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croire un Dieu suprême ayant tout créé par sa vertu, et gouvernant tout par sa providence. Au milieu de tant de croyances absurdes, cette foi était restée debout dans l'esprit et dans la conscience des humains. Et la mère des Machabées, encourageant par ces paroles au martyre le dernier de ses fils dont les aînés venaient d'être tous martyrisés : «Je te conjure, mon enfant, de regarder le ciel et la terre et tous les êtres qui s'y trouvent, et de croire que Dieu a créé tout cela du néant; Peto , nate , ut adspicias ad cælum et terram et ad omnia quæ in eis sunt, et intelligas quia ex nihilo fecit illa Deus (II, Machab., 7.) »; oui, cette héroïque mère, plus forte que tous les conquérants (Proverb., XVI, 32), plus sage, plus éclairée que tous les philosophes, en parlant ainsi exprimait, confessait en quelque manière la foi de toute l'humanité au dogme de la création.

Mais la raison philosophique ancienne ayant voulu faire de la science, non-seulement en dehors du paganisme, qui n'était qu'erreur, mais aussi en dehors de toutes les croyances, de toutes les traditions constantes et universelles du genre humain, qui n'étaient que vérité; la raison philosophique ancienne ayant voulu, comme le lui reproche Lactance, essayer l'impossible, c'est-à-dire, marcher sans guide, apprendre sans maître, tout chercher et retrouver en elle-même, tout mesurer avec ellemême, tout connaître, tout comprendre par elle

même, et la vérité sur l'origine des choses comme toutes les autres vérités; Ea vero proprio sensu et interna intelligentia non potest comprehendi, quod illi sine doctore facere voluerunt (Instit. lib. VII, c. 11); elle ne s'est pas même doutée que le monde a été fait du néant. Dans tous les monuments qu'elle nous a laissés de ses travaux, il n'y a pas un seul mot qui puisse nous faire suspecter qu'elle ait eu la moindre idée de cette grande et première vérité, si commune dans la raison populaire; et dès lors elle se jeta dans des opinions différentes et contradictoires, sans pouvoir jamais en sortir ; Itaque in varias sibique contrarias opiniones inciderunt, ex quibus exitum non haberent (Ibid.); elle se jeta dans l'un ou l'autre des trois grands systèmes d'erreur, les seuls possibles à imaginer dès que l'on ignore ou l'on nie que le monde est sorti du néant, c'est-à-dire le DUALISME, le PANTHÉISME et l'ATHÉISME.

Car si Dieu n'a pas créé le monde du néant, de ces trois hypothèses l'une : ou il l'a façonné d'une matière préexistante, et par conséquent incréée et éternelle comme lui-même, et voilà la doctrine des deux principes éternels, ou le DUALISME ; ou Dieu a tiré le monde de sa propre substance, et voilà le PANTHÉISME ; ou Dieu n'est absolument pour rien dans la création du monde, mais le monde a existé toujours par lui-même, s'est constitué de lui-même sans Dieu, et voilà l'ATHÉISME.

Ce sont là en effet les trois grands systèmes d'impiété qui formèrentles trois grandes écoles ou sectes entre lesquelles se partagea l'ancienne philosophie, dès qu'elle mit en doute ou nia l'origine du monde, telle que l'attestaient la croyance universelle et l'ancienne tradition.

6. Au commencement, dit le grand saint Thomas, ce fut avec une espèce d'hésitation que les philosophes se prirent à douter d'un petit nombre de choses, dont on pouvait d'ailleurs douter sans de grands inconvénients; A principio admirabantur dubitabilia pauciora. Mais, dans la suite, s'obstinant toujours à vouloir s'élever par eux-mêmes de la connaissance de ce qui est manifeste à la connaissance de ce qui est obscur, et ne pouvant pas l'atteindre, ils s'accoutumèrent peu à peu, en devenant toujours plus hardis, à douter des choses les plus importantes, par la seule raison qu'elles leur paraissaient incompréhensibles : Sed postea , ex cognitione manifestorum, ad inquisitionem pccultorum paulatim procedentes, coeperunt dubitare de majoribus et occultioribus. Car quelques-uns d'eux affirmèrent que le monde est l'æuvre d'une intelligence agissant sur la matière ; d'autres furent d'avis que c'est l'æuvre de l'amour agissant sur lui-même ; et le reste crut sérieusement que l'univers ne doit son origine qu'au hasard : Et de totius universi generatione , quod quidam dicebant gene

ratum a casu , quidam ab intellectu, quidam amore (In Metaphysic. Aristot., lib. I.)

Remarquez bien, mes frères, dans ce passage de l'Ange de l'École , les mots : « Ils hésitèrent; Admirabantur, -- Ils commencèrent peu à peu; Paulatim cæperunt; » qui nous indiquent la timidité et l'espèce de frayeur avec lesquelles même la raison philosophique ancienne se mit d'abord à douter des premières et des plus importantes vérités. C'est que douter de ces vérités, c'est les nier ; et la négation d'une vérité générale répugne autant à l'esprit humain que la violation d'une loi générale répugne au cæur. C'est que l'esprit humain est naturellement croyant, de même que le cæyr humain a un besoin naturel d'être vertueux. C'est qu'il en coûte autant à l'esprit de passer de la foi à la négation, qu'il en coûte au caur de passer de l'innocence au crime. C'est qu'on ne peut pas cesser de croire sans peine, tout comme on ne peut pas pécher sans remords. C'est que l'apostasie de toute faj est aussi ipsupportable , aussi contraire à la nature humaine que l'apostasie de toute vertu. C'est enfin que la foi, ayant de s'éteindre dạns l'esprit, de même que l'innocence avant de s'échapper du caur, jetlent un grand cri qui épouvante la conscience de l'homme. C'est ce qui fait qu'il ne nie une grande vérité qu'en tremblant, de même qu'il ne se livre pas au désordre sans effroi.

Mais enfin, à force de se révolter contre ellemême, de se faire violence à elle-même, de se renier elle-même, la raison philosophique parvint à s'isoler de l'humanité, à se retrancher en ellemême, à se nourrir de sa propre pensée, à s'extasier, selon l'expression de saint Paul, dans ses propres lumières; Evanuerunt in cogitationibus suis (Rom., I.); et elle eut le courage de donner un insolent démenti à la foi du genre humain, en niant hardiment le dogme primitif de la création.

O triste courage! ô négation insensée! s'écrie Lactance. Car c'est de cette époque que datent tous les égarements de la raison humaine. Les philosophes se placerent, par cette négation, dans l'impossibilité de connaître la vérité sur l'origine iles choses, vérité qui est à elle seule toute la science et toute la philosophie; et par cela même ils furent entraînés dans toutes les erreurs : Causa errorum omnium philosophis hæc fuit : quod rationem mundi , quæ omnem scientiam continet , non comprehenderunt (Instit., lib. VII, c. 11). Et Bossuet a dit aussi : « Les erreurs les plus gros« sières de l'antiquité ont pris leur source dans « l'ignorance où furent les philosophes eux-mêmes « du dogme de la création, enseigné par nos « Livres saints. » Or, l'histoire des systèmes et des doctrines de l'ancienne philosophie ne justifie que trop cet aperçu du génie.

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