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petit tableau, savant et dramatique comme toutes les œuvres de Delaroche. Guise, la tête hérissée et encore superbe, est étendu contre un lit dont il a déchiré le rideau. Un rayon de lumière lui barre les deux jambes. A l'autre extrémité de la froide salle, les assassins groupés montrent, sans oser le regarder, le cadavre à Henri III qui soulève un rideau.

Le duc d'Aumale a racheté cette pièce historique; il recueille, dit-on, tout ce qui se rattache aux Guises.

Jeudi 17 février. Je suis allé voir le musée qu'on vient de former au Louvre avec les objets ayant appartenu aux souverains. Ils sont dans des armoires vitrées établies avec luxe et remplissent deux salles. L'une est exclusivement réservée à Napoléon et ne contient guère que cinq ou six objets vraiment intéressants. L'autre contient pêle-mêle, de Dagobert à Louis-Philippe, des armes, des bibles, des meubles, des vêtements.

Il est impossible de ne pas sentir combien il y a peu de tact à étaler des manteaux, des culottes courtes, des pantoufles, jusqu'à des bas de soie, quelque chamarrés d'or que soient ces vêtements. Ainsi toute une longue armoire de la salle Napoléon renferme une série d'habits de cérémonie auxquels ne se rattache aucun souvenir,

l'Empereur les ayant tout au plus mis une fois ; la redingote grise absente vaudrait cent fois mieux que ces pailletteries sans caractère que l'on retrouve toutes pareilles dans les armoires de Charles X. Le mot « vestiaire » est sur les lèvres de tout le monde. Il y a cependant, à côté du manteau du sacre, un vieux chapeau rond placé avec un mouchoir jauni sur un coussin, qui attire l'attention; c'est le chapeau de SainteHélène et le mouchoir du lit de mort. Le petit habit blanc autrichien du duc de Reichstadt soulève aussi plus d'une réflexion. Mais, en thèse générale, ne conservons que des objets durables et qu'on soit habitué à respecter, des livres, des armes, des meubles.

Il y a en ce genre un coffret doré, ciselé à jour, donné par Richelieu à Anne d'Autriche, qui est une véritable ceuvre d'art; j'ai remarqué l'arquebuse de chasse de Catherine de Médicis, l'épée que François Ier portait à Pavie, un très beau mousquet de Louis XIII, la chaise à porteurs de Louis XV, une armoire-toilette très riche de Marie-Antoinette, la fameuse table de bois blanc de Louis XVIII, le bureau, brisé en Février, de Louis-Philippe et, pour revenir à Napoléon, son bureau de campagne, un fauteuil, un jeu d'échecs en lave. On a enlevé au musée d'artillerie les armures pour les mettre là.

Ce musée, s'il avait été composé avec discernement et dans une pensée non politique mais historique, ne serait pas une mauvaise

idée. Cependant je me suis aperçu d'un inconvénient; c'est que, dans les choses de pure imagination, il ne faut pas assaillir l'esprit de mille objets disparates. La fatigue qu'on éprouve en regardant des œuvres d'art et qui fait qu'à la vingtième statue on ne prête plus qu'une attention distraite se fait sentir plus vivement encore dans une exposition dont chaque objet n'a aucune valeur propre mais une valeur de sentiment, de souvenir et où il faut, à chaque poignée d'épée, à chaque étrier, recomposer dans sa tête tout un personnage historique, toute une époque. Au bout de quelques instants, on regarde tout avec une parfaite indifférence et, pour ne pas prendre la peine de fouiller ses souvenirs, on se dit que ce n'est peut-être pas authentique. Si l'on a tant critiqué les reliques des saints, on ne saurait guère épargner les reliques royales.

Et puis il ne faut pas trop faire toucher terre à la pensée, il faut laisser aux souvenirs assez de vague pour qu'ils soient poétiques. Or l'effet de ce musée, même en ce qui concerne Napoléon, est de couper les ailes de l'imagination; en présence de ces bas de soie, de ces selles de cheval, de ce mouchoir, le rêve, plus réel que toute cette défroque, s'enfuit. On l'a si bien senti qu'on s'en est tiré par un contre-sens et au lieu d'exposer les objets qui, par leur simplicité même, plaisaient le plus à l'âme haute et simple du grand homme, on a exposé les objets les plus riches, les plus cousus d'or, les plus propres à

charmer le vulgaire. On a craint de faire un étalage de fripier ou de marchand de bric-a-brac; on a fait une garde-robe de théâtre ou de sénat, voilà tout ce qu'on a gagné.

D'ailleurs toutes les armoires ne sont pas remplies, nous verrons le reste plus tard.

Macaulay est un des

Vendredi 18 février. membres les plus populaires de la Chambre des Communes. Son excellente histoire d'Angleterre détaillée, complète, sobre et pittoresque à la fois, m'a charmé.

J'ai lu une vie de Mme de Krudener assez curieuse; une correspondance de Diderot à sa maîtresse qui me déplaît, pathos et obscénité, j'en ai été fâché car j'estime l'intelligence et le cœur de Diderot; un voyage en Italie très gai, très exact du président de Brosses, un Dijonnais du siècle dernier; enfin la Presse, avec les mémoires de Dumas, si vantards, si comiques et si vrais par bribes et morceaux.

La Presse n'est pas un journal ordinaire, outre la partie politique, il y a de bons articles de sciences et de philosophie. Sainte-Beuve parle dans son dernier Lundi, comme étant un écrivain judicieux et de goût, d'un de mes camarades de l'École d'Administration, Berger; cela va lui mettre le pied à l'étrier.

Mardi 22 février. - Si j'aime tant le sérieux dans le langage, c'est parce que j'ai remarqué qu'au milieu des amertumes de la vie, il est bien rare que le rire et la légèreté soient de

mise.

C'est ainsi qu'en entrant dans une maison nombreuse, après une absence, il y a cent fois plus de chances de faire preuve d'à propos en se présentant avec un visage inquiet plutôt qu'avec un visage épanoui.

Mercredi 23 février. - Vuillemot m'envoie une critique de l'Assassinat du duc de Guise qui n'est pas sans justesse; ce tableau n'est pas le plus remarquable de Delaroche et a et a trouvé d'amers censeurs.

Son plus grand défaut à mes yeux est d'être trop petit, en sorte que le peintre n'a pu donner aux figures de ses personnages tout le développement nécessaire. Henri III n'est pas précisément souriant, il y a bien de la frayeur dans cette façon de soulever le rideau et d'interroger plutôt le visage des assassins que celui du mort. Ce que j'admire surtout dans l'œuvre, c'est la sobriété de moyens avec laquelle Delaroche a obtenu un si grand effet dramatique. Cette salle vaste et vide, ce cadavre complètement isolé dans sa pose hérissée, formidable et ce groupe de gentilshommes encore haletants de la lutte et

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