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mité admirable, avec une foi parfaite, le dogme de la création, comme le fondement de la science tout autant que de la religion.

5. Ce ne fut qu'à l'époque à jamais funeste de ce qu'on appelle la renaissance des lettres, et qu'on appellerait mieux la renaissance du paganisme en Europe, que les trois anciens systèmes philosophiques contre la foi de la création, ressortant du tombeau de l'exécration et de l'oubli où la raison catholique les avait enfermés, reparurent comme des spectres se redressant sur leurs pieds, et commencèrent à effrayer et à désoler les nations chrétiennes, comme ils avaient jadis ravagé, corrompu, abruti et détruit les nations païennes.

Ce fut alors qu'à l'aide de malheureuses circonstances dont je vous ai fait l'histoire l'année dernière, à l'aide de noms trompeurs et d'indignes manæuvres, l'esprit païen, pénétrant partout, commença à tout envahir, à tout souiller. Boccace et Ange Politien l'avaient restauré dans la littérature, Buonarroti dans les arts, Machiavel dans la politique, Marsilius Ficin dans la philosophie, pendant que Luther et Calvin le restauraient dans la religion, en niant la nécessité de toute autorité, en établissant le droit du libre examen et la licence de la raison, comme le critérium unique et la base du christianisme.

Ce fut le signal de la division. A la faveur de

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ce principe, on vit se former dans le monde moderne, où il fut proclamé, autant de sectes religieuses qu'on avait vu, dans l'ancien monde, se former, à l'aide du même principe, de sectes philosophiques. La pioche à la main, la raison en démence commença son æuvre de démolition. Tous les dogmes chrétiens passèrent successivement sous ses coups, et le dogme de la création avant tous les autres, pour faire place aux trois affreux systèmes que la raison philosophique

philosophique ancienne avait rêvés pour s'expliquer l'origine du monde et la formation des êtres. Tolland renouvela le duulisme ou le manichéisme, Spinosa le panthéisme, Hobbes l'athéisme, Bayle le scepticisme; tout cela eut lieu dans des pays protestants, afin qu'on ne pût pas douter que ces systèmes ne sont que d'impurs rejetons de la plante funeste du protestantisme, aux racines toutes païennes, et qu'ils ne se nourrissent que de sa séve et ne grandissent qu'à son ombre.

Dans les pays catholiques, pour des raisons qu'il est facile de deviner, on n'osa pas proclamer ces erreurs tout haut avec l'insolence, le dévergondage sacrilége avec lequel on les avait proclamées dans les contrées protestantes ; mais on n'en adopta pas moins, on n'en répandit pas moins les germes qu'on y avait importés de l'Angleterre ou de l'Allemagne, et qui, s'ils n'y poussèrent que plus tard, n'y portèrent pas moins de fruits empoisonnés, cause de tant de lamentables pertes, de tant d'inconsolables douleurs.

La Révélation divine est très-explicite, et elle a prévenu tout écart et toute erreur touchant le point essentiel de la création. Elle nous dit que c'est Dieu seul qui, par la puissance de sa parole, a créé le ciel et la terre, la lumière et les astres, le soleil et la lune, les animaux et les plantes, et enfin l'homme lui-même. La révélation divine n'attribue rien à l'action des causes secondes au commencement du monde; elle attribue tout uniquement et directement à l'action de la Cause première, à la volonté et à la puissance de Dieu.

Mais ce récit si simple, si naturel, si logique, ne put pas satisfaire le goût de certaines intelligences chrétiennes auxquelles la philosophie païenne, dont elles s'étaient repues, avait, comme le disait Tertullien de certains savants de son temps, fait faire de fortes indigestions, au point d'en avoir la tête tournée et le cerveau engourdi.

Ils n'en voulaient pas, les philosophes dont je parle, à la révélation chrétienne; ils ne prétendaient pas ébranler le moins du monde la foi des peuples, ni blesser la religion; mais il n'en est pas moins vrai que, sans en avoir eu l'intention, ils ont fait tout cela.

Ne se doutant pas même qu'ils se mettaient en opposition flagrante avec l'esprit et la lettre des Livres saints, ils ont voulu s'expliquer l'origine du

monde par les hypothèses les plus téméraires, les plus extravagantes, les plus absurdes, dans lesquelles ils n'ont laissé à Dieu que le soin de créer la matière première; et ensuite c'est à la matière seule qu'ils ont déféré le pouvoir et l'intelligence de s'organiser elle-même, de composer même les corps organisés, et de devenir le Monde.

6. C'est ainsi que, pour Descartes, Dieu n'aurait créé qu'une matière homogénée, qu'il aurait coupée en particules très-minces, mais parfaitement égales; et, en imprimant à ces particules un double mouvement, il les aurait livrées à elles-mêmes, les aurait laissées faire, et il s'en serait remis à elles du soin de l'accomplissement de l'euvre de la création. Et en effet ces particules, toujours d'après Descartes, une fois mises en mouvement et lourbillonnant pendant plusieurs siècles autour de leur propre axe et autour de certains centres, à force de se choquer en se rencontrant les unes contre les autres, auraient brisé leurs pointes et leurs angles, seraient devenues rondes, de cubiques qu'elles étaient; et de leurs ratures elles auraient formé une triple espèce de matière, dont l'une, très-subtile, remplit tout l'espace et produisit le soleil et les étoiles; la seconde, un peu plus grossière, la matière éthérée, forma le ciel; et de la troisième espèce de matière, la plus lourde de toutes, se seraient composés les planèles, les comètes, la terre et tous les corps.

Je pense que, en entendant vous exposer ce bizarre système, vous croyez entendre un fébricitant qui rêve, un fou qui délire, plutôt qu'un philosophe qui raisonne. Voilà donc un grand et beau talent, ne voulant pas s'en tenir au récit biblique sur la création du monde, obligé de bâtir, à grands frais d'imagination, de si énormes extravagances, s'y arrêtant comme à une théorie raisonnable, et les offrantau monde scientifique étonné comme un chefd'ouvre de conception de la raison humaine (1).

(1) Dans une lettre adressée au grand évêque d'Avranches, et que M. Cousin a publiée dans ses Fragments de philosophie (t. II), le célèbre docteur Menjot, en parlant de la philosophie de Descartes, dit : « Il exige que son catéchumène commence par « devenir fou; ainsi on peut dire que les petites-maisons sera vent de vestibule à sa philosophie, qui fait tant de bruit dans « le monde. » Dans la même lettre, le même docteur nous apprend que « Pascal méprisait la philosophie cartésienne, et « que ses liaisons avec plusieurs des fauteurs de cette philoso« phie ne l'ont pas empêché de s'en moquer ouvertement, et de « la qualifier du nom de roman de la nature. » Il est encore possible que ce soit principalement à la philosophie cartésienne qu'ait voulu faire allusion le même Pascal, lorsqu'il a dit : « Se moquer de toute philosophie, c'est vraiment philosopher. » On sait que Bossuet a prédit « qu'une grande guerre se prépaa rait à l'Église sous le nom de philosophie cartésienne. » On sait aussi que Fénelon, tout en ayant l'air de suivre certains principes de Descartes, a partagé les appréhensions de Bossuet sur leurs conséquences. On sait que Huet, dans sa Censura philosophiæ cartesiana, a fait la plus élégante, mais en même temps la plus sanglante critique de la même philosophie. On sait qu'Arnauld lui-même a dit que les lettres de Descartes « sont « entachées de pélagianisme.. On sait enfin que le grand Leibnitz a poliment tourné en ridicule le Cogito, ergo sum, de Descartes.

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