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mouvement fut de résister à l'attrait de nouvelles illusions. Cependant ses amis redoublaient d'instance, et l'appelaient surtout dans deux départements de l'Ouest, au moment où un grand nombre de réélections allaient rouvrir l'arène électorale.

On aura peine à comprendre qu'en un pareil moment, au lendemain du siège de Paris et du démembrement de la France, à la veille de la Commune, M. Cochin ait pu retrouver en face de lui des animosités prétendues religieuses, plus vivaces et plus acharnées que jamais. C'est cependant ce qui arriva, c'est le triste tableau que je suis condamné à montrer encore une fois. Je m'en afflige et je m'en excuse, mais je deviendrais un biographe doublement infidèle si j'omettais ici une page qui appartient peut-être à l'histoire de notre temps plus encore qu'à la vie de M. Cochin.

Après son échec de 1869, M. Cochin avait écrit au rédacteur en chef de l Univers le billet suivant :

Plessis-Chenet (Seine-et-Oise), 10 juin 869« Cher monsieur, « J'ai quillé Paris le lendemain de la bataille électorale, pour prendre un peu de repos et fuir les compliments. Cela m'a empêché d'aller vous voir, pour vous porter mes remerciments. Vous avez soutenu, caractérisé, regretté ma candidature, de manière à mériter toute ma reconnaissance. Je n'ai pas la sottise de croire que vous n'avez songé qu'à ma personne et non aux intérêts plus élevés dont je tenais momentanément le drapeau dans la mêlée. Mais, comme je ne comprends pas ces intérêts tout à fait comme vous, cette dissidence même m'a fait encore mieux apprécier ce qu'il a pu entrer de sympathie personnelle dans votre concours, et je vous prie de recevoir mes très-sincères remerciments avec l'assurance de ma considération dévouée".

«A. COCHIN. >>

Voici comment, moins de deux ans après, il fut remercié de cette bonne grâce. Le mercredi 8 mars 1871, l'Univers apportait à ses lecteurs une

à révélation que rien n'avait ni préparée ni provoquée. Sur un prétexte puéril, l'Univers recommençait contre M. l'évêque d'Orléans, contre ses amis, et contre la mémoire de M. de Montalembert, une campagne sur la formule, alors fort oubliée, de l'Eglise libre dans

Cette lettre n'était pas seulement un témoignage de l'habituelle générosité de 1. Cochin, et elle peut s'expliquer aussi par plusieurs lettres antérieures du rédactar en chef de l'Univers, les unes demandant un service pour un zouave pontifical, une autre présentant un homme de lettres pour être agréė, – qui l'aurait cru? parmi les rédacteurs du Correspondant.

l'État libre. Cette campagne prenait pour point de départ « le texte d'une inscriplion, gravée sur marbre, dans la chapelle du château de la Roche-en-Brénil, appartenant à feu M. de Montalembert :

In hoc sacello Felix Aurelianensis episcopus panem verbi tribuit et panem vitæ christianor. amicor. pusillo gregi qui pro Ecclesia libera in libera patria commilitare jamdudum soliti annos vitæ reliquos itidem Deo et libertati devovendi pactum instaurare.

Die octob. XIII A. D. M DCCC LXII.

Aderant Alfredus comes de Falloux, Theophilus Foisset, Augustinus Cochin, Carolus comes de Montalembert, absens quidem corpore præsens autem spiritu Albertus princeps de Broglie.

« Profitant de l'occasion, nous envoyons à Rome ce latin plus libéral que lapidaire. Il y soutiendra la renommée plaisante de l'épigraphie gauloise, mais en même temps il montrera ce qu'il y avait de naïveté dans l'âme de Montalembert, toujours enthousiaste et toujours disciple. » (Univers du mercredi 8 mars 1871.)

Le lendemain, 9 mars, l'Univers contenait un second article plus spécialement dirigé contre M. Cochin; il était ainsi conçu :

Bordeaux, 6 mars.

« Un correspondant italien de l'International lui annonce, avec toutes les formules de l'information la plus certaine, que l'ambassadeur de France à Rome est nommé, et que ce n'est pas M. de Corcelles, mais M. Augustin Cochin.

