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Je ne sais point si le chien choisit, s'il se ressou: vient, s'il affectionne, s'il craint, s'il imagine, s'il pense : quand donc l'on me dit que toutes ces choses ne sont en lui ni passions, ni sentiment, mais l'effet naturel et nécessaire de la disposition 'de sa machine préparée par le divers arrangement des parties de la matière , je puis au moins acquies. cer à cette doctrine. Mais je pense, et je suis certain que je pense : or quelle proportion y a-t-il de tel ou de tel arrangement des parties de la matière, c'est-à-dire, d'une étendue selon toutes ses dimensions, qui est longue, large et profonde, et qui est divisible dans tous ces sens, avec ce qui pense?

Si tout est matière, et si la pensée en moi, comme dans tous les autres hommes, n'est qu'un effet de l'arrangement des parties de la matière; qui a mis dans le monde toute autre idée que celle des choses matérielles ? La matière a-t-elle dans son fonds une idée aussi pure, aussi simple, aussi immatérielle, qu'est celle de l'esprit? comment peutelle être le principe de ce qui la nie et l'exclut de son propre être ? comment est-elle dans l'homme ce qui pense, c'est-à-dire, ce qui est à l'homme même une conviction qu'il n'est point matière ?

Il y a des êtres qui durent peu, parce qu'ils sont composés de choses très-différentes ,' et qui se nuisent réciproquement : il y en a d'autres qui durent davantage, parce qu'ils sont plus simples; mais ils périssent, parce qu'ils ne laissent pas d'avoir des parties selon lesquelles ils peuvent être divisés. Ce qui pense en moi doit durer beaucoup; parce que c'est un être pur, exempt de tout mélange et de toute composition; et il n'y a pas de raison qu'il doive périr, car qui peut corrompre ou séparer un être simple et qui n'a point de parties?

L'ame voit la couleur par l'organe de l'ail, et entend les sons par l'organe de l'oreille; mais elle peut cesser de voir ou d'entendre, quand ces sens ou ces objets lui manquent, sans que pour cela elle cesse d’être; parce que l'ame n'est point précisément ce qui voit la couleur,'ou ce qui entend les sons; elle n'est que ce qui pense : or, comment peut-elle cesser d'être telle ? ce n'est point par le défaut d'or gane, puisqu'il est prouvé qu'elle n'est point matière; ni par le défaut d'objet, tant qu'il y aura un Dieu et d'éternelles vérités : elle est donc incorruptible.

Je ne conçois point qu'une ame que Dieu a voulu remplir de l'idée de son être infini et souverainement parfait doive être anéantie.

Voyez, Lucile, ce morceau de terre * plus propre et plus orné que les autres terres qui lui sont conti. guës : ici ce sont des compartiments mêlés d'eaux plates et d'eaux jaillissantes, là des allées en palissades qui n'ont pas de fin et qui vous couvrent des yents du nord : d'un côté c'est un bois épais qui défend de tous les soleils , et d'un autre un beau point de vue : plus bas une Yvette ou un Lignon, qui couloit obscurément entre les saules et les

* Chantilly.

peupliers, est devenu un canal qui est revêtu ! ailleurs de longues et fraîches avenues se perdent dans la campagne, et annoncent la maison qui est entourée d'eaux : vous récrierez-vous, Quel jeu du hasard ! combien de belles choses se sont ren: contrées ensemble inopinément! Non, sans doute; vous direz au contraire , Cela est bien imaginé et hien ordonné, il règne ici un bon goût et beaucoup d'intelligence. Je parlerai comme vous, et j'ajouterai que ce doit être la demeure de quelqu'un de ces gens chez qui un Le Nostre va tracer et prendre des alignements dès le jour même qu'ils sont en place. Qu'est-ce pourtant que cette pièce de terre ainsi disposée et où tout l'art d'un ouvrier habile a été employé pour l'embellir, si même toute la terre n'est qu'un atome suspendu en l'air , et si vous écoutez ce que je vais dire ?

