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paye-t-on à un auteur ce qu'il pense et ce qu'il écrit? et s'il pense très-bien, le paye-t-on très-largement? se meuble-t-il , s'anoblit-il à force de penser et d'écrire juste ? Il faut que les hommes soient habillés, qu'ils soient rasés ; il faut que, retirés dans leurs maisons, ils aient une porte qui ferme bien: est-il nécessaire qu'ils soient instruits ? Folie, simplicité, imbécillité, continue Antisthene, de mettre Tenseigne d'auteur ou de philosophe! avoir, s'il se peut, un office lucratif, qui rende la vie aimable , qui fasse prêter à ses amis, et donner à ceux qui ne peuvent rendre : écrire alors par jeu, par oisiveté, et comme Tilyre siffle ou joue de la flûte; cela, ou rien : j'écris à ces conditions, et je cède ainsi à la violence de ceux qui me prennent à la gorge, et me disent, vous écrirez. Ils liront pour titre de mon nouveau livre : Du beau, du bon, du vrai, des idées, du premier principe, par Antisthene, vendeur de marée.

Si les ambassadeurs' des princes étrangers étoient dies singes instruits à marcher sur leurs pieds de derrière, et à se faire entendre par interprète , nous ne pourrions pas marquer un plus grand étonnement que celui que nous donne la justesse de leurs réponses, et le bon sens qui paroît quelquefois dans leurs discours. La prévention du pays, jointe à l'orgueil de la nation, nous fait oublier que la raison est de tous les climats , et que l'on pense juste par-tout où il y a des hommes. Nous n'aimerions pas à être traités ainsi de ceux que 20us appelons barbares : et s'il y a on nous quelque barbarie, elle consiste à être épouvantés de voir d'autres peuples raisonner comme nous.

Tous les étrangers ne sont pas barbares, et tous nos compatriotes ne sont pas civilisés : de même, toute campagne n'est pas agreste, et toute ville n'est pas polie. Il y a dans l'Europe un endroit d'une province maritime d'un grand royaume, où le villageois est doux et insinuant, le bourgeois au contraire et le magistrat grossiers, et dont la rusticité est héréditaire.

Avec un langage si pur, une si grande recherche dans nos habits, des meurs si cultivées, de si belles lois et un visage blanc, nous somines barbares pour quelques peuples.

Si nous entendions dire des Orientaux qu'ils boivent ordinairement d'une liqueur qui leur monte à la tête, leur fait perdre la raison, et les fait vomir, nous dirions, cela est bien barbare.

Ce prélati se montre peu à la cour, il n'est de nul commerce, on ne le voit point avec des femmes: il ne joue ni à grande ni à petite prime, il n'assiste ni aux fêtes ni aux spectacles, il n'est point homine de cabale, et il n'a point l'esprit d'intrigue : toujours dans son évêché, où il fait une résidence continuelle, il ne songe qu'à instruire son peuple par la parole, et à l'édifier par son exemple : il consume son bien en des aumônes, et son corps par la penitence: il n'a que l'esprit de régularité, et il est imi' tateur du zèle et de la piété des apôtres. Les temps

sont changés, et il est menacé sous ce règne d'un titre plus éminent.

Ne pourroit-on point faire comprendre aux personnes d'un certain caractère et d'une profession sérieuse, pour ne rien dire de plus , qu'ils ne sont point obligés à faire dire d'eux qu'ils jouent, qu'ils chantent, qu'ils badinent comme les autres hommes; et qu'à les voir si plaisants et si agréables on ne croiroit point qu'ils fussent d'ailleurs si réguliers et si sévères ? oseroit-on même leur insinuer qu'ils s'éloignent par de telles manières de la politesse dont ils se piquent; qu'elle assortit au contraire et conforme les dehors aux conditions, qu'elle évite le contraste, et de montrer le même homme sous des figures différentes, et qui font de lui un composé bizarre, ou un grotesque ?