« C'est le même Augustinus Cochin qui assistait, dans la chapelle de la Roche-en-Brénil, au sermon de Mgr l'évêque d'Orléans, pro Ecclesia libera in libera patria, comme disent, en latin (?), les partisans de « l'Église libre dans l'État libre; » le même M. Cochin qui espéra de M. Ollivier la préfecture de la Seine; le même citoyen

1 Instaurare a été imprimé par erreur dans l'Univers; l'inscription porte instaurarunt.

2 Dans ce modeste sanctuaire, Félix, évêque d'Orléans, a donné le pain de la parole et le pain de la vie chrétienne à une petite réunion d'amis, lesquels, compagnons d'armes depuis longtemps déjà dans les combats pour la liberté de l'Église et la liberté de la patrie (mot à mot : pour l'Église libre dans la patrie libre), ont renouvelé leur commune résolution de consacrer le reste de leurs années à Dieu et à la liberté. 13 octobre 1862.

Étaient présents : Alfred, comte de Falloux, Théophile Foisset, Augustin Cochin, Charles, comte de Montalembert; était absent de corps, mais présent d'esprit, Albert, prince de Broglie.

Cochin, républicain pour toujours, qui s'offrit aux électeurs de Paris sur la liste de « conciliation, » en tèle de laquelle figuraient les citoyens Quinet, Hugo, Louis Blanc, et autres bons catholiques.

« Dans cette liste, il occupait à peu près le milieu; mais une conciliation s'établit, à son sujel, entre les cléricaux et les athées : les uns et les autres le bisfèrent avec un égal empressement, et il ne passa point.

a A la suite de cette infortune électorale, qui n'EST PAS LA PREMIÈRE, nous ignorons quel carambolage l'a pu bloquer ambassadeur à Rome. Du reste, un homme assez entrant pour recevoir le pain de vie dans la chapelle de Montalembert el rompre le pain politique avec M. Quinet, doit finir par se placer quelque part. Le savon libéral n'est pas le meilleur pour la grande lessive, mais il enlève parfaitement la maculature catholique, et il détacie, en ce sens qu'il fait glisser. Avec son aide, on glisse sans dilliculté d'un principe à un posle, et il sert de robe blanche pour les habitués de l'Église qui veulent passer aux tavernes académiques et politiques, caupones scientix, disail Tertullien.

« Qu'un catholique devint ambassadeur à Rome, ce serait trop merveilleux, si ce catholique n'était pas en même temps autre chose.

Louis-Philippe et Bonaparte envoyaient là des libres-penseurs, des viveurs, des semi-protestants. M. Thiers y envoie un catholique libéral, rebelle déclaré au Syllabus. C'est dans l'ordre de ce temps où il semble essentiel que rien ne soit dans l'ordre.

« Nous sommes convaincus que M. Thiers ne se propose point de contrister le pape. Il ne le voudrait pas, surtout dans des circonstances où la vieillesse de l'augusle pontife a lant de sujets d'affliction et d'angoisses. Nous sommes convaincu aussi que le SaintPère dédaignera de marquer le moindre déplaisir pour un choix où il verra plus d'ignorance des questions religieuses que de mauvaise volonté envers ses décrets impuissants à courber le superbicule Augustinus.

a Mais cet ambassadeur quasi-sectaire sera pour Pie IX la preuve douloureuse que la France est toujours gouvernée par des hommes à qui la foudre n'a rien appris, et que le moment des efforts réparateurs n'est pas encore venu.

« A l'égard de l'opinion catholique, M. Thiers perdra tout le fruit de la bonne volonté qui l'a porté à faire un ambassadeur près du pape. Devant les catholiques, le choix de M. Cochin aura tout juste le succès du choix de M. Jules Favre devant les conservaleurs. Les cuvres privées sont mises à part, bien entendu, et s'il n'était question que de cela, M. Cochin serait loué unanimement. C'est un homme dont les papiers secrets n'ont absolument rien à craindre d'aucune publicité, au contraire.

« Il ne fera, d'ailleurs, rien de brillant. Les Romains s'amuseront de son nom, qu'ils prononcent d'une façon plaisante', et de la manière dont il porte son chapeau; les Italiens s'amuseront de son épée catholique et libérale, au fourreau en bois de laurier de l'Institut (5® classe). Ils verront en lui la figure décente de la pauvre République française. Hélas! nous ne jelons plus d'éclairs! Et il reviendra orné d'un cordon de Pie IX qui cachera un peu sur sa poitrine la croix de Napoléon.

« Quant à procurer à l'Église de France un évêque catholique libéral, et à obtenir la radiation d'un article du Syllabus ou un adoucissement quelconque du dogme de l'infaillibilité, naguère si combaltu de lui, ce serait sa gloire! Qu'il y renonce. »

Cet article révoltant ne révolta pas tout le monde; il jeta quelque division parmi les catholiques, lut soigneusement gardé dans plusieurs tiroirs, et reparaissant à l'heure opportune, à l'approche des élections, exerça une réelle influence sur la détermination prise par M. Cochin de renoncer à toute nouvelle candidature.

