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rien ; et le scepticisme sera toujours la conséquence inévitable, le dernier mot de la négation du dogme de la création.

SXXIII. Autre développement du même principe. La question

touchant la certitude se réduit aujourd'hui à la certitude OBJECTIVE. Les arguments des modernes sceptiques, aussi bien que ceux des anciens, insolubles, si l'on ne commence par la foi au Dieu créateur.

En effet, aux termes où la question de la certitude a été réduite aujourd'hui par les rationalistes, et d'après les principes de Kant, il ne s'agit pas de savoir si l'homme peut être, oui ou non, certain de ce qui se passe en lui-même, des modifications diverses de son esprit et de son corps, dans certaines occasions; c'est-à-dire qu'on ne nie pas la certitude subjective; - et pour moi, je doute qu'on l'ait jamais sérieusement niée. — Il s'agit seulement de savoir : Si ces diverses modifications de notre esprit et de notre corps, dont on ne peut mettre en doute l'existence, sont, oui ou non, produites par les causes auxquelles nous les attribuons; en d'autres termes : s'il existe un rapport nécessaire, essentiel entre nos perceptions, nos sensations, et la réalité des choses que nos perceptions et nos sensations paraissent nous attester. Toute la question se rapporte donc à la certitude objective.

Or, là-dessus les modernes sceptiques, en reproduisant les arguments des anciens, vous disent : L'histoire de la philosophie n'est que la démonstration complète de ce fait : Que les plus grands philosophes, en croyant avoir évidemment connu par leur raison la vérité sur plusieurs choses, n'ont, en effet, saisi que l'erreur. Pendant le sommeil et la folie, on croit vraiment voir, entendre, exister, ce que réellement on ne voit pas, ce qu'on n'entend pas, ce qui n'existe pas. Il n'y a pas d'homme au monde qui, même pendant la veille et dans l'état d'une parfaite santé de l'esprit, n'abandonne, comme erronées dans un temps, des croyances que dans un autre il avait longtemps admises comme évidemment vraies. Or, tout cela prouve que l'esprit humain étant impressionné aussi vivement et aussi fortement par le faux que par le vrai, il n'y a pas de rapport naturel, né

cessaire, essentiel, entre nos perceptions, nos sensations, nos raisonnements et la réalité des choses extérieures ; et dès lors on ne peut, sur les témoignages fallacieux de la raison et des sens, affirmer, d'aucune chose, qu'elle existe vraiment comme nous l'apercevons, et l'on ne peut être certain de rien.

« Quand l'une des quatre facultés qui concourent, dit M. Joufa froy, à la formation de nos connaissances, vient à s'applia quer et à nous donner la notion qui lui est propre, il est évi. « dent que nous ne croyons et ne pouvons croire à la vérité « de cette notion qu'à une première condition : c'est que nous « avons foi à la véracité native de cette faculté, c'est-à-dire a à sa propriété de voir les choses telles qu'elles sont; car, « pour peu que nous en doutions, il n'y a plus de vérité, plus « de croyance possible pour nous. Cependant rien ne prouve, « rien ne peut prouver cette véracité native de nos facultés. « Donc le principe de toute certitude et de toute croyance est a d'abord un acte de foi aveugle en la véracité naturelle de « nos facultés. Quand donc les sceptiques disent aux dogmatia ques, Rien ne prouve que nos facultés roient les choses « comme elles sont, rien ne démontre que Dieu ne les ait pas a organisées pour nous tromper, les sceptiques disent une a chose incontestable, et qu'il est impossible de nier. » Un peu plus bas il dit aussi : « ... Je m'empresse de le répéter : à cette a objection des sceptiques, je ne connais aucune réponse caté« gorique ; il n'existe aucune possibilité de prouver la véracité « de notre intelligence.... Cette objection est irréfutable. » (COURS DE DROIT NATUREL, leçon ix.)

