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a l'avait donnée telle, que nous prissions le faux pour le vrai « lorsque nous en usons bien. » (OEuvr., tom. III.)

Enfin, dans le passage qui suit, Descartes paraît faire un cercle vicieux. Mais toujours est-il vrai qu'il y établit, en dernière analyse, la véracité divine comme l'unique preuve de l'autorité des perceptions claires et distinctes. « Comme je juge, a-t-il dit, « quelquefois que les autres se trompent dans les choses qu'ils « pensent le mieux savoir, que sais-je si Dieu n'a point fait si « je me trompe aussi toutes les fois que je fais l'addition de « deux et de trois ? J'ai pris l'être ou l'existence de cette pensée « pour le premier principe duquel j'ai déduit clairement les sui« vants, à savoir, qu'il y a un Dieu qui est auteur de tout ce qui « est au monde, et qui, étant la source de toute vérité, n'a « point créé notre entendement de telle nature qu'il se puisse « tromper au jugement qu'il fait des choses dont il a une « perception fort claire et fort distincte. » (LES PRINCIPES DE LA PHILOSOPHIE, III.)

Descartes était chrétien ; il n'avait jamais sérieusement douté de l'existence d'un Dieu créateur de l'homme, d'un Dieu aussi infiniment véridique et saint que puissant et parfait. S'appuyant donc sur cette foi, il a admis que la raison humaine, l'æuvre de ce Dieu ayant créé l'homme pour connaître la vérité, est, dans certaines conditions et dans certaines limites , un moyen naturel, un témoin sincère et fidèle de la vérité.

C'est sur cette base solide qu'il a fondé l'édifice de la certitude et de toutes les connaissances humaines. On lui a souvent reproché que, par sa manière de rétablir le dogmatisme philosophique, il s'est jeté dans un cercle vicieux, ayant voulu prouver la puissance de la raison par la vérité de l'existence d'un Dieu véridique auteur de la raison; et l'existence d'un Dieu véridique et auteur de la raison, par la puissance de la raison à saisir la vérité. Ce reproche, qu'on a fait à Descartes, malheureusement n'est que trop fondé; il ressort nécessaire. ment des principes de la méthode cartésienne. Mais, en y regardant de près, on peut s'apercevoir que Descartes, malgré le doute universel dont, comme philosophe, il fait la base de sa méthode, n'a pas douté réellement de tout comme chrétien. Il a supposé une infinité de choses comme des vérités de fait, dont il n'est permis à personne de douter. Parmi ces

choses, il a supposé, je le répète, l'existence de Dieu, 'auteur de la raison, qu'il avait apprise à l'école de la foi et de la tradition, sauf à avoir démontré ailleurs cette grande vérité par des preuves de tout genre, et en dehors de sa méthode inquisitive. Par ce moyen, s'il n'a tout à fait évité le cercle vicieux dont on l'a accusé, il a du moins évité le scepticisme.

$ XX. La méme doctrine de Descartes sur la VÉRACITÉ DE Dieu considérée comme dernier fondement de la certitude, professée par la PAILOSOPHIE DE LYON.

Cette manière de philosopher de Descartes s'est toujours maintenue dans son école. La Philosophie de Lyon, ce répertoire de tous les principes cartésiens, a arrangé de la même manière la doctrine sur la certitude. L'auteur de cette Philosophie, dogmatiste acharné, avait commencé par établir que l'évidence de chaque homme est un indice infaillible de la vérité qu'elle atteste, et qu'elle nous en rend absolument certains ; que, pour distinguer la vraie évidence de la fausse, on n'a pas besoin d'autre signe, d'autre critérium : car la vraie évidence se suffit à elle-même pour se faire reconnaître; sa lumière est sa preuve, et elle est le juge unique et infaillible d'elle-même. C'est, comme on le voit, la doctrine de Zénon et de Lucullus. C'est le dogmatisme des stoïciens, renouvelé par Descartes.

