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sées aux hommes avant que de quitter la terre : que mon frère le docteur enseigne l'une, et vous l'autre. Vous me permettrez pourtant de vous dire , que la doctrine de mon beau-frère me paraît avoir un très-grand rapport avec celle des prédicateurs que j'ai entendus depuis que je suis au monde , et avec celle aussi que j'ai lue dans tous les livres qui ont passé par mes mains.

Direct. Cela peut être, madame, mais cela ne prouve rien.

Pénit. Comment , mon père, une telle différence de créance et de sentimens sur des choses de religion , ne prouve-t-elle pas du moins que l'un des deux se trompe ? Et que si comme je le veux croire, vous ne vous trompez pas, il faut que mon frère le docteur et toute la Sorbonne dont il suit la doctrine, et la plupart des catholiques qui n'en ont pas d'autre , à ce que j'apprends, soient dans un prodigieux égarement?

Direct. Ah! ma fille , cela fait trembler en effet, et comme vous dites fort bien, si c'est une erreur de croire qu'il ne faut pas renoncer absolument à toutes sortes d'inclinations bonnes ou mauvaises , et n'avoir pas, par exemple, plus de disposition à l'adultère qu'à la chasteté conjugale, ni à la chasteté qu'à l'adultère, mais se tenir dans l'indifférence entre tous vices et toutes vertus ; que deviennent ces âmes (1)?

Pénit. Mais, mon père.....

Direct. Patience, madame, s'il vous plaît; que deviennent, dis-je, ces pauvres âmes , qui ne peuvent entrer dans un parfait abandonnement au bon plaisir de Dieu ?

PÉNIT. Pardonnez-moi, mon père, si je vous interromps ; vous me faites parler à votre gré sur cette indifférence entre la chasteté et un péché que je n'oserais nommer : je ne connais pas

cet état-là, dans lequel vous faites consister la perfection la plus haute. J'avoue ingénuement que je n'y suis pas encore parvenue; j'ai toujours cru jusqu'à présent, selon que la conscience et la

(1) Une âme de ce degré (c'est une âme parfaitement abandonnée) porte un fond de soumission à toutes les volontés de Dieu, de manière qu'elle ne voudrait rien lui refuser. Mais lorsque Dieu explique ses desseins particuliers, et qui sont des droits qu'il a acquis sur elle, il lui demande les derniers renoncemens et les plus extrêmes sacrifices. Ah ! c'est alors que toutes ses entrailles sont émues, et qu'elle trouve bien de la peine. Explication du Cantique des Cantiques.

De dire les épreuves étranges que Dieu fait de ces âmes ( de l'abandon parfait) qui ne lui résistent en rien, c'est ce qui ne se peut, et ne serait pas compris. Tout ce qu'on peut dire, est qu'il ne leur laisse pas l'ombre d'une chose qui puisse se nommer en Dieu ou hors de Dieu...... Dieu fait voir en elles, qu'il n'y a point pour elles de malignité en quoi que ce soit, à cause de l'unité essentielle qu'elles ont avec Dieu, qui en concourant avec les pécheurs, ne contracte rien de leur malice, à cause de sa pureté essentielle. Ceci est plus réel que l'on ne peut dire. Livre des Torrens. Voyez aussi la note ci-dessus.

pudeur me l'ont inspiré, qu'une femme doit éviter le désordre , et être chaste et fidèle à son mari. Si j'ai eu quelquefois des tentations du contraire, je n'ai point balancé à y résister de tout mon pouvoir. Pour les bonnes inspirations que j'ai eues du côté de mon devoir, je les ai écoutées et suivies aussi par la miséricorde de Dieu sans hésiter; parce que j'ai senti dans mon coeur que c'était sa volonté, à laquelle je devais m'abandonner, plutôt que de garder une dangereuse neutralité entre la vertu et le crime.

Direct. Mais, madame, posant le cas que succombant à une forte tentation, vous fussiez tombée dans l'infidélité, qu'auriezvous choisi ou du désespoir ou du saint abandonnement ?

Penit. Dans un tel malheur, je me serais résignée à la volonté de Dieu , qui en me défendant sévèrement cette mauvaise action et en la condamnant par la loi, aurait néanmoins permis que je l'eusse commise peut-être pour m'humilier; mais avant de la commettre, il est bien certain , mon père , que plus j'aurais entré dans le parfait abandonnement au bon plaisir de Dieu, moins j'aurais eu d'indifférence sur l'inclination que je me serais sentie à éviter une telle chute. Quand le mal est fait, on n'est pas maître qu'il ne soit pas fait; c'est le cas de se résigner aux décrets de Dieu et d'en faire pénitence;

mais n'est

pas celui

que vous proposiez, puisqu'il s'agissait au contraire de bonnes ou de mauvaises inclinations, où vous vouliez que je fusse indifférente.

