respect, l'admiration , sont des passions qui conviennent à l'homme par rapport à Dieu : que ne leur passiez-vous l'idée de sa bonté et de sa miséricorde infinie ? ils l'aimeraient; l'amour tend à l'union ; ç'aurait été votre union essentielle. A quoi vous peut servir votre paradis anticipé, une idée sèche et obscure de Dieu présent en tous lieux qui n'est que naturelle , et qui vous est commune avec les païens ? Où trouvez-vous là les dons de Dieu, et la grâce qui justifie ?

Direct. Vous êtes si peu dans le fait, mon cher monsieur que je ne sais comment et par quels moyens vous ramener d'aussi loin, que votre imagination et vos raisonnemens vous ont porté, Premièrement, monsieur , nous n'aimons pas Dieu , apprenez-le une bonne fois. Voilà peut-être ce que vous ne saviez pas : qu'il n'y a pas parmi nous d'amour de Dieu, c'est-à-dire qui soit utile à l'âme. Souvenez-vous de me faire parler sur cet article dans quelqu'autre occasion ; et pour l'idée de la miséricorde infinie de

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elle a

mar

Dieu , demandez à madame, ce qu'il lui en a coûté de l'avoir reçue une seule fois dans son esprit. Qu'elle vous dise à quoi

été
exposée,

, pour s'être malheureusement souvenue d'une image de sainte Thérèse , ou il était question de miséricorde de Dieu , et si elle a envie de retourner aux Carmelites !

Quant à l'union essentielle , j'ose vous dire , que vous n'avez pas les prenniers élémens de notre doctrine sur cet article, et sur tout ce qui en dépend. Si vous voulez même que je vous parle avec cette liberté que nous nous sommes laissée l'un à l'autre , votre ignorance sur ces matières me fait quelque sorte de compassion, et je croirais avoir beaucoup fait pour vous et pour madame votre scur, si je pouvais aujourd'hui vous en tirer. Vous souviendrait-il de ce que je vous ai dit à propos

du tyre spirituel dans la première conversation que nous avons eue ensemble : que la dévotion sensible que vous appelez charité, onction céleste , n'est rien moins qu'une disposition prochaine et immédiate à cette union ineffable de l'âme avec Dieu; qu'elle ne lui est jamais si intimement unie , que lorsqu'il lui semble en être tout-à-fait abandonnée et comme livrée au démon. Si elle commence à ne pouvoir plus parler ni entendre parler de Dieu , c'est une bonne marque ; si elle sent un dégoût horrible des choses spirituelles , tant mieux encore , c'est alors que cette épouse fidèle est absolument résignée à son fidèle époux pour tous les états où il lui plaît de la mettre. Alors pour

récompense de cette parfaite résignation, arrive le baiser de l'âme. Elle sent bien que cet attouchement lui fait de très-grands effets. Ici commence le mariage spirituel , et bientôt la consommation du mariage (1).

(1) L'union essentielle est le mariage spirituel , où il y a communication de substance , où Dieu prend l'âme pour son éponse et se l'unit , non plus personnellement, ni par quelque acte ou moyen, mais immédiatement , réduisant tout à une unité. Explication du Cantique des Cantiques , pag. 3 et 4.

Cela n'empêche pas la vraie jouissance et la très-réelle possession de l'objet , ni la consommation du mariage spirituel. Cette âme devient ensuite féconde après l'union et entre dans la vie apostolique : elle engendre d'autres âmes fidèles, qui sont comme autant de nouvelles épouses de son époux bien-aimé. Ibidem.

La distinction dont je veux parler, est de Dieu et de l'âme. Ici l'âme ne doit plus et ne peut plus faire de distinction de Dieu et d'elle; Dieu est elle, et elle est Dieu , depuis que par la consommation du mariage, elle est recoulée en Dieu et se trouve perdue en lui , sans pouvoir se distinguer , ni se retrouver. La vraie consommation du mariage fait le mélange de l'âme avec son Dieu.... Le mariage des corps , par lequel deux personnes sont une même chair , n'est qu'une légère figure de celui-ci....... On est si fort en peine de savoir en quel temps se fait le mariage spirituel; cela est aisé à voir par ce qui a été dit. Les fiançailles ou promesses mutuelles se font dans l'union des puissances ; lorsque l'âme se donne toute à sou Dicu , et que son Dieu se donne tout à elle , à des

PÉNIT. Ah ! mon père, quels discours devant une femme de mon âge? vous ne m'en avez jamais tenu de semblables, et je ne vous reconnais point.

Direct. Courage, ma fille, vous entrez dans le dégoût des choses saintes, vous n'êtes pas loin de l'union essentielle ; mais permettez-moi d'achever. Cette âme ensuite devient féconde après l’union, et entre dans la vie apostolique; elle engendre d'autres à mes fidèles, qui sont comme autant de nouvelles épouses de son époux bien-aimé.

Pénit. Permettez-moi de sortir, ou de me boucher ses oreilles.

Doct. Vous pourriez , mon père, me renvoyer aussi-bien que madame, au nombre de ceux qui sont à portée de l'union essentielle, s'il ne s'agit pour cela que d'avoir beaucoup d'aversion de vos choses saintes, et de toutes vos spiritualités. Quel jargon, bon Dieu ! ou plutôt quelles obscénités , pour vous expliquer sur le plus mystérieux point de toute votre doctrine ! et ma soeur a-t-elle tort d'en être scandalisée ? Que voulez-vous que nous pensions de l'intérieur des gens, qui détournant les paroles de leur sens ordinaire pour leur faire exprimer des choses spirituelles , jettent dans l'esprit des lecteurs l'idée des grossièretés qu'elles signifient naturellement, et dans leur première institution ? Quelle affectation pour faire connaître à une jeune femme une beatitude, qui est selon vous une union toute spirituelle, de iui parler de baisers, d'attouchemens , de mariage, et de consommation de inariage! Mettez-vous le souverain bonheur dans les plaisirs charnels, comme les mahométans, ou comme les épicuriens dans la volupté ? Que voulez-vous encore une fois que l'on

pense de vous et de vos mœurs, si vous les avez du moins aussi peu chastes

que vos paroles ? Direct. Vous avez oublié, mon cher monsieur, notre martyre spirituel, et combien il prouve notre éloignement de la volupté et des plaisirs sensuels.

Doct. C'est ce qui vous rend tous incompréhensibles , mon père; car après avoir parlé des sécheresse passives , des rongesein de l'admettre à son union; c'est là un accord et une promesse réciproque. Mais hélas! qu'il y a encore du chemin à faire, et qu'il y a bien à souffrir , avant que cette union tant désirée soit accordée et consommée ! Le mariage se fait lorsque l'âme se trouve morte et expirée entre les bras de l'époux , qui la voyant plus disposée , la recoit à son union; mais la consommation du mariage ne se fait, que lorsque l'âme est tellement fondue, anéantic et désappropriée, qu'elle peut toute sans réserve s'écouler en son Dieu. Alors se fait cet admirable mélange de la créature avec son Créateur , qui les réduit en unité..... Que si quelques Saints ou quelques auteurs ont établi ce mariage divin dans des états moins avancés que n'est celui que je décris, c'est qu'ils prenaient les fiancailles

riage , et le mariage pour la consommation. Ibidem, pag. 145, 146 et 547.

pour le

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