Ainsi, pour M. Jouffroy, n'admettant pas la création de l'homme par Dieu, et ne sachant pas (le pauvre homme!) si Dieu peut être trompeur; tout comme pour Cicéron et les autres sceptiques, qui n'admettaient pas non plus un Dieu créateur de l'homme; et enfin, tout comme pour Descartes, avant qu'il eût reconnu qu'un Dieu essentiellement véridique est l'auteur de la raison humaine; pour M. Jouffroy, dis-je, il n'existe aucune certitude que nos facultés ont été organisées pour voir les choses comme elles sont, et non pour en transmettre d'infidèles images. Le scepticisme est irrefutable; ou bien tout athée, comme l'a remarqué Descartes, est et doit être nécessairement sceptique; et le scepticisme universel, absolu, est la dernière conséquence de la négation du dogme du Dieu créateur, est le dernier mot de l'athéisme. Or, à ces objections on a cru répondre par les considérations suivantes :

« Vous voulez qu'avant de croire à la vérité, je démontre la véa racité des facultés qui la saisissent. Je le ferais volontiers, si, la « vérité une fois ôtée, je savais que j'existe, que je connais, que a j'ai certaines facultés, instruments de ma connaissance. Mais « tout cela, je ne le sais qu'en vertu de la vérité qui m'éclaire. « Mon esprit ne remonte pas de lui à la vérité, mais il descend « de la vérité à lui-même. Ce n'est point mon intelligence qui « donne au vrai son autorité, c'est le vrai lui-même, le vrai « qui crée mon intelligence, qui l'actualise en la créant, la « met en exercice, et se manifeste à elle. La vérité n'est pas « subjective, mais objective; elle n'est pas l'effet, mais la a cause de mon existence et de ma pensée. Et notez bien « qu'en vous disant ces choses, je ne les appuie pas sur mes « pauvres et fragiles puissances, je les base sur l'autorité même a du vrai, dont la voix les proclame. Je ne fais que répéter, a en repensant et en parlant, le Verbe idéal qui parle à mon « esprit. Cette voix de la vérité qui parle à moi, à vous, à tou« tes les intelligences, avec une irrefragable autorité, c'est l'É« VIDENCE. L'évidence est objective et non subjective ; elle est « la créatrice et non la créature de la pensée; la pensée est la « vision de l'esprit, l'évidence en est la lumière... Ce n'est pas « à l'esprit à prouver la vérité, c'est à la vérité à prouver l'au« torité de l'esprit. Et savez-vous comment elle la prouve? Elle « la prouve en créant l'esprit et en se manifestant à son re« gard. Notre esprit ne fait pas la première vérité, et par là il « ne peut pas la déniontrer ni la confirmer. Mais la première « vérité confère à notre esprit toute sa valeur, parce qu'elle « lui donne l'existence. Cessez donc d'argumenter contre la « vérité, en présupposant que votre faculté de connaître peut a être erronée; car vous ne pouvez faire cette supposition, vous « ne pouvez avoir le moindre doute, émettre le moindre jugea ment, prononcer une parole, sans croire à la vérité. Ainsi « votre objection, supposant cette réalité que vous combattez, a se détruit d'elle-même. - (GIOBERTI, Restauration des sciences philosophiques, tom. I, pag. 583.)

