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Au mois de germinal an II, la Révolution s'était suicidée en envoyant à l'échafaud la Commune de Paris.

A dater de ce jour néfaste, la réaction monte, marée sinistre succédant à la tempête, étouffant sous ses vagues insidieuses, avec la liberté, plus de victimes que n'en fit jamais le Salut public. Lente d'abord, sourde et discrète, elle ne s'étale impudemment qu'au 9 thermidor.

Mais alors, et d'un coup, elle submerge tout.

Alors la France eût pu comprendre ce qui l'attendait en voyant quels hommes acclamaient la chute de Robespierre et de Saint-Just. D'un côté, c'étaient les royalistes, alliés de l'Europe coalisée; de l'autre, c'étaient les bourreaux dont le crime de Thermidor sauvait la tête, les Fouché, les Tallien, les Carrier, les Fréron, les Barras..... C'est-à-dire, ici les hommes de l'art pour l'art, les fournisseurs patentés de la guillotine ; là les hommes du passé, les beaux fils altérés de vengeance,

La Terreur allait redescendre, avec une épouvan. table furie, la pente qu'elle avait gravie. Quant à la Révolution, pour un demi-siècle, elle était morte.

La République, du moins, survivait. Les choses changeant, leur nom restait le même. Et telle est, en politique, l'importance de la forme, que même entre les mains d'un ramassis de lâches, de traîtres et d'infâmes, même entre les mains de ses plus ardents ennemis, même après le supplice de ses plus glorieux enfants, la République continuait à faire de grandes choses.

Elle en faisait plus en six mois que l'humanité n'en avait fait en un million de siècles. Fécondité logique. Elle était le produit parfait de la gestation de l'éternité passée.

Mais bientôt la République, elle aussi, se fit une blessure mortelle. En Prairial, elle désarma le peuple et appela l'armée : rejetant la pique sainte , elle prit le sabre.

C'est par le sabre qu'elle devait périr,

Un homme vint qui posa son pied sur les débris de la liberté française, et, plus habile que ses dignes précurseurs, Tallien, Barras et Sieyès, comprit que, pour enchaîner la Révolution à son profit, il ne suffisait pas de changer le fond des choses, il fallait changer jusqu'à leur nom.

Assurément, si cet homme put consommer son cuvre, c'est que les circonstances s'y prêtaient. Seul, il ne l'eût pas pu.

Le

coup de main par lequel il s'empara nuitamment de la France était dès longtemps annoncé. Je montrerai comment ce fut surtout une revanche royaliste. Je ferai voir que, préparé par Thermidor, c'est-à-dire par une conjuration d'émigrés en rupture de ban et de terroristes par état, Brumaire fut la réaction nouvelle du Monarchisme contre la Terreur qu'il avait vainement espéré garder à son service exclusif...

Mais, pour être le bras de cette réaction, il fallait un caractère et des instincts spéciaux. Ce caractère, ces instincts, la réaction en quête de son instrument ne les trouva dans aucun des hommes dont la situation militaire et politique était alors d'importance au moins égale à celle du soldat qui força son choix.

Voilà pourquoi il importe , avant d'étudier dans ses actes cette réaction, de connaître par sa race, par son éducation, par son passé, celui qui se mit à sa solde, et finalement la confisqua à son bénéfice personnel.

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Si jamais votre fantaisie vous pousse à aller prendre à Marseille le paquebot d’Ajaccio, n'oubliez pas de donner au garçon du bord congé de vous arracher, dès que la Corse sera en vue, au balancement de votre couchette. Ce moment arrive d'ordinaire une heure ou deux avant le point du jour. Vous serez seul sur le pont avec le silencieux veilleur qui tient la barre, et vous pourrez contempler à loisir le beau décor qui se déroulera devant vous.

Tout d'abord, vous ne verrez qu'une masse sombre, colossale, mystérieuse, s'élevant lentement sur les eaux du golfe du Lion, et profilant de plus en plus nettement sur le ciel des lignes heurtées et menaçantes. Chaos de pics noirs et abruptes crûment

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