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ou presque rien à l'opération créatrice; c'était même la renier tout à fait au moment même où l'on avait l'air de l'admettre : car admettre une matière qui se serait organisée par elle-même, c'était admettre une matière pouvant aussi exister par elle-même. On n'avait qu'à être logique, conséquent, pour voir reparaitre à l'instant même, et dans toute leur hideuse difformité, tous les anciens systèmes d'erreur touchant la formation du monde, et disant : « Nous voilà ! » Le nom de Dieu donc, en tête des hypothèses que les philosophes de l'école naturaliste du dix-septième siècle avaient imaginées, n'était qu'une croix plantée dans la boue. On n'avait qu'à ôter la croix, et on n'aurait eu que de la boue.

Ce fut la tâche de la philosophie du dix-huitième siècle, à laquelle par conséquent ce fut la philosophie du dix-septième qui fournit les matériaux, ouvrit la porte, et servit de recommandation et de préface.

On a vu en effet au dix-huitième siècle, à cette époque funeste de toutes les aberrations, de toutes les folies de l'esprit humain, la raison philosophique professer, au milieu de populations chrétiennes, avec un dévergondage sans exemple, avec un cynisme affreux, tous les systèmes païens relativement à l'origine du monde. On a vu des hommes d'esprit ne pas rougir de se déclarer, a la face du monde, manichéens, panthéistes, maté

rialistes, idéalistes, fatalistes, sceptiques, et même tout franchement athées. Mais, à travers le chaos de leurs principes absurdes, de leurs doctrines contradictoires, il est facile de s'apercevoir que tous ont pris leur point de départ de la même erreur, que tous ont été d'accord à nier, à combattre le dogme de la création, que leurs devanciers avaient seulement ébranlé.

10. Il en est de même de la raison philosophique de nos jours, sauf qu'elle a formulé en principes, a réduit en systèmes plus méthodiques, a érigé en science absolue toutes les anciennes erreurs.

L'univers, vous dit l'un de ces rêveurs qui se parent du titre de réformateurs, l'univers n'est qu'une grande hiérarchie d'animaux. La terre est l'animal immédiatement supérieur à nous, par lequel nous tenons à Dieu. C'est sur la terre et autour de la terre que nous menons successivement deux existences : l'une terrestre, dans laquelle nos âmes sont unies à des matières pondérables ; l'autre aérienne, dans laquelle ces mêmes âmes sont unies à des matières impondérables, , sans autre loi que l'attraction, sans autre occupation que celle de se procurer toute espèce de jouissances, sans autre soin que le bonheur, consistant dans la satisfaction de tous les instincts, de tous les penchants, de toutes les passions, qu'il faut chercher à harmoniser avec leurs objets, particulièrement par la polygamie et la polyandrie, et d'autres relations encore plus sales, plus honteuses et plus dégoûtantes. (PHALANSTÉRISME de Fourier.)

Je n'ai rien à exciper dans ce beau système, vous ajoute à son tour un auteur célèbre autanı par l'élévation de son talent que par la grandeur de sa chute; je n'ai rien à exciper dans ce beau système, qui met l'humanité à son aise, et change, sans avoir plus besoin du témoignage du sens commun, la vallée des larmes en un jardin de plaisir : seulement on n'y apprend rien louchant la grande thèse de la formation des choses. Je vais donc, moi, révéler au monde l'origine du monde. Dieu est un, immuable, infini, éternel . cela est certain ; mais on ne s'est pas douté, jusqu'à présent, qu'il est également certain que Dieu est, en même temps, physiquement multiple et varié. On a pendant longtemps cru voir cette multiplicité, cette variété de Dieu dans la pluralité des trois personnes dans une même nature. J'ai aussi pendant bien des années partagé, développé, défendu une pareille doctrine, en union de bien d'autres doctrines qui pendant de longues années ont fait toute ma gloire et mon bonheur; mais c'a été lorsque, en assujettissant ma raison à la raison des autres et ne voyant que par la lumière des autres, je ne voyais pas si bien et si à fond dans la nature des choses. Maintenant que, ayant appris à raisonner par ma propre raison et à être moi

même, la lumière s'est faite en moi , et que je vois par ma propre lumière, je sais certainement et je vais dire aux autres ce qui en est, et mettre à son aise aussi leur raison se refusant d'admettre, à juste raison, l'incompréhensible dogme d'un monde sorti du néant.

Dieu n'est multiple et varié que parce qu'il est puissance, intelligence, amour, et qu'il réalise ces trois conditions de sa nature dans tout ce qui existe, en s'y multipliant, s'y variant par une triple action qui n'est que l'électricité, la lumière et le calorique. C'est donc l'éther, grande et incessante émanation de la substance infinie et inépuisable de Dieu, et renfermant, à l'état latent, l'électricité, la lumière et le calorique, qui fournit la substance de tous les êtres qui composent l'univers. Les âmes elles-mêmes ne sont que des parcelles imperceptibles de l'émanation divine, de la substance divine évaporante, que Dieu concrète, individualise hors de lui-même. Pendant cette vie, elles se transforment incessamment d'âge en åge; après la mort, elles reviennent à l'âme universelle, dont elles avaient été détachées, et elles s'y unissent intimement, de manière à ne former qu’un tout. Ne me demandez pas si elles conservent leur moi, ou leur individualité dont Dieu les avait douées ; car mes intuitions et mes lumières ne m'ont rien appris de certain sur ce sujet. Et d'ailleurs, que nous importe de savoir si, après la mort, nous serons nous-mêmes, ou bien nous serons absorbés, anéantis en Dieu ? Ce qu'il importe de savoir, c'est que tout est Dieu, tout sort de Dieu, pour retourner à Dieu (Esquisse d'une philosophie, Livre du peuple, Amsehaspands et Dervands) 1).

11. Tout cela est admirable, vous dit un troisième réformateur. Voilà deux grands systèmes, dont l'un met à l'abri de toute souffrance, de toute douleur le corps de l'homme, et dont l'autre satisfait son intelligence : l'un le délivre de loute gêne contraire à ses penchants, l'autre l'affranchit de toute croyance répugnante à sa raison. Voilà deux grands systèmes qui, unis ensemble, forment un cours complet de science, la vraie science de l'humanité, la seule science capable d'en assurer le bonheur. Je me garderai donc bien d'en ébranler la soli

(1) Dans ces dernières productions, dont la barbarie des titres trahit d'avance l'excentricité des doctrines, ce même auteur annonce une religion nouvelle, un monde nouveau et un Dieu inconnu : ce qui n'est pas généreux; car pourquoi laisser ignorer au monde le Dieu devant lequel le monde doit bientôt plier ses genoux et son front ? Mais l'un des plus dévots acolytes de ce grand pontife de la Divinité et de la religion nouvelles, M. Quinet, a été plus franc et plus hardi, et il nous a révélé, sans mystère, ce Dieu inconnu. La matière, dit-il, a donné naissance à tous les êtres corporels; sa puissance de transformation , QUI EST Dieu, a passé dans l'homme; par elle, il a créé les religions et les sociétés qui naissent les unes des autres (QUINET, le Génie des religions).

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