Direct. Je le veux encore , ma fille, ayant et après la chute; avant, parce que vous ne savez pas ce qui peut vous arriver; après, parce que vous ne pouvez plus faire qu'elle ne soit pas

arrivée. Car ma chère fille , ouvrez les yeux, et rendez-vous à l'évidence de la raison; que voudriez-vous faire de mieux, après que vous êtes tombée dans quelque faute ou griève ou légère ? en chercher la rémission par des indulgences ? Je vous l'ai dit : Vous ne devez pas vouloir abréger vos peines (1). Cherchez du moins, me direz-vous, à apaiser Dieu par un grand nombre de prières vocales. Avez-vous oublié qu'elles ne font autre chose qu'interrompre Dieu par un babil importun, et vous empêcher de l'écouter s'il voulait vous parler lui-même et se faire entendre ? Qui êtes-vous donc, pour oser parler à Dieu , ou lui demander le moindre avantage temporel ou spirituel pour vous et pour les autres ? Vous vouliez sans doute dans ce temps de Pâques et du jubilé, célébrer les fêtes et fréquenter les églises; ignorance, madame , simplicité, permettez-moi de le dire , et apprenez une bonne fois que Dieu en tout temps est présent partout, et qu'ainsi tous les jours sont également saints, et que tous les lieux

(1) Voyez note 2, pag. 371.

ce

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sont lieux sacrés. Voyez après si la différence des temps ou des lieux est recevable.

Non, madame, et si vous me dites que vous êtes dans l'habitude d'aller certains jours visiter les temples pour y prier Dieu, la sainte Vierge et les Saints; tant pis, madame; tant pis, du moins pour ce qui regarde la Vierge et les Saints. Ils sont créatures, et par conséquent vous ne les devez pas prier.

Pénit. Je ne saurais m'empêcher, mon père , de vous interrompre encore sur ce que vous venez d'ayancer touchant la prière de la Vierge et des Saints , que vous condamnez si ouvertement. Il faut que je vous témoigne la peine que cela me fait. Je suis élevée dans des sentimens bien différens : l'on ne m'a rien tant recommandé dès mon enfance, que d'avoir de la dévotion envers la Vierge et les Saints. L'on m'a enseigné qu'un chrétien devait leur adresser ses prières, afin d'obtenir de Dieu par leur intercession, les grâces dont il a besoin ; qu'il est bon d'avoir de la confiance dans leur intercession, et principalement dans celle de la Vierge auprès de son fils ; qu'elle est notre patronne et notre avocate auprès de lui; que les Saints de l'Église triomphante en louant et glorifiant celui qui fait leur bonheur pour toujours, ne cessent de prier pour l’Eglise militante, et de lui demander que les mortels qui sont sur la terre soient participans du bonheur dont ils jouissent : ce sont là les maximes que j'ai sucées avec le lait, dans lesquelles j'ai été élevée : maximes que j'ai entendu annoncer à tous les prédicaleurs de l'Évangile, et que je vois autorisées par la pratique universelle de l'Église. Que dites-vous à cela, mon père ? Croyezvous qu'un raisonnement aussi faible que celui

que vous m'apportez, que la Vierge et les Saints sont des créatures , et par conséquent qu'il ne les faut point prier, soit capable de m'ébranler? C'est une objection cent et cent fois répétée par les prétendus réformés , et détruite par les docteurs catholiques. Il faut que je vous raconte ce que j'entendis dire là-dessus dernièrement à mon frère le docteur : Il recevait l'abjuration d'un nouveau converti, qui convaincu de la vérité de tous les autres points de la créance de l'Église, avait encore quelque difficulté sur celui du culte et de l'invocation de la Vierge et des Saints, par la même raison que vous alléguez. Il avait dans la tête que l'on ne pouvait honorer les Saints sans une espèce d'idolâtrie, parce que ce sont des créatures, et qu'il n'y a que Dieu qu'on doive adorer. Il n'était pas encore revenu des préventions que les ministres lui avaient inspirées contre les catholiques, en les accusant de rendre à des créatures un culte qui n'est dû qu'à Dieu , d'adorer la Vierge et les Saints; et il y avait même été confirmé par les discours im

prudens de quelques catholiques peu éclairés, qui portent trop loin la vénération qu'on doit rendre à la Vierge et aux Saints, et par les pratiques superstitieuses de quelques particuliers. Mais mon frère le docteur résolut aisément ses difficultés, dissipa ses doutes, et le fit bientôt revenir de son erreur, et convenir de la vérité, en lui exposant nettement la doctrine de l'Eglise. Il y a bien de la différence, lui dit-il , entre le culte d'adoration qui n'est dû qu'à Dieu, et le culte que nous rendons à la Vierge et aux Saiuts. Nous les honorons, comme dit saint Augustin, d'un culte de dilection et de société, et non pas d'un culte de , latrie : nous les honorons, en les imitant, et non point en les adorant. La vierge Marie doit être honorée , dit saint Epiphane ; mais Dieu seul doit être adoré. Elle est le temple de Dieu , selon saint Ambroise , et non pas le Dieu du temple ; on doit respecter le temple de Dieu, mais il ne faut adorer que Dieu seul. Nous honorons les martyrs et leurs reliques, comme le remarque saint Jérôme, mais c'est afin d'honorer le Dieu dont ils sont les martyrs. Il en est de la prière comme du culte : celle

