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périeur, capable des procédés les plus

généreux, mais qu'on ne peut s'empê- cher de craindre.” Ce sentiment, si contraire à l'éloge qu'il en faisoit, m'étonna. Quoique assez accoutumé à prendre sans examen les impressions que mon père vouloit me donner, je lui de- , mandai comment des qualités si essentielles pouvoient produire un aussi triste résultat.-" Elle voit beaucoup de monde, “me répondit-il; chaque soir elle écrit « tout ce qu'elle a entendu dire dans la journée, le bien et même le mal; on ne l'ignore pas: aussi chez elle le plus

sage est gêné; il semble qu'en y arri“ vant chacun se pose devant une glace, “ d'où il ne se perd pas de vue."

Mon père, accoutumé à diriger mon esprit, m'amena à penser que cette habitude, un peu inquiétante pour les autres, seroit fort utile pour soi; qu'un

jeune homme qui écriroit, sans rien omettre, ses actions, ses sentiments, les motifs qui l'ont entraîné, deviendroit nécessairement meilleur.

J'allois jouir de ma liberté, commencer une existence nouvelle, et, charmé par l'idée de retrouver un jour toute ma vie, je résolus d'écrire.

Cependant je souriois d'avance à la contrainte que j'allois m'imposer ; car j'entrevoyois fort bien qu'un censeur qu'on ne peut ni tromper, ni séduire, ni quitter, devoit quelquefois être assez incommode.

CHAPITRE II.

Mon père pensoit qu'il suffit d'imprimer fortement dès l'enfance une vertu quelconque, pour que par la suite toutes les autres viennent s'y réunir, lors même qu'elles auroient été oubliées.

Un grand respect pour sa parole lui paroissoit la base de tout honneur, de toute considération parmi les hommes ; ce fut donc celle de mon éducation. “ Ne

manquez jamais à votre parole, mon 6 fils,” me disoit-il sur tous les tons que la voix peut employer pour arriver à l'ame. Au milieu de mes jeux, après mes fautes, dans nos raccommodements, il me rappeloit cette fidélité, me la pres

crivoit avec l'autorité d'un père, me la demandoit avec la prière d'un ami.

Jusqu'à l'âge de seize ans, il ne m'a jamais permis de faire la plus légère promesse.

“ Vous tâcherez, vous es“ saierez de mieux faire, me disoit-il; “ attendez, pour le promettre, que vous “ connoissiez la mesure du temps et la “ valeur des choses.”—L'habitude prise dès l'enfance de cette sévérité d'expression, a sur-tout contribué à me rendre d'une rigoureuse exactitude dans mes engagernents. Mais avant de commencer ces mémoires, qu'il me soit permis de rapporter ici la première circonstance où mon père reçut ma parole et me dit: Je vous crois.

La fermière qui m'avoit nourri demeuroit dans le village voisin. Louise étoit une bonne, une excellente femme; Agathe, sa fille, étoit charmante; elle

mappeloit son frère, je la nommois ma seur, et nous nous aimions sans nous en douter.

Mon père savoit que j'allois voir tous les jours la bonne Louise ; mais il ignoroit que Louise avoit une fille, et il s'applaudissoit de me trouver un cæur reconnoissant, lorsque j'étois au moment de porter le trouble dans cette honnête famille.

Un jour il envoyoit à Paris : pendant qu'il cachetoit ses lettres, et croyant qu'il ne m'écoutoit pas, je priai son valet de chambre de me rapporter une robe de mousseline très belle, une jolie croix d'or, et un tabljer de soie rayée." An“ toine, c'est une grande affaire que ce “ tablier de soie, lui dis-je gaiement; il “ ne faut pas qu'on le voie de loin ; il ne “ le faut pas brun ; il faut qu'il soit bien. "---Qu'entendez-vous par bien? reprit

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