Il ne faut pas juger des hommes comme d'un tableau ou d'une figure sur une seule et première vue: il y a un intérieur et un cæur qu'il faut approfondir:le voile de la modestie couvre le mérite, ei le masque de l'hypocrisie cache la malignité. Il n'y a qu'un très-petit nombre de connoisseurs qui discerne, et qui soit en droit de prononcer. Ce n'est que peu à peu, et forcés même par le temps et lis occasions, que la vertu parfaite et le vice consominé viennent enfin à se déclarer.

FRAGMENT.

« Il disoit que l'esprit dans cette belle personne » étoit un diamant bien mis en ceuvre. Et continuing

» de parler d'elle, c'est, ajoutoit-il, comme une
» nuance de raison et d'agrément qui occupe les
» yeux et le cour de ceux qui lui parlent; on ne
» sait si on l'aime ou si on l'admire : il y a en elle
» de quoi faire une parfaite amie, il y a aussi de
» quoi vous mener plus loin que l'amitié : trop
» jeune et trop fleurie pour ne pas plaire, mais
» trop modeste pour songer à plaire, elle ne tient
» compte aux hommes que de leur mérite, et ne
» croit avoir que des amis. Pleine de vivacités et
» capable de sentiments, elle'surprend et elle in-
» téresse; et sans rien ignorer de ce qui peut entrer
» de plus délicat et de plus fin dans les conversa-
» tions, elle a encore ces saillies heureuses qui, entre
» autres plaisirs qu'elles font, dispensent toujours
» de la réplique:elle vous parle comme celle qui n'est
» pas savante, qui doute et qui cherche à s'éclaircir;
» et elle vous écoute comme celle qui sait beaucoup,
» qui connoît le prix de ce que vous lui dites , et
» auprès de qui vous ne perdez rien de ce qui vous
» échappe. Loin de s'appliquer à vous contredire
» avec esprit, et d'imiter Elvire qui aime mieux
» passer pour une femme vive, que marquer du
» bon sens et de la justesse, elle s'approprie vos
» sentiments, elle les croit siens, elle les étend ,
» elle les embellit; vous êtes content de vous d'a-
» voir pensé si bien, et d'avoir mieux dit encore
» que vous n'aviez cru. Elle est toujours au-dessus
» de la vanité, soit qu'elle parle, soit qu'elle écrive:
» elle oublie les traits où il faut des raisons, elle a

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» déjà compris que la simplicité est éloquente. S'il » s'agit de servir quelqu'un et de vous jeter dans » les mêmes intérêts, laissant à Elvire les jolis dis. » cours et les belles lettres qu'elle met à tous usages, » Artenice n’emploie auprès de vous que la sin» cérité, l'ardeur, l'empressement et la persuasion. » Ce qui domine en elle, c'est le plaisir de la lecture, » avec le goût des personnes de nom et de réputa» tion, moins pour en être connue que pour les » connoître. On peut la louer d'avance de toute la » sagesse qu'elle aura un jour, et de tout le mérite » qu'elle se prépare par les années, puisqu'avec » une bonne conduite elle a de meilleures inten» tions, des principes sûrs , utiles à celles qui sont » comme elle exposées aux soins et à la flatterie; et » qu'étant assez particulière sans pourtant être fa» rouche, ayant inême un peu de penchant pour la » retraite, il ne lui sauroit peut-être manquer que » les occasions, ou ce qu'on appelle un grand » théâtre, pour y faire briller toutes ses vertus. »

Une belle femme est aimable dans son naturel ; elle ne perd rien à être négligée, et sans autre parare que celle qu'elle tire de sa beauté et de sa jeunesse. Une grace naïve éclate sur son visage , anime ses moindres actions : il y auroit moins de peril à la voir avec tout l'attirail de l'ajustement et de la mode. De même un homme de bien est respectable par lui-même, et indépendamment de tous les dehors dont il voudroit s'aider pour rendre sa

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