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la terre au soleil, c'est vous dire qu'elle ne peut être moindre que de trois cent millions de lieues, et que cette pierre emploieroit plus d'onze cent quarante ans pour tomber de Saturne en terre.

Par cette élévation de Saturne élevez vous-même, si vous le pouvez, votre imagination à 'concevoir quelle doit être l'immensité du chemin qu'il parcourt chaque jour au-dessus de nos têtes : le cercle que Saturne décrit a plus de six cent millions de lieues de diamètre, et par conséquent plus de dixhuit cent millions de lieues de circonférence; un cheval anglois qui feroit dix lieues par heure n'auroit à courir que vingt mille cinq cent quarante: huit ans pour faire ce tour.

Je n'ai pas tout dit, ô Lucile, sur le miracie de ce monde visible, ou, comme vous parlez quel. quefois, sur les merveilles du hasard que vous admettez seul pour la cause première de toutes choses : il est encore un ouvrier plus admirable que vous ne pensez : connoissez le hasard, laissez-vous instruire de toute la puissance de votre Dieu. Savezvous que cette distance de trente millions de lieues qu'il y a de la terre au soleil, et celle de trois cent millions de lieues de la terre à Saturne, sont si peu de chose, comparées à l'éloignement qu'il y a de la terre aux étoiles, que ce n'est pas même s'énoncer assez juste que de se servir, sur le sujet de ces distances, du terme de comparaison ? Quelle propor. tion à la vérité de ce qui se mesure, quelque grand qu'il puisse être, avec ce qui ne se mesure pas ? On

ne connoît point la hauteur d'une étoile, elle est, si j'ose ainsi parler, immensurable; il n'y a plus ni angles, ni sinus, ni parallaxes, dont on puisse s'aider:si un homme observoit à Paris une étoile fixe, et qu'un autre la regardât du Japon, les deux lignes qui partiroient de leurs yeux pour aboutir jusqu'à cet astre ne feroient pas un angle, et se confondroient en une seule et même ligne, tant la terre entière n'est pas espace par rapport à cet éloignement. Mais les étoiles ont cela de commun avec Saturne et avec le soleil : il faut dire quelque chose de plus. Si deux observateurs, l'un sur la terre, et l'autre dans le soleil, observoient en même temps une étoile, les rayons visuels de ces deux observateurs ne formeroient point d'angle sensible. Pour concevoir la chose autrement : si un homme étoit situé dans une étoile, notre soleil, notre terre, et les trente millions de lieues qui les séparent, lui paroîtroient un même point : cela est démontré.

On ne sait pas aussi la distance d'une étoile d'avec une autre étoile, quelque voisines qu'elle nous paroissent. Les Pléiades se touchent presque, à en juger par nos yeux : une étoile paroît assise sur l'une de celles qui forment la queue de la grande Ourse, à peine la vue peut-elle atteindre à discerner la partie du ciel qui les sépare, c'est comme une étoile qui paroît double. Si cependant tout l'art des astronomes est inutile pour en marquer la distance, que doit-on penser de l'éloignement de deux étoiles qui en effet paroissent éloignées l'une de l'autre, et à

plus forte raison des deux polaires ? Quelle est donc l'immensité de la ligne qui passe d'une polaire à l'autre ? et que sera-ce que le cercle dont cette ligne est le diamètre ? Mais n'est-ce pas quelque chose de plus que de sonder les abîmes , que de vou. loir imaginer la solidité du globe dont ce cercle n'est qu'une section ? Serons-nous encore surpris que ces mêmes étoiles, si démesurées dans leur gran. deur, ne nous paroissent néanmoins que comme des étincelles ? N'admirons-nous pas plutôt que d'une hauteur si prodigieuse elles puissent conserver une certaine apparence, et qu'on ne les perde pas toutes de vue ? Il n'est pas aussi imaginable combien il nous en échappe. On fixe le nombre des étoiles, oui, de celles qui sont apparentes : le moyen de compter celles qu'on n'apperçoit point, celles, par exemple, qui composent la voie de lait, cette trace lumineuse qu'on remarque au ciel dans une nuit sereine du nord au midi, et qui, par leur extraordinaire élévation, ne pouvant percer jusqu'à nos yeux pour être vucs chacune en particu. lier , ne font au plus que blanchir cette route des cieux où elles sont placées ?

