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tableau de la cour, si bien à sa place dans l'oraison funèbre d'une des plus grandes étoiles de ce ciel trompeur, la princesse Anne de Gonzague : « Pour la plonger entièrement dans l'amour du monde, il fallait ce dernier malheur : quoi? la faveur de la cour! La cour veut toujours unir les plaisirs avec les affaires. Par un mélange étonnant, il n'y a rien de plus sérieux, ni ensemble de plus enjoué. Enfoncez; vous trouvez partout des intérêts cachés, des jalousies délicates qui causent une extrême sensibilité, et, dans une ardente ambition, des soins et un sérieux aussi triste qu'il est vain. » Ce monde, cependant, si sérieux et si vain, n'a rien qui l'égale pour le prestige et l'ivresse : « Doux attraits de la cour, combien avez-vous corrompu d'innocents!.. Ils n'étaient venus que pour être spectateurs de la comédie ; à la fin ils ont trouvé l'intrigue si belle qu'ils ont voulu jouer leur personnage... Quiconque a bu de cette eau, il s'entête, et est tout changé, par une espèce d'enchantement; c'est un breuvage charmé qui enivre les plus sobres; la plupart de ceux qui en ont goûté ne peuvent plus goûter autre chose. » La cour est le pays de la flatterie : « Celle de la cour est si délicate qu'on ne peut presque éviter ses pièges; elle imite tout de l'ami, jusqu'à la franchise et la liberté; elle sait non seulement applaudir, mais encore résister et contredire pour céder plus agréablement... Pendant que nous triomphons d'être sortis des mains d'un flatteur, un autre nous engage, parce qu'il flatte d'une autre manière. ) Malgré ces charmes si brillants, la cour est un lieu de servitude sous les apparences de la liberté : « Ils nomment liberté leur égarement, comme les enfants qui s'estiment libres, lorsque, s'étant échappés de la maison paternelle, ils courent sans savoir où ils vont. Ils s'enchaînent volontairement dans une chaîne continue de visites, de divertissements, d’occupations diverses; ils ne se laissent pas un moment à eux, parmi tant d'heures qu'ils s'obligent à donner aux autres. » Anne de Gonzague avait vu de près ce paradis de la cour; elle en avait connu toutes les ivresses; elle en connut aussi toutes les déceptions. Elle avait plus que personne le don de réussir dans ce milieu compliqué; elle se mêlait aux affaires comme aux plaisirs, et elle y excellait. Elle avait l'art de gagner les cours, « le don de concilier les intérêts opposés, et de trouver le secret endroit et comme le nœud par où on peut les réunir,

Que lui servirent ses rares talents ? Quel fruit lui en revint-il, sinon de connaître par expérience le faible des grands politiques, leurs volontés changeantes ou leurs paroles trompeuses, les diverses faces des temps, les amusements des promesses, l'illusion des amitiés de la terre, qui s'en vont avec les années et les intérêts, et la profonde obscurité de l'homme, qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas bien ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à luimême qu'aux autres ! »

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LES PASSIONS ET LES VICES.

Du théâtre passons aux acteurs, et aux ressorts qui les font mouvoir, c'est-à-dire aux passions et aux vices qui se diversifient suivant les personnes et suivant les temps; car chacun a e son péché favori », et chaque âge à sa passion dominante. « Le plaisir cède à l'ambition, et l'ambition cède à l'avarice... L'amour du monde ne fait que changer de nom; un vice mène à un autre; il laisse un successeur de sa race, enfant de la même convoitise. » Les

passions, comme le disaient déjà les anciens, sont « des servitudes. Nul ne fait moins ce qu'il veut que celui qui peut faire tout ce qu'il veut ». Les passions sont « des appétils de malades ». Elles sont encore de fausses divinités : «Caur humain, abîme infini, si tu veux savoir ce que tu adores, regarde où vont tes désirs. Où vont-ils, ces désirs ? Tu le sais; je n'ose le dire, mais, de quelque côté qu'ils se portent, sache que c'est là ta divinité. » Bossuet voit très bien la cause du vide et de l'impuissance des passions; c'est ce qu'il appelle leur infinité : « Elles ont toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie; ce qui mêle en elles toutes une sorte de fureur... L'amourimpur, s'il est permis de le nommer en cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes, ses résolutions irrésolues, et l'enfer de ses jalousies, et le reste que je ne dis pas. L'ambition a ses captivités, ses empressements, ses défiances et ses craintes dans sa hauteur même, qui est souvent la mesure de son précipice. L'avarice, passion basse, amasse les inquiétudes avec les trésors..)

L'illusion commune à tous nos vices, c'est l'illusion de la grandeur. Chacun cherche à s'amplifier et à s'étendre. Nous cherchons toujours quelque ombre d'infinité : « On croit s'incorporer tout ce qu'on amasse, croître soi

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