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commençons par Ehud, & que nous renvoyons
aux Interprètes ceux qui voudront avoir quel-
que éclaircissement sur les exploits d'Hothniel
son prédecesseur. Mais avant que de rapporter
la victoire de notre Héros, il ne sera pas hors
de propos de donner une idée générale de ces
Hommes, que l'Histoire fainte appelle des Ju-
ges.

C'étoient des Personnes extraordinaires, aux-
quels Dieu communiquoit des dons naturels ou
surnaturels, selon que le demandoit le besoin
de son peuple, mais qui étoient toûjours foûte-
nus dans leurs combats par une providence par-
ticuliére. C'est le sens de ces expressions : L'E- Jug, 11.
ternel leur fufcitoit des Juges , qui les délivroient 16.18.
de la main de leurs Oppresseurs ; quand l'Eternel leur
er fuscitoit , il étoit lui-méme avec le Juge:& il est dit Jug. III
d'Hothniel, que l'Esprit de l'Eternel étoit sur lui, la
Paraphrase Chaldaique porte que c'étoit l’Esprit
de Prophétie. Dieu leur distribuoit ses dons,
comme j'ai dit , selon que l'exigeoient les be-
soins du peuple : c'est pour cela que quelques-
uns d'eux ont fait des Miracles : au lieu qu'on
ne voit rien dans la vie des autres, qui ait ex-
cedé les forces humaines. Ehud ne témoigne
dans la conduite envers Héglon, que beaucoup
de précaution, mais tout est hors du cours or-
dinaire de la Nature dans l'histoire des victoires
de Samson.

La sainteté de leurs moeurs ne répondit peutêtre pas toûjours à la noblesse de leur caractére: il semble qu'ils ont eu quelquefois cela de commun avec quelques-uns de ceux , à qui Dieu a communiqué le don des Miracles, c'est que dans le temps qu'ils opéroient des prodiges sur la Nature & sur les Elemens, ils se laissoient entrai.

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ner eux-mêmes au panchant, qui porte les hommes au crime, &

que

lors même qu'ils triomphoient des ennemis les plus redoutables, ils n'avoient pas la force de s'élever au-deflus de leurs propres passions, & ils s'en laissoient honteusement surmonter. Leurs faits militaires sont toûjours dignes d'admiration, mais leur conduite particuliére ne mérite souvent

que

blâme & que censure : leur exemple ne doit jamais être suivi au préjudice des préceptes, qui nous font donnez dans nos Ecritures. Ce même Samson né pour

exterminer les Philistins, & pour servir de modelle de courage à tous les Héros, s'ou

à
blie entre les bras de Dalila, immole à la

pasfion, qu'il a pour une femme impure, des dons, dont Dieu l'a revêtu pour la délivrance de l’Eglise, & fournit ainsi à tous les Siècles un des exemples les plus humilians de la corruption & des infirmiteż humaines. Peut-être y a-t-il eu des circonstances du même genre dans la vie des autres Juges : elles ne sauroient servir de direction à notre conduite; nous n'en devons tirer que l'une de ces deux conclusions, ou qu'ils se font conduits par une oeconomie toute singuliére de la Providence, qui ne tire point à conséquence pour le commun des hommes; ou que

Dieu fait se servir des passions humaines pour l'avancement de fes desseins, lors même que

les hommes ne Pestiment point ainsi, c'est une expression d'Elaie, dans un sujet à-peu-près semblable.

Leur 15 Voi. GROTIUS au commencement de son Commentaire sur le liv. des Juges, dans le II. vol. des gr. Critiques, pag. 1992.

Les Phéniciene appelloient les Magistrats Sufetim, co qui a du raport avec d'uBV. Et les Carthaginois Suf

Efa. x. 7.

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Leur nom, qui est le même que celui que les Tyriens & les 's Carthaginois donnérent à leurs Magistrats, désigne aflez heureusement leur autorité. Elle étoit mitoyenne entre celle des Rois & celle des Magistrats ordinaires ; & fi i elle étoit plus absolue que celle de ces der, niers , elle Péroit moins que celle des autres. Le simple projet de s'établir Roi étoit envisagé en ces temps-là comme une usurpation sur les droits de ce Dieu , qui vouloit être seul regardé comme Souverain des Ifraëlitcs. Aufli lorsque pour témoigner leur gratitude à Gedeon, qui les avoit délivrez des Madianites, ils voulurent lui déferer la Royauté, & en perpetuer le droit à ses descendans, il rejetta cette proposition comme un attentât contre la Majesté Di. vine, & il leur dit : Je ne dominerei point sur Juges vous, ni moi, ni mon fils, ce sera l'Eternel lui. V111.23. même, qui sera votre Roi.