Ce raisonnement est éloquent, si l'on veut, mais il est bien

loin d'être concluant contre les sceptiques, à moins qu'on n'y ajoute le grand mot, « Dieu. » Sans ce mot qui éclaire tout, qui explique tout, qui vivifie tout; sans commencer par croire que l'intelligence humaine est l'oeuvre de Dieu et de son VERBE, qui éclaire tout homme venant dans ce monde, qu'est-ce que c'est que la vérité qui m'éclaire, et mon esprit descendant de la vérité? Qu'est-ce que c'est que le vrai créant mon intelligence et l'actualisant en la créant ? Qu'est-ce que c'est que l'autorité du vrai proclamant mes puissances par sa voix ? Qu'est-ce que c'est que le verbe idéal qui parle à mon esprit, et cette voix de la vérité qui parle à toutes les intelligences? Qu'est-ce que c'est que l'évidence créatrice de la pensée, et la vérité devant prouver l'autorité de l'esprit, et la proutant en créant l'esprit et en se manifestant à son regard ? Qu'est-ce que c'est et sur quel fondement repose cette vérité première qui confère à notre esprit tant de valeur, parce qu'elle lui donne l'existence ? Est-ce qu'on peut rien comprendre à tout cela ? Tout cela est-il autre chose qu'un amas de mots vides de sens, et des phrases où il n'y a ni pensée ni vérité? Tout cela est-il autre chose qu'un paralogisme, au lieu d'être un rai. soonement? Tout cela est-il autre chose que dire aux sceptiques : « Vous avez tort d'être sceptiques, parce que vous êtes sceptia ques ? - Ainsi, je doute fort que ce prétendu raisonnement, qui ne raisonne pas, puisse faire sur les sceptiques l'impression que son auteur en attend, et qu'il les fasse cesser d'argumenter contre la vérité, en présupposant que leur faculté de connaitre peut être erronée. Descartes nous l'a dit sur tous les tons : Tant qu'on n'admet pas Dieu comme auteur de la raison, il sera toujours logique de presupposer que la faculté de connaitre peut être erronée; en d'autres termes : Pas de vérité, pas de certitude pour l'athée.

Quant aux derniers mots de cette argumentation (qui n'en est pas une, à moins que l'auteur n'ait voulu y présupposer Dieu) : « Vous ne pouvez avoir le moindre doute, émettre le moindre a jugement, prononcer une parole, sans croire à la vérité, » ce sont de ces traits qu'on a toujours lancés à la figure des scepti. ques sans les atteindre; ce sont de ces banalités dont Cicéron, il y a deux mille ans, avait fait justice, et qui ne sauraient terminer la question.

Du reste, le même auteur, dans une note intitulée De l'Ontologisme chrétien, parait être revenu sur ses pas ; car voici ce qu'il dit : « La méthode fondamentale du christianisme « est ontologique et non psychologique. Le christianisme ne dit « point avec Descartes : « L'homme est, donc Dieu existe; » « mais bien : « Dieu est, donc l'homme existe, » c'est-à-dire « l'homme est en Dieu, et son existence vient de Dieu.

« Il ne dit point avec les psychologistes de notre temps : « L'esprit de l'homme tire de ses facultés l'idée de l'être néces« saire, et crée Dieu à son image; » il enseigne, au contraire : « que Dieu a créé l'homme à son image et à sa ressemblance. »

* Il ne dit point : « L'homme porte en lui-même une loi mo. a rale, loi de bonté et de justice, donc Dieu est juste et bon ; » « mais il dit : « Dieu est juste et bon, donc l'homme est tenu « de se rendre juste et bon en l'imitant. »

« Il ne dit point : « L'homme est libre, donc il est soumis à « la loi du devoir; » mais il dit : « Le devoir, la loi morale exis« tent, donc l'homme est libre.... »

« Il ne dit point : « Raisonne, examine et crois; » mais bien : « Crois, examine et raisonne. »

« Il ne dit pas : « Cherche la vérité dans le doute ; » mais : « Cherche la vérité dans l'enseignement. »

« Il ne dit pas : « Enseigne l'Église ; » mais : « Apprends de « l'Église. »

« Il ne dit pas : « Pars de toi pour arriver à Dieu ; » mais : « Pars de Dieu pour arriver à toi; ne commence point par la « philosophie pour arriver à la religion : fais le contraire. »

« Il ne faut pas néanmoins conclure que le christianisme re« jette la méthode psychologique : il l'admet au contraire, et « prescrit l'emploi de quelques-uns des principes ci-dessus; a mais il la regarde comme une méthode secondaire qui doit « venir après la méthode ontologique, et ne jamais la préa céder.

« M. de Lamennais, dans sa théorie sur la certitude, con« fond ces deux méthodes; il les rejette toutes les deux, et leur « substitue la seule méthode de l'autorité. Mais la méthode de a l'autorité est impossible sans un fondement ontologique, et « c'est une manifeste pétition de principe que d'établir l'ona tologie sur l'autorité. » (Restauration, tom. I, p. 590.)

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