Me voilà donc sur la terre comme sur un grain de sable qui ne tient à rien, et qui est suspendu au milieu des airs: un nombre presque infini de globes de feu d'une grandeur inexprimable et qui confond l'imagination, d'une hauteur qui surpasse nos conceptions, tournent, roulent autour de ce grain de sablc, ct traversent chaque jour, depuis

plus de six mille ans, les vastes et immenses espaces des cieux. Voulez-vous un autre système , et qui ne diminue rien du merveilleux ? La terre ellemême est emportée avec une rapidité inconcevable autour du soleil, le centre de l'univers. Je me les représente tous ces globes, ces corps effroyables qui sont en marche ; ils ne s'embarrassent point l'un l'autre, ils ne se choquent point, ils ne se dé. rangent point : si le plus petit d'eux tous venoit à se démentir et à rencontrer la terre, que deviendroit la terre ? Tous au contraire sont en leur place, demeurent dans l'ordre qui leur est prescrit, suivent la route qui leur est-marquée, et si paisiblement à notre égard, que personne n'a l'oreille assez fine pour les entendre marcher, et que le vulgaire ne sait pas s'ils sont au monde. O économie merveil. leuse du hasard : l'intelligence même pourroit-elle mieux réussir ? Une seule chose, Lucile , me fait de la peine : ces grands corps sont si précis et si constants dans leurs marches, dans leurs révolutions , et dans tous leurs rapports ; qu'un petit animal relégué en un coin de cet espace immense qu'on appelle le monde, après les avoir observés , s'est fait une méthode infaillible de prédire à quel point de leur course tous ces astres se trouveront d'aujourd'hui en deux, en quatre , en vingt mille ans: voilà mon scrupule, Lucile; si c'est par hasard qu'ils observent des règles si invariables, qu'est-ce que l'ordre ? qu'est-ce que la règle?.

Je vous demanderai mėme ce que c'est que le hasard : est-il corps ? est-il esprit ? est-ce un être distingué des autres êtres, qui ait son existence particulière, qui soit quelque part ? ou plutôt , n'est-ce pas un mode, ou une façon d'être ? Quand une boule rencontre une pierre, l'on dit, c'est un hasard : mais est-ce autre chose que ces deux corps qui se choquent fortuitement? Si par ce hasard ou cette rencontre la boule ne va plus droit, mais obliquement; si son mouvement n'est plus direct, mais réfléchi ; si elle ne roule plus sur son axe, mais qu'elle tournoie et qu'elle pirouette ; conclurai-je que c'est par ce même hasard qu'en général la boule est en mouvement?ne soupçonnerai-je pas plus volontiers qu'elle se meut, ou de soi-même , ou par l'impulsion du bras qui l'a jetée ? Et parce que les roues d'une pendule sont déterminées l'une par l'autre à un mouvement circulaire d'une telle ou telle vitesse, examinerai-je moins curieusement quelle peut être la cause de tous ces mouvements; s'ils se font d'eux-mêmes, ou par la force mouvante d'un poids qui les emporte ? Mais ni ces roues ni cette boule n'ont pu se donner le mouvement d'euxmêmes, ou ne l'ont point par leur nature, s'ils peuvent le perdre sans changer de nature; il y a donc apparence qu'ils sont mus d'ailleurs, et par une puissance qui leur est étrangère. Et les corps célestes, s'ils venoient à perdre leur mouvement, changeroient-ils de nature ? seroient-ils moins des corps? je ne me l'imagine pas ainsi ; ils se meuvent cependant, et ce n'est point d'eux-mêmes et par

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