L'autorité des Juges a été à bon droit comparée à celles des 1o Dictateurs Romains. Ces Dictateurs étoient élus dans les besoins pressans de la Republique. '1 Mæfta Civitas fuit , dit Tite Live en parlant de l'état où se trouva la ville de Rome après les victoires remportées par les Vejens, vinci insueta , odisse Tribunos , puscere Diétatorem, in eo verti fpes Civitatis, &c Et 18 Ciceron, quando duellum gravius , discordia ci. vium pofcunt, Dictator esto. Le Dictateur créé, tout autre pouvoir cefloit , ou étoit suspendu : il avoit droit de vie & de mort: de faire la paix

ou fetes. Voi. Tit. Liv. suppl. 1. I. decad. 2. cap. 4. pag. 76.com. I. part. 2. ad usum Delphini. -16 Voi. SERRARIUS in Fud. III, 2. quæft. 1. &c. 17 Tit. Liv. IV, 31. pag. 428. 18 CICERO de Legib. III. 3.

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mois,

tant.

ou la guerre, toute l'autorité souveraine étoit comme réunie en fa personne: 19 edi&tuni Dietatoris pro numine esto : ce sont encore des expressions de Tite-Live. Son autorité n'étoit limitée qu'à l'égard du temps, puisqu'elle ne duroit que

fix & qu'elle ne fut prolongée jusques à un an que pour des raisons pressantes en faveur de Camille, de Papyrius , de Fabius, &c. Il est aisé de faire une comparaison entre ce Magistrat Romain & les Juges des Ifraëlites, qui devenoient quelquefois, quoiqu'en dife * Lactance, simples particuliers, comme le Dictateur Romain, lorsqu'ils avoient exécuté le deflein

que Dieu s'étoit proposé en les susciIl n'est pourtant pas démontré que quelquesuns de ces Juges n'ont pas exercé

l'autorité suprême jusques à la fin de leur vie. Il est dit expres1 Sam. sément de Samuel , qu'il jugea Israël pendant VII. 150 tout le temps de sa vie.

Les exploits qu'ils opéroient , & les dons dont Dieu les avoit revêtus, étoient pour

l'ordinaire leur seule vocation, ils n'avoient pas besoin d'être élus par le peuple pour exercer le pouvoir suprême. Mais quoique ces exploits fussent dignes du Dieu, qui les opéroit lui-même par leur ministére, il paroisloit toûjours que ces Libérateurs étoient des hommes. Les avantages qu'ils procuroient aux Ifraëlites n'avoient rien, qui ne se ressentit de cette foibles

se 19 Titus LIV, VIII. 2. cap. 39. Agedum. Dictatorem, , à quo non eft provocario , cramus. Idem lib. II. cap. 29. pag. 32.

Dionys. HALICAR N. lib. II. pag. 701. & lib. V. pag. 331. 20 LACTANT, de Sap. lib. IV, cap. 1o. Primo non

ANT

Te, qui est le grand caractére des choses humaines. Je rapporterai ici un passage fingulier des Docteurs Juifs, par lequel je finirai le portrait que je viens de faire de ces Libérateurs : * Dieu Jauvoit les Ifraëlites , disent ces Docteurs, par "les mains des Juges, qui n'étoient que chair & que sang : en sorte que le peuple retomboit bientôt dans Pesclavage, dont il venoit d'être délivré: mais dans le siécle à venir (c'est ainsi que les Juifs désignent le Siècle du Meslie) je vous délivrerai en ma propre substance, (c'est la force de l'expression de l'Original) vous ne retomberez plus dans' la fervitude ; selon ce que dit le Prophète Efaie : Ifraël a Elaic été sauvé par PEternel , d'un salut qui n'aura point XLV. 17.

de fin.

Après avoir donné une idée générale du Gouvernement des Juges, nous devons raconter quelques-uns de leurs exploits.

Nous commençons par ceux d'Ehud, le second des Héros , à qui l'Histoire fainte donne le titre de Juge. Il étoit fils de Gera , & de la Jug. 111, Tribu de Benjamin. Il n'est connu dans l'Hif-15. toire sainte que par la circonstance que nous allons rapporter. L'Ecriture sainte lui attribue une qualité exprimée par une façon de parler équivoque, que quelquesuns croyent marquer une infirmité, & d'autres une perfection. Nos Ibid, Versions y attachent cette premiére idée, & traduisent qu'Ehud avoit la main droite ferrée : c'est ainsi qu'il y a mot pour mot dans l'Original,

&,

dominio Regum fuerunt subjecti Judai, fed Populo ac Legi Civiles Judices prasederunt , non tantùm in annum constituti ficut Romani Confules, fed perpetua jurisdictione subnixi , pag. 93;

21 Midrasch in Levit. XXII. 3. Voi. RAYM, Pugio fidei part. 3. cap. 6. pag. 510.

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