Maintenant, voici dans sa rigoureuse exactitude, la vérité sur des faits qui, assurément, n'étaient pas destinés au public et n'auraient jamais dû être portés devant lui.

M. Cochin n'avait pas brigué l'ambassade de Rome, et je ne sache pas qu'il en ait jamais été question pour lui.

Notre réunion de la Roche-en-Brénil avait été absolument fortuite et sans aucune ombre de dessein prémédité. M. de Montalembert fut touché de notre visite et voulut en garder la mémoire : cela entrait dans ses habitudes, le château et le parc de la Roche-en-Brénil en présentent de nombreux exemples. Son vieil ami, M. Foisset, avait le même goût, et ils composèrent en commun, sans y attacher d'autre

· Cette allusion à la prononciation italienne signifie sans doute qu'à Rome Cochin se prononçait Coquin.

2 Deux attaques par numéro n'étaient pas trop contre M. Cochin, et l'article qu'on vient de lire était iinmédialement précédé d'un premier article non moins injurieux :

« On parle de M. Dorian pour remplacer M. Jules Ferry, ce choix serait funeste. M. Dorian a trempé dans l'affaire du 31 octobre, etc., etc., etc.

« Il avait été question de donner ce poste à M. Cochin. Ce choix vaudrait MIEUX QUE celui de M. Dorian. M. Cochin connait mieux les affaires de Paris et pourrait les bien conduire, SURTOUT SI, LA QUESTION POLITIQUE ÉTANT LAISSÉE AU MINISTRE DE L'INTÉRIEUR, AU COMMANDANT DE LA GARDE NATIONALE ET AU PRÉFET DE POLICE, LE MAIRE N'avait A s'OCCUPER QUE D'ADMINISTRATION. »

importance que celle d'un souvenir affectueux, l'inscription dont on veut faire aujourd'hui le monument d'une secte. Aucun de nous n'en sut informé, et nous n'avons appris l'existence de celte inscription que par l'Univers.

L'évêque d'Orléans donnant la communion à ses amis prononça quelques paroles d'émotion pieuse. « Au moment de la communion, dit un témoin désintéressé, l'évêque se tourna vers eux pour leur adresser quelques paroles; ils s'y attendaient si peu que M. Cochin, je m'en souviens, s'était déjà avancé jusqu'à la marche de l'autel, el il entendit ainsi agenouillé la très-courte exhortation de l'évêque d'Orléans'. »

Les quatre mols de l'évêque d'Orléans n'étaient donc point un discours, ne traçaient aucun plan de conduite, et ne posaient les tondements d'aucune secte; tout a été pure invention de l'Univers, el l'évêque d'Orléans a cu parfaitement le droit de lui écrire comme il l'a fait : « Toule celte polémique n'est qu'une série d'abominables calomnies.. »

A la Roche-en-Brénil, il n'y a qu'un très-petit oratoire dans lequel cinq ou six personnes à peine peuvent tenir, et que l'on persiste à nommer une chapelle pour grandir à la fois le monuinent et la manifestation que l'on prétend en faire sortir. Aucun lieu n'aurait pu être plus mal choisi pour une solennité quelconque.

Reste maintenant la formule : l'Eglise libre dans l'État libre, et la portée qu'on doit y allacher.

Ce mot célèbre avait trouvé place, pour la première fois, dans une virulente attaque de M. de Montalembert contre M. de Cavour; celui-ci jugea à propos de s'en emparer et de le tourner contre son auteur. M. de Montal mbert le défendit encore au congrès de Malines; mais, averti de divers côtés, qu'on l'interprétait dans un sens contre lequel toute sa vie et tous ses écrits protestaient, il fut le premier à le modifier, puis à y renoncer. Le 12 mars 1862, il avait déjà écrit à M. Cochin : « Reprendre contre la Guéronnière noire formule : l'Église libre dans une nation libre, et non pas dans l'État LIBRE, l'État n'étant déjà que trop libre. » C'est dans le même sens que M. de Montalembert fit graver, dans l'inscription de la Rocheen-Brénil, la patrie libre, au lieu de l'État libre. Enfin le prince de Broglie, dans le Correspondant du 25 octobre 1861, avait publié un article contre la séparation de l'Église et de l'État, et en faveur du système des concordats. Dans cet article intitulé : La souveraineté

* One page de la vie de M. de Montalembert, par M. l'abbé Lagrange, Correspondant du 25 mars 1874.

• Unirers du 3 juin 1874.

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