Vous êtes placé, ô Lucile, quelque part sur cet atome; il faut donc que vous soyez bien petit, car vous n'y occupez pas une grande place: cependant vous avez des yeux qui sont deux points imperceptibles , ne laissez pas de les ouvrir vers le ciel : qu'y appercevez-vous quelquefois ? la lune dans son plein ? Elle est belle alors et fort lumineuse , quoique sa lumière ne soit que la réflexion de celle du soleil : elle paroît grande comme le soleil, plus grande que les autres planètes, et qu'aucune des étoiles. Mais ne vous laissez pas tromper par les dehors; il n'y a rien au ciel de si petit que la lune: sa superficie est treize fois plus petite que celle de la terre, sa solidité quarante-huit fois ; et son diamètre de sept cent cinquante lieues n'est que le quart de celui de la terre : aussi est-il vrai qu'il n'y a que son voisinage qui lui donne une si grande apparence, puisqu'elle n'est guère plus éloignée de nous que de trente fois le diamètre de la terre, ou que sa distance n'est que de cent mille lieues. Elle n'a presque pas même de chemin à faire en comparaison du vaste tour que le soleil fait dans les espaces du ciel ; car il est certain qu'elle n'achève par jour que cinq cent quarante mille lieues : ce n'est par heure que vingt-deux mille cinq cents lieues , et trois cent soixante et quinze lieues dans une minute. Il faut néanmoins, pour accomplir cette course , qu'elle aille cinq mille six cents fois plus vite qu'un cheval de poste qui feroit quatre lieues par heure, qu'elle vole quatre-vingts fois plus légèrement que le son, que le bruit, par exemple, du canon et du tonnerre, qui parcourt en une heure deux cent soixante et dix-sept lieues.

Mais quelle comparaison de la lune au soleil pour la grandeur, pour l'éloignement, pour la course! vous verrez qu'il n'y en a aucune. Souve.' nez-vous seulement du diamètre de la terre, il est de trois mille lieues; celui du soleil est cent fois plus grand, il est donc de trois cent mille lieues. Si c'est là sa largeur en tout sens, quelle peut être toute sa superficie ! quelle est sa solidité ! comprenez-vous bien cette étendue, et qu'un million de terres comme la nôtre ne seroient toutes ensemble

pas plus grosses que le soleil? Quel est donc, direz. vous, son éloignement, si l'on en juge par son apparence? Vous avez raison, il est prodigieux; il est démontré qu'il ne peut pas y avoir de la terre au soleil moins de dix mille diamètres de la terre, autrement moins de trente millions de lieues : peut-être y a-t-il quatre fois, six fois, dix fois plus loin; on n'a aucune méthode pour déterminer cette distance.

Pour aider seulement votre imagination à se la représenter; supposons une meule de moulin qui tombe du soleil sur la terre, donnons-lui la plus. grande vitesse qu'elle soit capable d'avoir, celle même que n'ont pas les corps tombant de fort haut; supposons encore qu'elle conserve toujours cette même vitesse, sans en acquérir, et sans en perdre; qu'elle parcourt quinze toises par chaque seconde de temps, c'est-à-dire, la moitié de l'élévation des plus hautes tours, et ainsi neuf cents toises en une minute; passons-lui mille toises en une minute pour une plus grande facilité; mille toises font une demilieue commune ; ainsi en deux minutes la meule fera une lieue, et en une heure elle en fera trente, et en un jour elle fera sept cent vingt lieues : or, elle a trente millions à traverser avant que d'arri. : ver à terre, il lui faudra donc quarante-un mille six cent soixante et six jours, qui sont plus de cent quatorze années, pour faire ce voyage. Ne vous effrayez pas , Lucile, écoutez-moi : la distance de la terre à Saturne est au moins décuple de celle de

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