Après ce début, on se serait attendu que cet auteur, pour ne pas se mettre en contradiction avec lui-même, n'aurait jamais invoqué d'autre témoignage pour prouver la fidélité du témoignage de l'évidence. Il aurait bien voulu le faire, mais il a senti qu'il ne le pouvait pas. Car il n'a pas encore prononcé son dernier mot pour fixer les droits imprescriptibles de l'évidence et en proclamer l'infaillibilité, que, à propos du témoignage des sens, qu'il donne comme le second critérium de la vérité, et en voulant combattre les idéalistes niant l'existence des corps, il s'est vu arrêté par sa propre faiblesse, et il s'est aperçu qu'avec l'évidence toute seule il ne pouvait pas soutenir la lutte. Il est vrai encore qu'à l'exemple de Zénon et de Lucullus, il avait dit: qu'afin que l'évidence, résultant du témoignage des sens, soit un critérium efficace de la vérité, elle doit avoir ces trois conditions:

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1° qu'elle doit être conforme à la raison ; 2° qu'elle doit être per. pétuelle et constante; et 3o enfin qu'elle doit être uniforme, de manière que ce qui est attesté par un sens ne soit pas contredit par un autre; Ut sensuum relatio tanquam efficax veritatis argumentum habeatur, triplex conditio requiritur : ut sensuum relatio cum ratione consentiat; ut constans perpetuaque sit ; ut sit uniformis sive ut unus sensus alteri non contradicat. (PHILOSOPHIA LUGDUNENSIS, Logica, dissert., II, S 11.)

Mais en venant, à l'application de ce critérium, à la question de savoir si les corps existent vraiment, le philosophe lyonnais avoue tout franchement que ce critérium, qu'il avait proclamé d'abord si apte et si efficace, tout en ayant même les trois conditions nécessaires de sa vérité, n'est plus ni efficace ni apte pour juger avec certitude de la réalité, de la nature et de l'état des corps; Quæres : An testimonia sensuum ido. næam subministrent regulam qua possimus de statu et natura corporum certo judicare? Respondeo : CERTA NON SUNT REGULA ( Ibid.). Que fait-il donc? A l'exemple du maître, il revient à la philosophie du vulgaire, des âmes simples; il invoque le témoignage de l'évidence universelle à l'appui du témoignage de l'évidence particulière ; il fait bon marché du dogmatisme privé, pour se réfugier dans le dogmatisme commun; car il vous dit que la preuve que le témoignage des sens ne nous trompe pas en nous attestant que les corps existent, est, ainsi que chacun peut s'en apercevoir, que tout homme éprouve en lui-même, pendant toute sa vie, une propension et une tendance ferme et constante qui l'entraîne à croire que les corps existent vraiment; or une telle propension, une telle tendance ne peut pas être trompeuse; Proclivitatem qua pertrahimur existere corpora QUISQUE, per totum vitæ suæ stadium , in se deprehendit , ergo firma et constans est propensio (Ibid.).

Si vous voulez savoir comment et pourquoi cette tendance, cette propension ferme et constante ne peut pas être trompeuse, mais doit avoir une vérité incontestable, le même auteur ajoute : Que c'est parce qu'elle entraine TOUS LES HOMMES. Car la manière d'agir de tous les hommes prouve qu'ils sont tous obligés, bon gré malgré, à obéir à cette impulsion qui les

force à croire que les corps existent; et une propension qui se trouve DANS TOUS LES HOMMES ne peut venir que de la na: ture, et dès lors elle ne peut pas tromper; Hæc propensio vim habet ineluctabilem cui OMNES PARENT HOMINES ; atqui huic naturæ impulsioni qua credimus existere corpora , OMNES OBSEQUI HOMINES satis probat eorum agendi ratio; ergo est invincibilis.