que nous adressons à la Vierge et aux Saints, est bien différente de celle

que nous adressons à Dieu ; nous prions Dieu comme la source et l'auteur des grâces et des biens que nous demandons; au lieu que nous n'invoquons la Vierge et les Saints, que comme des intercesseurs , qui prient Dieu comme nous et pour nous; mais dont les prières sont d'autant plus efficaces auprès de Dieu , qu'ils sont dans un état de perfection, de sainteté et d'union avec lui, dont ils ne peuvent déchoir. Voilà , dit mon frère , ce que nous enseignons, c'est la doctrine de l'Eglise , dont la clarté et les * vives lumières sont capables de dissiper tous les nuages , dont vos faux ministres l'ont voulu obscurcir. Le nouveau converti , homme d'esprit, de bon sens et de bonne foi, n'eut pas de peine à se rendre à une instruction si solide; il reconnut aussilốt l'artifice dont on s'était servi tant de fois pour lui donner de l'horreur de la doctrine de l'Eglise , et détesta la mauvaise foi de ceux qui l'avaient trompé jusqu'alors.

Direct. C'en est assez sur cette matière : elle n'est pas du nombre de celles dont je veux vous entretenir en particulier ; c'est un différend à démêler entre monsieur le docteur et moi. Revenons à notre sujet. Vous me demanderez peut-être s'il ne vous sera pas permis d'entrer dans certaines pratiques de pénitence , et de vous imposer des mortifications ? Non , ma fille , elles nuisent au corps et ne profitent point à l'âme, je vous l'ai déjà enseigné; demeurez en repos sur cet article (1). A l'égard

(1) L'âme étant appliquée directement à l'austérité et au dehors, elle est tournée de ce côté-là; de sorte qu'elle met les sens en vigueur loin de les

ܕ

pas :

des saints mouvemens et des bonnes inclinations, je vous les défends, ne vous les procurez point; s'ils viennent sans qu'il y ait de votre faute, ne les cultivez point, ne les rejetez pas aussi , courez à l'asile de l'indifférence. Pour le choix d'une vertu particulière, je ne puis pas tolérer une affectation comme cellelà ; c'est la ruine de toute spiritualité.

PÉNIT. Quoi , mon père , je ne pourrais pas aimer l'humilité ?
Direct. Non vraiment, ma chère fille (1).
Pént. La patience, la douceur, le pardon des injures ?

Direct. Rien de tout cela, je vous prie, mais bien l'indifférence à toutes ces vertus et aux vices contraires.

Pénit. Il s'en suivrait donc , mon père , de ce que vous dites , qu’aimer à être humble et à pardonner les injures, serait un péché.

Direct. Un péché ? Non : mais une imperfection, chose à la vérité , dont les confesseurs et les casuistes ne conviendront aussi faut-il avouer que la vie intérieure n'a rien de commun avec les confessions, et les confesseurs, ni mêrne avec les cas de conscience; ce sont choses toutes séparées. Ils vous exhorteront par exemple d'entrer dans le goût des choses spirituelles, ou bien ils approuveront que vous ayez un goût sensible dans l'oraison , qui est, à le bien prendre, une chose purement humaine, que dis-je ? abominable. D'autres fois ils ne vous parleront que de la paix d'une bonne conscience, et de la tranquillité qu'apporte avec soi la pratique de la loi de Dieu et des bonnes quyres. Ecueils dangereux où cinglant à pleines voiles , comme il vous paraît, dans les routes salutaires de la haute perfection, on vient se briser et se perdre.

Le moyen sûr, ma chère fille , de les éviter, c'est d'entrer dans le port de la parfaite résignation à la volonté divine : alors, ma fille , alors , vertus ou vices, piété ou sacriléges, grâces de Dieu ou réprobation, espérance ou désespoir de son salut, tout anéantir. Les austérités peuvent bien affaiblir le corps , mais ne peuvent émousser la pointe des sens ni leur vigueur, Moyen court.

Il n'y a plus rien pour elle , plus de réglement, plus d'austérités, tous les sens et les puissanc

ances sont dans le désordre. Ibid. (1) Lorsqu'elle voit ( l'âme parfaite ) quelques personnes dire des paroles d'humilité et s'humilier beaucoup, elle est toute surprise et étonnée de voir qu'elle ne pratique rien de semblable ; elle revient comme d'une léthargie , et si elle voulait s'humilier, elle en est reprise comme d'une infidélité, et même elle ne le pourrait faire, parce que l'état d'anéantissement par lequel elle a passé, l'a mise au-dessus de toute humilité. Car pour s'humilier, il faut être quelque chose, et le néant ne peut s'abaisser au-dessous de ce qu'il est : L'état présent l'a mis au-dessus de toute humilité et de toutes vertus par la transformation en Dicu, Livre des Torrens.

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