Page images
PDF
EPUB
[blocks in formation]

Une des matières les plus délicates et les plus glissantes de la morale, parce qu'il s'agit d'une matière où les passions sont chatouillées et excitées par cela même qu'on en parle et qu'on les combat, c'est celle qui touche aux femmes et à l'amour. Aucun moraliste cependant, parmi les modernes, ne s'est privé de toucher å ce sujet; ils s'y sont même en général complu.

La Rochefoucauld lui a consacré de nombreuses maximes, La Bruyère deux chapitres : le chapitre des Femmes et celui du Cour. Pascal Jui-même a écrit son célèbre Discours sur les passions de l'amour. Eh bien, Bossuet a-t-il sur ce point suivi l'exemple de ses contemporains ? Le grand évêque a-t-il osé porter ses regards sur cette question profane ? Trouvera-t-on dans ses discours et dans ses écrits des maximes sur l'amour et sur les femmes ? Oui, sans doute, et avec la plus grande liberté. N'y cherchez pas la curiosité mondaine et la sympathie secrète ou les souvenirs personnels des moralistes profanes, tels que La Bruyère et La Rochefoucauld, ni ce sentiment passionné qui à une fois enflammé l'âme de Pascal. C'est toujours le prêtre qui parle, le maître des âmes, le directeur des consciences : l'amour est l'ennemi. Mais demandez-lui la peinture des faiblesses de la passion et des faiblesses de la femme, vous ne trouverez rien de plus fort dans nos romanciers modernes ou dans les satiristes de tous les temps.

Bossuet sait, sans avoir fait l'expérience, quoi qu'en ait dit Voltaire', mais par le spectacle des choses humaines et par les confidences du confessionnal, la puissance de l'amour. Il sait ce que peut faire entreprendre, dit-il, l'amour de la gloire, l'amour des richesses; et tout ce qui porte le nom d'amour. Il sait que «l'amour peut remuer le cæur des héros » et y soulever des tempêtes. Il sait que cette passion est si touchante « qu'au théâtre elle est changée artificieusemeut en vertu ». Il comprend merveilleusement, lout en en ayant horreur, les séductions du théâtre qui nous représentent « ces passions délicates dont le fond est si grossier ». Pourquoi aimet-on le théâtre ? « C'est qu'on y joue sa propre passion. » Que veut, en effet, un Corneille dans son Cid, sinon qu'on aime Chimène, qu'on l'adore avec Rodrigue, et, en général, que l'on soit épris des belles personnes, « qu'on les serve comme des divinités ». En un mot, on représente au théâtre ces passions « avec tous leurs agréments empoisonnés, et toutes leurs grâces trompeuses ». Mais, quelque effort que l'on fasse pour ôter de l'amour « le grossier et l'illi

1. Sur le prétendu mariage de Bossuet, invoqué par Voltaire, voir la très solide dissertation du cardinal de Bausset dans son Histoire de Bossuet; et Floquet : Études sur la vie de Bossuet.

il en est inséparable; et le fond en est toujours « la concupiscence de la chair ).

C'est ce fond qui cache à Bossuet ce qu'il peut y avoir de beau et de noble dans cette pas

cite »,

sion suspecte et dangereuse. Il n'y voit, il n'y veut voir qu'une concupiscence; et il n'en parle qu'à ce point de vue. C'est ici qu'on peut demander si le célibat ne ferme pas les yeux de ce grand homme sur un des sentiments les plus élevés de la nature humaine. Quel qu'en soit le fond, ce fond n'en donne pas moins naissance à deux affections admirables, sans lesquelles l'homme est un être incomplet et mutilé : l'affection conjugale, et l'affection paternelle ou maternelle.Comment ces deux sentiments naîtraient-ils en nous sans ce fond grossier dont on parle avec tant de mépris ? N'est-ce pas le cas de dire, comme dans les Femmes savantes? « Bien vous en prend, ma seur...) Oubliez les dérèglements (toutes les passions ont les leurs, même la passion religieuse); ne considérez que le sentiment lui-même : quoi de plus légitime qu'une affection qui se termine au mariage et qui se continue après ? Que sera-ce que le mariage lui-même, si on en retranche l'inclination, si ce n'est précisément un lien grossier, ou une combinaison d'intérêts ? Sans doute, le devoir est au-dessus de l'inclination; mais pourquoi les mettrait-on en conflit? Et, d'ailleurs, cela est vrai de toutes nos autres passions, et alors pourquoi ne pas les proscrire toutes ? Si l'on était soi-même un moraliste aussi malveillant que La Rochefoucauld, ne verrait-on pas, dans ces invectives contre l'amour, une secrète envie, une irritation jalouse contre ceux qui peuvent jouir d'un bien qui nous est interdit, et peut-être le regret inconscient de la nature mutilée ?

Toutes ces réserves faites, avec quelle force et quelle profondeur Bossuet ne décrit-il pas la nature et les phases de l'amour ? Il dit hardiment que l'amour tend à l'union la plus intime, qu'il ne se contente pas d'une jouissance superficielle, « qu'il tend à la possession parfaite ». Sans doute, il ne veut pas appeler du nom d'amour « ce transport d’une âme emportée, qui cherche à se satisfaire et a toujours la sensualité pour fond». Et cependant, c'est bien dans ce sentiment-là, ainsi que le Cantique des cantiques, qu'il prend le type et l'image de l'amour divin. Qu'entend-on, dit-il, par le nom d'amour, « sinon une puissance souveraine, une force supérieure qui est en nous pour nous tirer hors de nous, un je ne sais quoi qui dompte et cap

« PreviousContinue »