Mais qu'est-ce que c'est qui nous assure qu'une propension commune à tous les hommes, et relevant par cela même de la nature de l'homme, ne peut pas être trompeuse ? C'est, vous dit la Philosophie de Lyon, que cette propension invincible, qui entraîne tous les hommes à croire que les corps existent, n'a son origine qu'EN DIBU, AUTEUR DE L'HOMME. Si elle vient donc de Dieu, elle doit avoir aussi une liaison, un rapport nécessaire avec la vérité ou avec l'existence des corps. Car si cette propension universelle de l'humanité à croire que les corps existent, si cette évidence universelle de laquelle résulte cette propension pouvait nous tromper, on pourrait dire AVEC RAISON que l'auteur de cette erreur est Dieu lui-même; Quæ nobis inest invicta proclivitas ad judicandum existere corpora, suam AB IPSO DEO ORIGINEM TRAHIT. A Deo autem esse non potest quin necessariam habeat cum veritate, id est cum existentia corporum, connexionem; non posset enim nos decipere quin error ille in Deum MERITO refunderetur (Ibid.). Pour la Philosophie de Lyon donc, l'évidence même ne prouve rien, pas même l'existence des corps, qu'en tant qu'on admet qu'un Dieu véridique est l'auteur de cette évidence, et de la propension qui en résulte.

$ XXI. La même doctrine conservée jusqu'à nos jours par

l'école cartésienne. Développement donné à cette doctrine dans le dernier cours de philosophie sorti de cette école. Toute la doctrine de l'école cartésienne, touchant la certitude, se réduit à ce principe : Que, sans la foi au Dieu créateur, le scepticisme est inévitable.

Pour finir de prouver l'existence de cette doctrine traditionnelle dans l'école cartésienne, je vais citer les Prælectiones philosophicæ, imprimées à Clermont-Ferrand chez Thibaud-Landriot, en l'année 1849, sans nom d'auteur. C'est le cours philosophique le plus récent et le plus sérieux qui soit sorti de cette école. "L'auteur de ce cours, esprit analytique et subtil, plein de verve philosophique, et, ce qui est plus, de zèle chrétien , mais cartésien quand même, établit comme thèse « que la percep« tion, en tant qu'elle constitue le sens intime ou l'évidence, « est le vrai critérium de toute certitude; THESIS : Perceptio, « quatenus sensum intimum vel quatenus evidentiam consti« tuit, est verum omnis certitudinis criterium (t. II, p. 395). » C'est, comme on le voit, la perception claire et distincte que Descartes avait établie comme premier signe de la vérité.

Mais, pas plus que Descartes, cet auteur ne s'est arrêté au critérium de la perception, qu'il appelle une certitude primaire; et il croit que cette certitude primaire a besoin aussi d'un autre critérium, qu'il appelle certitude secondaire, et dont les sources sont le sens commun et la révélation divine.

Et quant au sens commun, voici la thèse qu'il formule : « Le a sens commun, ou une propension fondée vraiment dans notre « nature, est un motif certain de bien juger; Thesis : Sensus « communis, seu propensio vere in nostra natura fundata, est « motivum certum judicandi. » C'est ainsi que la Philosophie de Lyon, comme on vient de le voir, pour prouver que l'évidence du témoignage des sens qui nous atteste l'existence des corps n'est pas trompeuse, a allégué la propension naturelle qu'ont tous les hommes à croire l'existence des corps; et c'est encore ainsi que Descartes lui-même a cherché, dans le consentement universel de tous les hommes, la preuve que la perception claire et distincte est un signe de vérité.

Mais voulez-vous savoir à quoi tient que ce consentement universel des hommes affirmant la même chose, cette propension universelle de la nature humaine à croire invinciblement certaines choses, ne peuvent pas nous tromper? Pour le professeur de Clermont aussi bien que pour la Philosophie de Lyon et pour Descartes lui-même, cela tient à la véracité du Dieu auteur de la nature humaine; car voici sa thèse : « On doit pla« cer avec Descartes, dans la véracité divine, le principe de a la certitude secondaire ; THESIS : Principium certitudinis « secundariæ in veracitate divina , cum Cartesio, est repo« nenda. »

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